Jean Rabaté - Comme avant...

                                                                             COMME AVANT...

C’est probablement l’heure de la sieste. Le ronronnement d’une débroussailleuse, l’écho des pas et des conversations de jeunes vacanciers en marche vers le canyon de la Ricchiuse  sont trop lointains pour troubler le silence de la montagne corse. En ce chaud début de septembre tout est calme au pied de la chaîne du Monte d’Oro ; m’y voilà allongé à l’ombre d’un mûrier platane. Oubliées pour un temps les tristes nouvelles du monde : la guerre en Ukraine, les tornades, les inondations là bas, ailleurs la sécheresse. Remis à plus tard les soucis quotidiens : hausse des prix, chômage, santé des proches, avenir des enfants grands et petits. Entre conscience et inconscience je rêvasse. A quoi ? A rien. Le temps s’écoule…

Le soleil a tourné, l’ombre de l’arbre  avec lui. Je tente de la suivre,  mais... impossible de me redresser ! Que se passe-t-il ? Brutalement sorti de ma demie inconscience j’ouvre les yeux. La verdure du mûrier platane a disparue, avec elle  la grisaille granitique du Monte d’Oro,  toute deux remplacées par l’impeccable blancheur... de murs et d’un plafond. Plus de ronronnement, ni d’écho de  conversations juvéniles, mais un va et vient de silhouettes inconnues échangeant peu de mots autour d’une vingtaine de lits.  J’occupe l’un d’entre eux. Un visage se penche vers moi, souriant. «  Monsieur, ça va ? ».

Retour à la réalité. Toujours allongé, mais… sur un lit de la salle de réveil de l’hôpital d’Ajaccio. J’y ai trouvé place quelques minutes après la  brève intervention médicale  nécessaire pour mettre fin à une crise de colique néphrétique, mal bénin mais extrêmement douloureux . Tout s’est bien passé , le calcul rénal a été récupéré. sans que je ressente la moindre souffrance. Vive l’anesthésie locorégionale obtenue par une technique proche de celle utilisée pour les péridurales : l’injection d’une dose précise entre deux vertèbres le long de la moelle épinière. L’insensibilisation est immédiate et totale pour la moitié inférieure du corps. J’ignorais qu’elle se prolonge plus ou moins longtemps après l’intervention, suivant les cas et les patients.

Pour moi, ce fut de l’ordre d’une heure, une heure et demie. Soixante à quatre-vingt dix minutes durant lesquelles, sans avoir jamais imaginé que cela fut possible, je vécus en homme-tronc.  La tête, la vue, l’ouïe, le toucher, les bras, les mains , tout cela fonctionne normalement. Mais au-delà de la ceinture, plus rien ! En dépit des efforts aucune contraction possible d’un muscle des jambes. Malgré un violent pincement de la peau là où devraient se trouver la cuisse ou le mollet, aucun ressenti ; les doigts s’enfoncent comme dans la mollesse caoutchouteuse d’un ballon. Tout le bas du corps échappe à la volonté et à la maîtrise  personnelles.

 Définitivement ? Crainte  ou interrogation. Stress de quelques secondes. Cependant, toujours souriant, le visage d’une des silhouettes entrevues en sortant de mon demi-sommeil est de retour : « Monsieur, ça va ? » . Et oui, ça va ! .Très bien même. Tout à fait... comme avant . Tout est redevenu normal. Jusqu’au bout des orteils qui furent les derniers à obéir de nouveau à des ordres  qu’ils refusèrent provisoirement.

 Provisoirement… mais assez longtemps pour prendre conscience comme jamais de ce qu’endurent  celles et ceux - para ou tétraplégiques-  pour qui ce provisoire est ou deviendra définitif. Victimes d’un accident de la route, du travail , du sport, d’un attentat, d’une guerre , en dépit des progrès de la médecine elles et ils sont des milliers privés partiellement ou totalement de la maîtrise et de la pleine utilisation de leur corps. Ils ont parfois vécu ainsi des jours, des semaines, des mois, et sont finalement  contraints d’admettre de ne plus jamais être « comme avant ».

  Partager  en quelque sorte ne serait-ce qu’un instant semblable drame – la perte définitive d’une partie de sois même – fait apprécier plus que jamais  la force mentale, la volonté, le courage, l’endurance dont ils font preuve pour surmonter l’insurmontable . Et parfois y parvenir... plus ou moins. Grand Corps Malade l’a magnifiquement évoqué dans un livre bouleversant. Il en témoigne aujourd’hui sur scène. D’autres cloués à leur fauteuil nous stupéfient par leurs exploits en athlétisme escrime ou  ski, sur les terrains de foot, de basket ou de tennis, en piscine ou en eau vive . Le plus grand nombre  reste anonyme.Toutes et tous  avec leurs moyens et l’aide de leur proches luttent à leur façon, pour vivre  le mieux ou le moins mal possible   « comme avant » .  Admiration, respect, solidarité et soutien leur sont dus . ..

POSTCRIPTUM POUR VOUS, MESDAMES : Celles d’entre vous ayant accouché sous péridurale penseront sans doute que  l’auteur de cet écrit  découvre la lune (à 91 ans !). Ce qui n’est pas faux. En effet, renseignements pris, les résultats de l’anesthésie dont il est fait état  sont les mêmes que ceux d’une péridurale : absence totale de douleur,  « perte » momentanée de la partie inférieure du corps. Pourquoi ignorais-je  cette « disparition »  ? Parce que  vous n’en avez rien dit, ou si timidement que cela m’a échappé (ainsi qu’à bien d’autres ). Votre discrétion ne vient pourtant  pas du refus de démentir la traditionnelle affirmation biblique « tu enfanteras dans la douleur ». Je l’explique par l’oubli volontaire ou non d’avoir perdu ne fusse qu’un temps la moitié de votre corps , au seul bénéfice du bonheur de serrer dans vos bras celui que vous veniez de mettre au monde. Je m’en réjouis pour vous. Permettez moi aussi d’encourager celles  qui envisagent à leur tour de connaître un « heureux événement » à le faire sans aucune appréhension sous péridurale . Et n’hésitez pas à en parler, sans laisser aux hommes  ayant bénéficié  pour une tout autre raison d’une technique voisine, le soin d’évoquer ou non un souvenir partagé.

                                                                                                                               Bocognano, le 2septembre 2022

                                                                                                                                Jean Rabaté

 

 

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