Yves Rebouillat - Soulèvement (suite) ( Chroniques ukrainiennes n°7-2)

  

Les commandos pro-ukrainiens sont prêts à l’action… en territoire ennemi ! Suite du « petit » roman de guerre d’Yves Rebouillat.

 

 

Chroniques ukrainiennes n°7-2

   

Soulèvement (suite)

 

- II - Commandos

Louis, Victoire, Gloria et Serge se rendirent à Kyiv afin d’y rencontrer une « direction militaire ukrainienne » sollicitée par l’ambassadeur à Paris. Son Excellence appréciait les projets de collaboration. La présentation du dessein français serait édulcorée. Tournesol avait été décrite comme une participation à la brigade internationale d’un groupe important de volontaires. Louis comptait exposer ses buts véritables sitôt établie une relation confiante avec des interlocuteurs appropriés. Il était optimiste ; ses camarades espéraient qu’ils trouveraient les bonnes personnes, mais un peu d’appréhension les habitait, « n’avaient-ils pas entrepris un voyage et une mobilisation pour rien ? »

Les cinquante heures que dura le voyage furent vécues sereinement. Il n’y eut aucune difficulté liée à la route ou à l’automobile. Les compagnons respectèrent scrupuleusement les limitations de vitesse, firent des pauses, des exercices physiques, s’alimentèrent, le tout dans la bonne humeur. Les échanges autour de l’actualité politique européenne furent nombreux et laissèrent une large place à des sujets personnels. Serge avait convaincu sa famille qu’il partait quelque part prendre du repos. Victoire et Gloria n’avaient nul besoin de l’avis de quiconque. Louis était sans relation amoureuse solide et moins il voyait ses proches, mieux il se portait. Ils avaient tous atteint des âges et s’étaient construit des vies qui les autorisaient à faire bon ce qui leur semblait. Tous se sentaient libres et... engagés dans une aventure plus grande que leur vie trépidante à Toulouse, un combat armé pour la défense des valeurs qu’ils avaient toujours défendues, cyniquement piétinées par des fachistoïdes grand-russes, animés d’une soif éperdue de domination du monde.

 

Dans sa chambre d’hôtel à Kyiv, Louis, ablutions faites, assis dans un fauteuil, verre d’eau à proximité, une édition russe de Униженный и оскорбленный[1] en mains, se préparait à passer une nuit tranquille quand il entendit frapper à sa porte.

«  Oui, qui est-ce ?

Une voix douce et faible lui répondit : - C’est moi, Gloria.

- ... !? Entre... Que veux-tu ?

- Je souhaite te parler.

- De quoi ? De la mission ?

- Un peu... pas seulement.

- Écoute... ça peut attendre demain ou un autre jour, non ? Je suis fatigué, j’allais me coucher.

- À vrai dire, je suis très attirée par toi... j’ai envie d’un bout de nuit dans tes bras.

- Gloria, nous sommes des soldats, ici en mission, un gros rendez-vous nous attend demain... on bavarde, on boit un verre, puis tu retournes dans ta chambre.

- Oui... « soldats »... mais je suis une femme, tu es un homme... je n’ai fait vœu ni de précaution civile, ni de chasteté... et ce ton ! Je ne suis plus une gamine... !

- Gloria, tu veux quoi ? Qu’on fasse l’amour dans l’illusion que nos portes se refermeront derrière nous sans échos et que demain, comme si rien ne s’était produit, nous allions bosser, négocier avec des hauts responsables de guerre des dispositions un chouïa complexes, l’esprit clair et grave, voire que nous entamions une liaison... ?

- Je vois les choses autrement. Tu me plais depuis longtemps et j’ai des sentiments pour toi, pas seulement une envie physique irrépressible. Si je te plais, passons la nuit ensemble, petit-déjeunons demain matin et allons rencontrer nos « facilitateurs ». Le self-control, c’est l’une de nos qualités, non ? Je ne vois rien qui disconviendrait à l’honneur militaire ni à l’efficacité de la mission.

- Gloria, franchement, non !

- Tu es gay ?

