Pablo Trevisi - Traduttore, traditore

Traduttore, traditore

 

Tout a commencé au salon des éditeurs indépendants à Pise, lorsque j’ai trouvé dans un stand la version italienne du Petit Prince ; là je me suis rendu compte de quelque chose d’évident mais qui m’a quand même semblé étrange : le titre du livre d’Antoine de Saint-Exupéry a été traduit en italien au sens littéral, « Il Piccolo Principe », alors que dans la langue de Dante il y a un diminutif pour se rapprocher du sens que l’auteur français a voulu donner au protagoniste de son bouquin : « Principino ». Après une petite recherche et quelques requêtes à gauche et à droite, j’ai découvert par moi-même que l’essentiel, en fait, est « invisible pour les yeux », car derrière cette décision de la maison d’édition italienne de faire une traduction littérale du titre il y avait une motivation politique et idéologique. En effet, le choix fait par l’éditeur italien n'aurait pas été anodin.

Le débat politique sous-jacent à l’époque était de choisir entre la monarchie et la république. C’était les années 40, durant l’après-guerre. Le fascisme venait de tomber avec la mort de Mussolini (1945) ; l’Italie avait choisi dans un référendum gagné de justesse de devenir une république (1946) ; et le premier président républicain avait pris ses fonctions (1948), après avoir été élu deux fois (1946 et 1947) chef de l’État provisoire par l’Assemblée Constituante. C’est dans ce contexte que Le Petit Prince est publié pour la première fois en italien (1949).

Mais quel est le problème avec le titre choisi par l’éditeur ? Le problème c’est que ce n’est pas pareil de dire « Piccolo Principe » que de dire « Principino ». Le premier fait allusion à un titre noble inscrit dans une lignée de succession monarchique, à un jeune prince qui pourrait un jour éventuellement être roi ; le seconde, à un enfant tendre, doux, aimant. Le sens que Saint-Exupéry a donné à son prince est, d’évidence, le second. Ce n’est pas en vain que les traductions dans le monde entier utilisent en général le diminutif, y compris dans la plupart des dialectes italiens : « U Principinu » (en sicilien) ; « Lu Principinu » (en salentino) ; « U Prengepine » (en barese) ; « Er Principetto » (en romanesco) ; « Ol Principi » (en bergamasco) ; « Lu Principeddhu » (en sarde).

Ce n’est pas sans hasard, d’ailleurs, que les traductions en Italie de ce livre qui vont dans le bon sens sont les traductions dans les différents dialectes et non dans les traductions successives faites en italien au cours des années. On peut voir dans les exemples précédents la souplesse d’une « langue » sans grammaire (normée) ni dictionnaire ou, en tout cas, sans le degré de standardisation linguistique que possèdent les langues formelles. Pour ceux qui parlent un dialecte, il est plus facile de trouver le sens de ce qui est dit dans une langue formelle, car ils ne sont pas conditionnés mentalement par une structure grammaticale qui fait qu’une langue soit encadrée et rigide. Combien de fois en lisant une mauvaise traduction française on dit : « Ce n’est pas français ». On peut dire cela parce que la langue française, comme toutes les autres langues, repose sur une grammaire organisée et structurée à tous les niveaux (orthographique, syntaxique, morphologique). Lorsqu’il s’agit d’un dialecte, cependant, si un mot n’existe pas peu importe : il s’invente, l’usage le crée. Cela ne veut pas dire que les Italiens n’ont pas compris le sens du texte de Saint-Exupéry, ou que parler un dialecte est une condition sine qua non pour le comprendre —il y a des dialectes italiens qui ont également fait un choix littéral, dont j’ignore les raisons, comme le napolitain ou le milanais, qui ont traduit « Le Petit Prince » par « Princepe Piccerillo » et « El Principin piscinin », respectivement. Mais si on se met à la place de quelqu’un qui va faire une traduction d’une langue formelle à un dialecte, le sens du texte vient plus naturellement, sans effort, presque comme une évidence, alors que s’il ne s’agit pas d’un dialecte mais d’une autre langue formelle, il faut déconstruire (la propre grammaire) pour comprendre le sens du texte et arriver à la bonne traduction. Ce processus se fait automatiquement, presque sans s’en rendre compte, mais se fait quand même, car le sens vient juste après ; ce n’est pas la première chose qui ressort.

