Dominique Gaudin - Destinée

  

La vie est faite de hauts et de bas…  en peinture aussi. Un récit Dominique Gaudin. 

 

 

Destinée

  

Lorsque Gustave, un ami de la famille, est venu faire mon portrait, je devais avoir dans les 35 ans peut-être et je ne me suis pas rendu compte que j’en prenais pour « perpète » et sans peine de sûreté.

Accroché au salon, entre les deux fenêtres donnant sur le jardin, j’étais au milieu des miens, les générations se succédaient, je les voyais tous grandir, évoluer, ça parlait, ça se chamaillait quelquefois, ça pleurait aussi, ça s’aimait, c’était la vie quoi! Moi, ça m’allait très bien toute cette agitation, cette diversité des jours, des années... petit à petit je devenais le patriarche, le sage, la figure tutélaire comme l’on dit.

Et puis, il a fallu se défaire de la maison familiale, se répartir ce qu’elle contenait : les meubles, la vaisselle, les bijoux, les tableaux ; et là, les questions ont émergé : quel avenir pour moi ? Dans quelle famille ? Dans quel lieu ? Je fus pris de panique.

Les discussions nombreuses et parfois vives entre les "héritiers" m’ont souvent été pénibles, j’ai même entendu « Qui veut de l’ancêtre ? » Et ça, ça m’a fait mal, ce ton quelque peu désinvolte...

Finalement ils m’ont légué – ça faisait bien, c’était généreux –, au musée de la ville voisine, un petit musée de rien du tout à l’époque... Ma présence enrichissait, disaient-ils, le fonds de la section peinture car l’artiste qui m’avait croqué jouissait d’une cote certaine... ça me gonflait un peu d’orgueil cette histoire ; j’allais être admiré (eh! Cabotin !), j’allais voir passser du monde, je n’allais pas m’ennuyer.

Vanité, vanité , "Tout n’est que vanité."

Et c’est au moment où l’on m’accrochait dans la galerie du premier étage, que j’ai pris pleinement conscience du sort qui m’était réservé : être là ad vitam, avec pour seule compagnie quotidienne vivante, celle du gardien du jour – ce n’est pas forcément un métier folichon, soit dit en passant – le bruit de ses clefs à l’ouverture et à la fermeture, ses soupirs de lassitdude, ses somnolences, assis sur la chaise en face de moi... le même grincement de porte au bout de la galerie (mais qu’on l’huile, que diable !!), la même sonnerie stridente (sursaut du gardien) pour avertir de la fermeture des portes ; par contre, le réglement m’a épargné la fumée de cigarette, ce qui est loin d’être la moindre des choses. 

Et les jours, les nuits, les semaines, les mois, les années, les décades se sont enchainés inexorablement.

Une fois par semaine la vie s’emparait du musée, le temps de la visite guidée des collections. 

Ah ! quelle épreuve ! Toujours la même guide, j’allais dire la même "vieille bique" (je suis un peu dur, oui c’est vrai), toujours dans la même tenue, sans doute sortie d’une vieille malle et, ça ne m’étonnerait pas, sentant la naphtaline, les mêmes mots, la même intonation, les mêmes envolées lyriques, les mêmes erreurs sur ma "biographie" – je lui aurais volontiers volé dans les plumes – et les joyeux moutons béats devant mon regard "si présent" (l’idiote !)... propos insipides, consternants, insupportables.

Par contre, quel bonheur quand une classe de petits venait, trop rarement à mon goût, avec son institutrice : ah! La fraîcheur de leurs questions, de leurs commentaires, "Il me fait un peu peur le monsieur, comme mon papi", "Tu as vu ses habits ? (fou rire), leurs regards bienveillants aussi... ça me faisait du bien, ça me rajeunissait, ça me changeait de la routine, il n’y a rien de pire ni de plus triste que la routine.

Et puis, un jour, branle-bas de combat, la vraie ruche : des ouvriers arrivent avec échelles, cordes, papier bulle, cartons, bref tout un attirail. Ils commencent à décrocher les tableaux, à les empaqueter. Lorsque vient mon tour j’entends : "Ah! Lui, c’est pas pour la réserve, c’est pour la restauration, on le met à part". Me voilà ensuite embarqué précautionneusement pour l’atelier de ce que j’ai d’abord pris pour celui d’un peintre : des pots partout, des pinceaux, des petites brosses, des chevalets, ça sentait la peinture, le décapant, la colle... "Pas de panique, me murmure-t-on, ravalement de façade mon gars, on va te refaire une beauté, tu ressortiras d’ici propre comme un sous neuf" ; et on me bichonne, on m’époussette, en fait on me toilette, avec douceur, je dirais même avec amour, comme si... oui tout à fait comme si j’étais... !

Quelque semaines après, je quitte l’atelier bien empaqueté, non pas pour reprendre "ma" place dans "ma" galerie du musée, mais pour celle d’une exposition internationnale, à l’autre bout de la planète !!! 

Alors là, le pied !! Pendant les trois mois de l’expo, j’en vois du monde et du beau, venant de partout... C’est presque trop tout d’un coup, ça décoiffe toute cette agitation, les discours lors du vernissage, des visites guidées enfin intelligentes, sans compter que je suis entouré de plus grands, de plus célèbres que moi, mais j’assure, je tiens mon rang... 

Que de bons souvenirs emmagasinés avant... d’être replongé, sans pitié, dans le marasme de la petite cité de province sous le regard jaloux de mes compagnons de galerie !!! 

Nous nous morfondrons maintenant ensemble les amis, reprendrons notre train-train, notre petite vie étriquée, confinés dans notre cadre, en bois doré pour les plus chanceux, pour purger cette peine incompressible qui nous vaudra de survivre dans la mémoire des humains...

Est-ce une vie, ça, après la vie ?

[1864 - Pierre Schlumberger par Gustave Ricard]

 

 

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2022 et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel

Le thème choisi cette année était « Le musée imaginaire » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La deuxième proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« Le témoin. Les auteurs font parler en monologue intérieur un personnage d'un tableau de leur choix »

   

 

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