- Un soldat, un commandant, un responsable en mission ! Et je n’aime pas que tu imagines une autre raison que celle que je t’ai dite ! Ce petit jeu est mortifère... fais gaffe ! Bonsoir ! »

 

Le lendemain matin Louis et Serge se retrouvèrent au même moment en salle de petit-déjeuner. Après un échange sur la qualité de leur nuit et leur forme respectives, Serge embraya sur un sujet que Louis aurait voulu taire au reste de l’équipe.

«  As-tu eu la visite de Gloria hier soir ou dans la nuit ?

- Non, pourquoi ?

- Avant qu’elle remonte dans sa chambre, nous avons eu une petite conversation au cours de laquelle elle m’a dit qu’elle était attirée par toi « comme un papillon de jour par les couleurs des fleurs, comme un papillon de nuit par le bleu des lumières. » Je pensais qu’elle t’en parlerait... j’ai peur qu’elle se déconcentre...

- Merci pour cette alerte. Je t’ai baratiné, elle est venue. Il n’y aura pas de ça entre nous. Nous ne sommes pas des touristes en goguette. Nos responsabilités doivent nous maintenir focus sur nos objectifs. Des relations sexuelles c’est tentant, Gloria est une femme fantastique... pendant une mission, c’est peu opportun, après, c’est souvent indémerdable... alors non, et j’espère que chacun aura compris qu’il faut temporairement diriger son élan vital vers le combat... Je n’ai pas envie de faire un cours de morale à la noix ou de psychologie de guerre minable. Ne me dis pas que Victoire et toi avez commis l’irréparable... Je suis un ardent partisan de la mixité... toute médaille a son revers. Je préfère qu’on fasse gaffe jusqu’au retour en France.

- La mixité, la mixité..., c’est juste une préférence...

- Que veux-tu dire ?

- Il peut y avoir des regroupements uni-genre et des amours itou.

- C’est vrai. Mais on se fout des préférences sexuelles de nos camarades. S’il y a des problèmes de sexe, on gérera s’il le faut et s’il n’y en a pas, tant mieux. En tous cas, nous ne ferons pas de la prévention soupçonneuse ; d’ailleurs, du soupçon en la matière, ce serait totalement déplacé.

- Tu pourrais bien avoir des surprises...

- Lesquelles ?

- Il n’y aurait pas de surprises si je te disais tout... »

Victoire et Gloria arrivèrent ensemble. Toutes deux apparemment en jouées et détendues.

« Salut, bon ap’ !

- Bonjour bon appétit ! »

Au moment où Louis s’en fut pour emplir de nouveau sa tasse de café, Gloria lui emboîta le pas et le rejoignant au bar, lui chuchota : « Excuse-moi pour hier... le voyage, l’hôtel, l’ambiance, j’ai dérapé... merci d’oublier tout ».

- Je ne vois pas de quoi tu parles.

- Merci ! Tu n’auras pas à regretter de m’avoir dans ton équipe.

- Je n’ai aucune crainte. »

À table, avant le retour de Louis et de Gloria, Victoire s’adressa à Serge : « Ils ont des secrets les deux collègues ? »

« J’sais pas. Pourquoi ?

- Ils ont eu l’air d’échanger en catimini.

- Tu préférais qu’ils hurlent dans la salle, debout sur une table, qu’ils sont agents secrets en mission ?

- T’es bête... »

 

Le lendemain la délégation française fut reçue par le général ukrainien chargé de la coordination avec la résistance et un commandant de ladite résistance. Le plan français enthousiasma au-delà de toute espérance, les deux interlocuteurs qui avaient eu pareille idée et déjà confié à de petits détachements le soin d’exécuter des attaques derrière les lignes ennemies. Elles avaient fait parler d’elles. Dorénavant, ils préféraient garder les combattants dans le pays tellement la guerre y était acharnée et les pertes lourdes. Les curriculum vitae des futurs intervenants étrangers, anonymisés et oralement présentés impressionnèrent les deux officiers.

