Operata di memoria Furiani 92 - Nadine Paoli Grimal

 

Témoignage de Nadine Paoli Grimal

  

J’avais 23 ans et demi. Il était 19h. Je n’avais jamais mis les pieds dans un stade de foot. Regarder des joueurs courir après un ballon ne m’avait jamais vraiment enthousiasmée. Mais le 5 mai 1992, comme beaucoup de Corses, j’étais au stade de Furiani. Comme beaucoup de jeunes et de moins jeunes d’ailleurs, je voulais supporter le Sporting. Pourquoi ? Je n’en sais toujours strictement rien, mais je me suis laissée embarquer par la liesse locale et la médiatisation autour de cet événement unique qui se déroulait dans l’île. Une rencontre qui devait marquer l’histoire, un drame qui a meurtri les chairs mais pas que…

 

Avec ma meilleure amie, j’ai acheté un billet pour assister au match de l’année : le SEC Bastia contre l’OM. Tout était nouveau pour moi.

La première fois que je rentrais dans un stade, la première fois que je m’asseyais dans une tribune, la première fois que je voyais un tel engouement autour d’une épreuve sportive. 

 

Il régnait une ambiance de malade. Des banderoles s’agitaient un peu partout. Des cornes de brume résonnaient dans tout le stade. Les chants de supporters se répondaient d’une tribune à l’autre. Tous attendaient le début du match. Tous attendaient le coup d’envoi. 

 

Nous devions rejoindre deux copains. Nos places numérotées en tribune Sud étaient face à la fameuse tribune surélevée. D’emblée elle m’a impressionnée. Je n’étais pas rassurée. Nos copains n’étant pas à leur place, nous décidons de les chercher et nous faisons le tour par derrière les tribunes Ouest et Nord. Nous voulions atteindre le local des speakers pour leur demander de passer une annonce au micro pour retrouver nos potes. 

 

C’est alors que j’ai vu la tribune vibrer. J’ai profité alors de la présence d’un pompier pour lui signaler : j’ai vu la tribune bouger. Une annonce au micro demande alors aux spectateurs de ne plus taper des pieds.

 

Nous sommes donc repassées derrière la fameuse tribune Nord, qui était à moitié remplie. L’excitation des spectateurs étaient déjà à son comble. Ils criaient, tapaient toujours du pied. Le bruit était assourdissant. J’étais très mal à l’aise. Je me suis même écartée des gradins tant j’étais impressionnée par la hauteur de la structure. J’en avais le vertige.

Mon amie me propose de nous installer sur cette fameuse tribune ! Je refuse net. Elle ne me semble pas très solide. Je me demande comment elle tient d’ailleurs. Elle n’est pas fixée au sol. Elle ne repose que sur des cales en bois !

Finalement nous retrouvons nos copains à la tribune Est. Nous nous installons et je ne peux m’empêcher de fixer la tribune Nord. Je ne suis pas tranquille. J’ai du mal à rentrer dans la fête. J’ai comme un mauvais pressentiment. Alors que tous les regards convergent vers la pelouse et les joueurs, je continue de scruter la tribune. Mon regard s’arrête sur une jeune fille, brune avec une queue de cheval. Et d’un seul coup elle disparaît. Comme aspirée par le bas.

Un bruit sourd. Le silence. La sidération. La stupéfaction. L’indicible est arrivé. La moitié de la tribune s’est effondrée.

Puis s’ensuit un mouvement de masse des supporters rescapés de l’effondrement vers le grillage. Pour éviter un drame comme celui du Heysel, les joueurs arrachent les grillages pour libérer les spectateurs. J’assiste impuissante à la catastrophe qui se joue devant mes yeux. Je suis tétanisée. Nous sortons du stade sans un mot. L’ambiance est sinistre. La joie est remplacée par le silence mais aussi par les cris et le bruit de ferraille. Puis les sirènes.

J’arrive à rejoindre la voiture. Je suis complètement sonnée. La circulation est très compliquée. Je mets près de 2h pour rejoindre Montesoro. Je rassure enfin mes proches morts d’inquiétude. À l’époque le téléphone portable n’existait pas !

La nuit est tombée mais le sommeil ne vient pas. Je pense à ces femmes et ces hommes qui sont décédés. J’apprendrais plus tard, que parmi eux se trouve mon ancien prof de physique-chimie du lycée Jeanne d’Arc qui intervenait pour la radio RCFM.

 

Le ballet des ambulances, leurs sirènes, des camions de pompiers passent sous ma fenêtre pour rejoindre l’hôpital de Falconaja. Toute la nuit, j’ai entendu le pimpon ou les pales des hélicoptères qui transportaient les malheureuses victimes. 

Je n’ai pas fermé l’œil. L’image de cette jeune fille et de sa queue de cheval tournait en boucle dans la tête avec ces questions qui me hantent encore : L’inconnue est-elle en vie ? S’en est elle sortie ? Et je repensais, si j’avais écouté mon amie, si nous étions montées dans cette tribune ? Nous ne serions peut-être plus en vie…

Et à chaque sirène hurlante je m’effondrais un peu plus.

Je n’ai pas été blessée physiquement. Mais chaque sirène me stressait chaque fois davantage. Je voulais oublier cette soirée, retrouver un peu la paix. Impossible. Le bruit des sirènes me blessaient psychologiquement. Je ne pouvais plus les entendre. Je n’arrivais plus à les supporter.

Le jour s’est levé dans un silence de mort. J’ai pris la route pour monter au village. Des dizaines de voitures étaient garées le long de la voie express, autour du stade. Cela ressemblait à une scène de désolations. Autant de personnes qui n’avaient pu rentrer chez elles. Autant de personnes qui ont vu leur destin brisé.

Les jours et les semaines ont passé. La catastrophe reste dans toutes les bouches. Dans les rues de Bastia, on croise des béquilles, des fauteuils roulants, des plâtres, des minerves… Tous y étaient. Et à chaque fois les mêmes interrogations d’incompréhension : Comment a-t-on pu autoriser l’exploitation d’une telle structure ? Pourquoi n’a-t-on pas évacué les supporters puisque les autorités avaient conscience du danger ?

Et puis avec le temps, la vie reprend son cours. Mais depuis la catastrophe de Furiani, j’ai la phobie des sirènes. Depuis la catastrophe de Furiani je ne peux pas monter sur des gradins métalliques. Depuis ce drame, je ne suis jamais retournée dans un stade de foot. C’est impossible.

  

 

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