Le français ne permettait pas à Saint-Exupéry de coller à « prince » le diminutif qui pourtant lui seyait. Princet, principet ou principin, sont inconnus et ridicules. L’Académie ne les agrée pas. Mais chacun comprend avec le « Petit Prince » qu’il s’agit d’une formule affectueuse et non d’une quelconque indication d’un ordre monarchique.

Cependant, la discussion ici ne porte pas sur la souplesse ou non de la langue italienne. Bien sûr le traducteur du Petit Prince, en l’occurrence était une traductrice, avait les outils que la langue italienne fournit pour trouver les mots justes ; et bien sûr elle avait compris le sens du texte de Saint-Exupéry. Mais derrière son choix, il n’y avait pas qu’une motivation littéraire. C’était autre chose…

Pour mieux comprendre cela, il faut savoir d’abord que la traductrice du Petit Prince en italien était Nina Bompiani Bregoli. Et qui était cette femme ? C’était l’épouse de Valentino Bompiani, le fondateur de la maison d’édition Bompiani où Le Petit Prince a été publié pour la première fois. Valentino Bompiani avait choisi sa femme pour traduire le texte de Saint-Exupéry.

Lui, Valentino Bompiani, a fondé la maison d’édition en 1929 à Milan, mais avant cela, il travailla pendant cinq ans à la maison d’édition Mondadori, qui devint plus tard son principal concurrent. Pendant les années 1930, Bompiani travaillait en grande partie subventionné par l’État fasciste sous la forme d’acquisitions d’exemplaires par le ministère de la Culture. La propagande antibolchevique du régime se lit notamment dans la collection « Libri scelti » publiée par Bompiani où il fait l’éloge de la politique économique et culturelle du gouvernement fasciste. Bien que certains considèrent que ces engagements de Bompiani avec le régime n’étaient motivés que par des raisons économiques et pour gagner la « liberté » de publier d’autres types de livres — on ne peut pas lui enlever ça —, la vérité est qu’un épisode au milieu des années 30, épisode passé sous silence dans les trois tomes de ses mémoires d’éditeur, montre une personne sans scrupule. Il s’agit de la publication d’un livre que Mondadori avait rejeté et que Bompiani a décidé de publier en mars 1934 : ce livre c’est Mein Kampf d’Adolph Hitler. Le ministère italien des Affaires étrangères a rédigé un contrat, signé par les Allemands, qui stipulait, entre autres, que le traducteur italien ne devait pas être juif. Bompiani, ignorant cette disposition, engagea Angelo Treves, un traducteur qui se trouve avoir été juif. Lorsque les Allemands s’y opposèrent, Bompiani aurait retiré, sans scrupule, le nom de Treves du livre lors de sa première publication (sous le titre de « La Mia Battaglia »). Le livre a rapidement conquis le marché italien, entrant dans une troisième impression dans les six mois suivant sa sortie. Autrement dit, Bompiani s’est rempli les poches !

Après tout cela, le choix du titre du Petit Prince en italien fait par Bompiani est plus clair : il fait référence au passé, à un régime qui a pris fin, à une monarchie complaisante avec le fascisme —la plupart des historiens disent que les Italiens n’ont pas pardonné au roi Vittorio Emanuele III d’avoir laissé le fascisme monter et rester au pouvoir pendant vingt ans. Voter pour la République lors du référendum de 1946 était un pari sur l’avenir. Voter contre était souhaiter le retour de la monarchie malgré ses coupables relations. La victoire de la République, au final, n’a pas été écrasante, en partie, à cause d’intellectuels comme Bompiani, qui a voté contre « deux » fois : en 1946 lors du référendum et, et trois ans plus tard, lors de la publication de son « piccolo principe ».

 

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