«  ... Voilà le projet. Nous opérerons seuls, vous nous proposerez des cibles à détruire ainsi que leur descriptif détaillé ; nous vous ferons parvenir un questionnaire analytique que vous voudrez bien renseigner. Nous ferons les derniers repérages et étudierons la faisabilité technique ultime au regard des principes que nous vous avons exposés du point de vue de nos savoir-faire, de notre sécurité et de celle des civils sur place. Si tout se passe bien, nous conduirons une trentaine d’opérations. Merci de lister bien au-delà de trente le nombre de propositions afin de nous donner de la souplesse dans nos choix. Nous verrons comment partager la short list finale. »

Ils se quittèrent après des embrassades démonstratives précédées d’une tentative avortée, du fait des Français, de célébrer leur accord autour d’une bouteille de vodka du pays. La délégation ukrainienne exprima le souhait que la délégation rencontrât le président Kelzinsky, invitation déclinée poliment aux motifs qu’il ne fallait pas déranger le président si tôt et que le retour en France était imminent. En vérité, l’héroïsme du président, en avait fait un homme très médiatisé et les Français préféraient se tenir à bonne distance des scènes médiatique et politique. Il serait forcément informé par ses hommes.

 

Deux semaines plus tard, alors que rien ne semblait avoir filtré, Louis reçut les données relatives à quatre-vingt sites à attaquer. Les autorités militaires rencontrées à Kyiv leur avaient confié qu’ils s’appuyaient, en Russie, sur un réseau de correspondants russes et d’agents russo-ukrainiens clandestins qui fourniraient les informations précises dont les raids auraient besoin. Des coordonnées sécurisées avaient été échangées, permettant de joindre l’état-major en tant que de besoin, de contacter des responsables de terrain pour préparer, affiner les plans et, en cas de complication en opérations, de demander un soutien. Toutes les informations circuleraient en flux cryptés.

Les propositions visaient des entrepôts de pétrole, des stocks de munitions, des bases isolées d’aviation militaire, des bureaux de recrutement de l’armée, des pipelines, des ponts de chemins de fer et autoroutiers utilisés la nuit par des convois de l’armée, des sièges de commandement militaire et de police régionaux, des barrages, leurs usines hydrauliques, éloignées des villages en aval, des centrales thermiques, des lignes de transport d’électricité à très haute tension, des transformateurs de tension, des unités de fabrication de véhicules militaires blindés, des quartiers-généraux de grandes firmes compromises dans la guerre... Le choix s’effectuerait méticuleusement selon des critères de faisabilité et de sécurités appréciés, in fine, par les quatre chefs.

L’heure des choix avait sonné. Seule la cellule de commandement de Tournesol s’y consacra –  « les huiles... », se moqua Laurent. Les feuilles route furent distribuées aux sept commandos.

Les premiers assauts s’en prendraient au réseau électrique et devait provoquer des pannes géantes difficilement réparables. Il paraissait évident que dès les premières frappes, tous les autres lieux stratégiques de production d’énergie seraient surveillés de près et lourdement protégés ; une seule vague de sept assauts simultanés sur ledit réseau se justifiait.

La deuxième vague serait également homogène : sept ponts feraient simultanément l’objet d’attaques.

En troisième rang viendraient les oléoducs. Louis, n’avait pas voulu satisfaire à la demande ukrainienne de s’attaquer au gaz. Des interventions bien trop difficiles à préparer et bigrement périlleuses.

La dernière vague s’en prendrait à une usine de production de blindés et à la police anti-émeute qui s’illustrait, sans grande mise en danger de ses sbires, dans une féroce répression des manifestations anti-pitouniennes. Là, les risques étaient grands parce que, outre la démolition de bâtiments, l’affrontement était l’objectif majeur ; ce pourquoi les opérations de combat seraient accomplies par trois détachements œuvrant ensemble. Il n’y avait pas d’intérêt militaire stratégique à neutraliser des hommes qui ne combattaient pas en Ukraine, le but recherché consistait à faire peur, à frapper les imaginaires russes civils et militaires, à humilier Pitoune et son état-major, à encourager les contestations internes en suscitant le sentiment de la vengeance possible, partiellement accomplie.

 

L’apport des réseaux de l’intérieur avait été considérable. Les documents relatifs aux cibles étaient minutieusement rédigés, tous les accès pensables mentionnés, des points de surveillance russes identifiés, des risques décrits et évalués. Une fois les cibles choisies, les mêmes agents se chargeraient de déposer dans un lieu convenu et archi-sûr, l’essentiel du matériel : drones et leur électronique, lance-roquettes, roquettes, mortiers, grenades, pains de plastic, bâtons de dynamite, mèches lentes et détonateurs, mitrailleuses et leurs munitions... récupérés en Pologne et en Roumanie au sortir des convois français. Les commandos placeraient dans des cachettes judicieusement aménagées dans les voitures qui les mèneraient sur les lieux d’intervention, leurs armes légères : revolvers, fusils d’assaut, pistolets-mitrailleurs et quelques grenades.

Après les inquiétudes nées en France à propos de la conservation du secret de l’opération, ce fut la deuxième grosse épreuve psychologique : faire confiance à des inconnus qui auraient accès à un très grand nombre d’informations sur les modalités d’intervention et à toutes les armes mises à disposition aux endroits ad hoc. Il y avait bien des procédures de prévention des risques, mais rien n’était sûr. Une sorte de vertige s’empara des hommes et des femmes qui mettaient leur sort entre les mains d’anonymes auxquels on ne demanderait jamais de comptes.

 

L’approche du barrage-cible, situé au centre du pays, s’effectua sans encombre, la longueur du trajet et la pluie n’avaient pas entamé la résolution de l’équipe. Le moral était bon, les soldats concentrés. Un chapelet géant de charges explosives fut placé à l’ancrage ouest de l’ouvrage dans la roche de la vallée qu’il refermait. Avant le départ de France, des experts avaient été sollicités pour la préparation du coup de main. La décision avait été prise de viser un équipement ancien, mais stratégique, fait d’une structure en béton. En concentrant les charges de dynamite à la jonction des deux matériaux, béton et roche, compte tenu du vieillissement du premier, de sa corrosion normale, de l’âge de la seconde et de la poussée de l’eau, la probabilité de fracturer l’édifice était élevée ; deux tirs de roquette devaient, dans un deuxième temps, aggraver les dommages. Le commando se retira sur une hauteur en surplomb du barrage pour achever l’opération de sabotage, se mettre à l’abri et observer un instant les dégâts.

Il arriva exactement ce qui était recherché. Le barrage, puis sa centrale hydraulique visée quelques secondes plus tôt – par précaution en cas d’échec sur la retenue – par deux autres bombes, s’effondrèrent dans un vacarme excédant le bruit des explosions.

«  Dans le mille ! Putain la casse !

- Faut pas être sur le trajet de l’eau !

- Allez, on bouge... Vite... Planquer le matos et filer fissa...

- Louis... on l’a fait !

- On est venu pour ça, non !?

- La manœuvre est parfaite !

- C’est notre façon de travailler ! Ne nous étonnons pas d’avoir réussi. Nous n’avons pas fini, restons concentrés. S’il faut célébrer des réussites, nous le ferons, une fois rentrés au Pays. Vamos ! »

Le monde apprendra, que l’opération provoqua des dégâts affectant les cultures et des troupeaux jusqu’à trois cents kilomètres en aval. Des lacs de faible profondeur recouvraient des prairies et des routes. Les autorités et les journaux russes ne déplorèrent aucune victimes civiles, mais ne purent cacher une « catastrophe agricole dont la région se remettrait mal. »

Les centrales à charbon attaquées par des roquettes et des mortiers, fragilisées par quelques charges de plastic qui explosèrent plus tôt, partirent en fumée dans quatre autres régions. Les lignes à haute tension – au départ du barrage et des centrales – devenues inutiles furent laissées en l’état. Dans le nord, le sud et le centre de la Russie des alignements de pylônes géants furent foudroyés sur cinq autres lignes stratégiques. Douze transformateurs principaux furent pulvérisés. En dépit de l’intérêt visuel inégal des effets des interventions, la joie de tous les combattants d’avoir fait œuvres utiles était patente. Les autorités russes reconnurent des pannes géantes privant de courant des millions de ménages ainsi qu’un grand nombre d’entreprises de tous secteurs y compris celui de l’armement.

Après cette opération dont l’issue fut connue de tous les membres des commandos, leur confiance avait atteint un niveau élevé, non seulement en eux-mêmes, mais aussi dans les collaborations russo-ukrainiennes.

 

La deuxième vague d’assauts détruisit quatre ponts autoroutiers et trois de chemin de fer, dont l’un, long et élevé, au passage d’un convoi de l’armée transportant des chars, des canons mobiles, des autos blindées et des troupes. Les images d’apocalypse qui en résultèrent fascinèrent les membres du groupe comme nulle autre expérience vécue : une opération perçue comme un très grand spectacle avec effets spéciaux, sauf que là, c’était la vraie guerre. Personne ne célébra la réussite d’une opération qui occasionna à coup sûr, de nombreuses morts ; la concentration était intacte, il fallait camoufler les armes en un point proche et reprendre la route sans tarder.

La destruction partielle de trois oléoducs fut l’opération la plus facilement exécutée. Les agents de l’intérieur qui avaient effectué les repérages préalables, avaient noté que les contrôles sur les parcours des installations se faisaient de façon aléatoire, par survol très espacés d’hélicoptères de la sécurité civile et de l’armée, passant rarement aux mêmes endroits et plus régulièrement par des drones d’observation. Ce fut d’autres drones, largueurs de charges explosives, qui se chargèrent des destructions, les combattants devant se tenir à distance des survols ennemis et se protéger des explosions qu’ils déclencheraient et dont les effets seraient aussi assez spectaculaires. Trois drones kamikazes, trois tirs de mortier suffirent à faire sauter, en sus, chacun des trois dépôts de pétrole ciblés. Après avoir visé les grandes cuves à raison d’une sur deux, les incendies provoqués par les explosions se propagèrent vers les périphéries, toutes les autres sautèrent par contagion. Personne n’attendit la fin des feux d’artifice pour déguerpir une fois les « rangements » effectués. S’il n’y eut pas d’explosion de joie, la satisfaction se lisait dans les sourires et les regards des commandos. Victoire, cheffe de ces opérations sur le terrain, ne fut pas la moins souriante, ni la moins pressée en montant dans une voiture en partance pour un nouvelle et dernière tâche.

La dernière vague d’assauts viserait d’une part, une usine de fabrication de chars lourds à laquelle étaient adossée une réserve de carburant et un dépôt de munitions et d’autre part, le commandement et le camp d’entraînement de la police nationale anti-émeute.

Une même façon d’opérer s’appliquerait au camp de police, à l’usine et à leurs fonctions annexes. Les cibles furent attaquées aux quatre points cardinaux de leurs installations au moyen de drones, de mortiers et de mitrailleuses lourdes pour neutraliser les soldats de garde qui, les premiers s’aventureraient à riposter.

Les commandos chargés de frapper la police, bénéficièrent d’un effet de surprise qui poussa les nervis à sortir de leurs salles communes, dortoirs, salles à manger, d’entraînement, de loisirs..., sans précaution pour voir ce qu’il se passait, puis à se terrer immédiatement dans les bâtiments. Ils furent nombreux à être fauchés dehors, puis massivement touchés dans leur retraite, à l’intérieur des installations.

Ce fut au cours d’un accrochage aux abords de l’usine qu’un drame se noua.

Gloria avait rappelé les consignes: « ...tirs de roquettes par « balayage » sur les chaînes de montage, une mitrailleuse lourde sur pied à l’affût, prête à tirer sur les hommes qui s’éparpilleraient à l’extérieur, et quelques grenades pour dissuader de nous approcher. Vamos ! »

Une sentinelle russe tira à la mitrailleuse dans la direction du groupe.

« Putain, on l’a pas vu ç’lui-là ! On est repérés !

- Que fait-on ?

Gloria : - On continue ! »

Alertés, mais n’ayant pas repéré les cibles, des soldats de garde déclenchèrent sans sommations un feu nourri et confus. Les plis du terrain, les deux petites casemates vétustes et abandonnées protégeaient bien le flanc gauche du groupe. Il fallait parer les éventuels tirs de face et ceux qui interviendraient sûrement depuis la droite. Michaël qui secondait Gloria demanda à sa cheffe de le couvrir pendant qu’il irait garnir le flanc droit. Tandis qu’il fonçait en zigzag, armé d’un fusil d’assaut, vers une position protégée afin d’arroser dans les deux directions d’où le danger viendrait, Gloria se découvrit trop tôt, plus que nécessaire.

« Merde ! Tire, tire, je suis touchée », cria-t-elle en espagnol, langue convenue pour l’opération afin de brouiller d’éventuelles recherches sur la base de témoignages, en rampant vers une position abritée.

« Gloria, reste à couvert ! Je vais contourner le bâtiment, changer mon angle de tir. Les autres, abattez les hommes quand les tirs reprendront ma direction... »

Les combats ne durèrent pas cinq minutes. L’opposition était faible, le commando, avant de décrocher, dirigea les projectiles lancés par leurs armes lourdes sur les chaînes de fabrication et de montage qu’ils endommagèrent largement.

Blessée à la hanche et au ventre, Gloria saignait abondamment. Pendant que des premiers soins lui étaient prodigués sur place, les agents infiltrés furent avisés de ce sévère contretemps et se mirent en route au-devant du groupe qui se repliait afin de recueillir la blessée et la conduire dans un endroit sûr et bien équipé. Son exfiltration vers la Croatie via le sud de la Russie, la Géorgie, la Turquie, aurait lieu dès la stabilisation de son état. Pendant que ses vingt-neuf camarades fileraient également vers une frontière.

 

Les débriefings avec les chefs ukrainiens auraient lieu depuis la France.

 

Toutes les attaques furent filmées plus ou moins brièvement. La consolidation des vidéos donnait à voir des images d’un intérêt exceptionnel, ne laissant planer aucun soupçon quant à la réalité des faits de guerre ni aucun doute quant à l’incroyable courage des acteurs : train plongeant en compagnie de son pont dans l’abîme, enfilades de pylônes gigantesques s’effondrant comme des dominos, énormes câbles électriques cinglant l’air, barrage éventré vomissant des flots, pipelines explosant, incendies géants de cuves de pétrole... Des images reprises des millions de fois sur les réseaux sociaux et diffusées par les télévisions du monde, une fois postées anonymement par la mission Tournesol dès son retour en France, à l’abri des hordes de criminels russes déployés à la recherche de ses membres et de ses chefs.

L’attaque de la police anti-émeute suscita des commentaires satisfaits sur les réseaux et dans la presse étrangère : « ... l’occasion pour certains de comprendre – bien d’autres n’en eurent pas le temps – qu’être flic à Moscou, Saint-Pétersbourg, Ekaterinbourg, Novossibirsk... et frapper régulièrement et sauvagement des jeunes gens, des femmes, des vieillards, était plus cool qu’affronter de vrais soldats dotés de convictions et d’un courage immense... de quoi refroidir des vocations... C’est tant mieux ! »

 

Rapport de Michaël à la demande de Louis : « Gloria a parfaitement respecté la consigne convenue avec moi, attendant, avant de partir à l’assaut, que la mitrailleuse dirigée sur elle et son groupe déclenche le feu dans ma direction pendant que je faisais diversion et contournais la position ennemie. Elle est sortie de sa protection au bon moment, a voulu engager le feu à découvert, mais son arme s’est enrayée, elle a perdu deux secondes à réarmer et s’est chopée deux balles. C’est trop con. »

 

« Bonjour Gloria, il fait plutôt beau en Croatie et ta chambre est lumineuse...

- Je suis désolée Louis, c’est ma deuxième connerie au cours de cette mission...

- La première ! Exceptionnellement grave : tu t’es mise en danger !

- Tu as fait tout ce voyage pour m’engueuler ? Comme si je ne m’en voulais pas assez !

- Non... Michaël m’a dit pour ton arme... je suis venu reprendre une conversation interrompue par le devoir, deux mois plus tôt... si tu souhaites toujours me « parler »… si tu as encore les mêmes envies...

- ... !?

- Tu es devenue muette ?

- Non, très heureuse ! Donne-nous quelques jours, le temps que mes bobos ne laissent plus que les jolies traces d’une fantastique aventure...

- J’ai tout mon temps... qu’ils se dépêchent ! »

 

Lu dans la presse russe, biélorusse et israélienne :

« La Russie connaît depuis une dizaine de jours un nombre important de "catastrophes industrielles", "d’accidents", d’incendies et d’explosions sur son territoire. Précisément sur des sites économiques, militaires ou paramilitaires »

« ... incendie d’un dépôt de carburant à B. à 35 kilomètres de la frontière avec l’Ukraine »

« Nombre d’explosions ou d’incendies se concentrent dans la région de V., sorte de nœud de redistribution logistique de l’opération spéciale russe vers le Donbass »

« Dimanche, c’est un pont de chemin de fer qui a été détruit dans le centre du pays. »

« Mercredi dernier, un dépôt de munitions a flambé en pleine nuit dans la district de l’Oural... »

« La base logistique des carburants de l’armée russe à Best partie en fumée »

« Lundi, c’est l’important complexe de poudres et explosifs de Perm – dans l’Oural, à plus de 1000 kilomètres à l’est de Moscou – qui a explosé. C’est ce complexe qui fournit le carburant des missiles et roquettes russes. »

« Plus près de la capitale russe, à Tver, le centre de recherche de la défense aérienne a subitement pris feu il y a dix jours. »

« On a vu le dépôt de carburant d’une base aérienne s’enflammer à Ussuriysk, sur le Pacifique, à 10.000 kilomètres de l’Ukraine. »

« Cinq centres de recrutement de l’armée russe, dans cinq provinces différentes ont été incendiés. »

« Un incendie meurtrier dans un institut de recherche militaire à T. au nord-ouest de Moscou... Et des brasiers dans deux dépôts de carburants... »


« Les flammes ayant consumé le mois dernier une base aérienne au nord de Vladivostok et une
centrale à Sakhaline, à l’extrême est du pays, ont éveillé les suspicions. »

« Des actes de sabotage évidents contre des infrastructures dans les oblasts de Koursk et de Belgorod...»

« Les derniers gros sinistres laissent à penser que dorénavant, « l’opération spéciale » s’est invitée sur le territoire russe. Elle connaît une violence inouïe, pour preuve, la rupture d’un barrage hydraulique, la destruction d’un convoi militaire circulant sur un pont qui a été, lui aussi mis à bas… »

« Des images dignes des créations cinématographiques hollywoodiennes les plus sophistiquées circulent dans le monde des média télévisés et sur les réseaux sociaux, révélant au monde les effets des opérations de commandos vraisemblablement exécutées par la résistance ukrainienne en territoire russe ou par l’opposition russe... »

« Courage, audace, abnégation et effets spectaculaires... des commandos venus d’on ne sait où... »

« Pitoune fait exécuter une centaine de collaborateurs des services de l’armée, de la police et des services secrets après les sabotages extrêmement coûteux pour la partie russe... »

...etc.

 

La presse rendait compte d’opérations effectivement conduites par Tournesol, pas de toutes ; d’autres n’étaient pas imputables aux commandos français et c’était très encourageant.

Passées la sidération et la colère de Pitoune, alors que les peurs des autres membres de la Kleptocratie viraient à la panique, pendant que les nombreuses manifestations anti-guerre se déroulaient avec leurs cortèges de violence dans toutes les grandes villes russes, tandis que le maintien de l’ordre aurait requis la présence des troupes envoyées en Ukraine, le chef du Grand Palais, redoutant le renouvellement d’un tel affront, de pertes similaires et que les protestations se transformassent en opposition vigoureuse et organisée, voire en révolution, demanda l’ouverture de négociations immédiates en vue d’un cessez-le-feu et d’une « juste paix » entre l’Ukraine et la Russie. Elles s’ouvrirent sous l’égide de l’ONU à Ankara et suscitèrent l’espoir d’une grande partie de l’humanité...

... une autre partie, plus importante, restait plus que circonspecte.

 

Vlad Pitoune ne s’était pas rendu en Turquie où il risquait une exfiltration vers ses juges. Il ne voulait pas non plus donner à voir son corps et son visage marqués par les déformations, les mouvements incontrôlables et les grimaces provoqués par les douleurs. La corvée de la honte échut au dévoué Avr-Lov[2]. Enfermé dans son palais au bord de la mer noire, le criminel de guerre en chef voyait son état de santé se dégrader. Plusieurs symptômes laissaient penser que du cerveau au bas ventre, un mal inéluctable cheminait, indifférent aux bonnes paroles, remèdes et prières prodigués par une armada de charlatans, quasi-médecins, guérisseurs, diseuses de bonne aventure, cartomanciennes, voyants, popes, qui avaient définitivement pris, à ses côtés, la place des ministres, généraux, ingénieurs, conseillers scientifiques, du patriarche de Moscou et de ses deux filles qui craignaient plus que tout que leur père leur eût laissé en héritage quelque saloperie d’origine génétique.

 



[1] Humiliés et offensés, un roman de Dostoïevski

[2]Ministre des affaires étrangères du Ressui et discret président à vie de l’association « Les Fiertés Slaves (LFS) »

  

 

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