Patricia Meunier - La maisonnette de la guérisseuse

  

Que peut bien cacher l’amour pour une maison ? Comment celle-ci s’y prend-elle pour être aimée et pourquoi ? Quel est son secret ? Un conte actuel simple et mystérieux de Patricia Meunier.

 

La maisonnette de la guérisseuse

  

Vivre une histoire d’amour avec une maison, il ne m’est jamais venu à l’esprit que c’était possible. Et pourtant… 

C’était dans les plaines de Podlachie. J’étais arrivée de nulle part, c’est à dire d’une grande ville polluée, bruyante, embouteillée, bref j’avais atterri sur une autre planète, fatiguée. Je ne m’attendais à rien de plus que quelques jours de vacances dans une région que je ne connaissais pas. Armée de spray divers contre les tiques, les moustiques et de filtres contre le soleil, je pensais dormir et lire sur l’herbe et ne rien visiter. J’étais en complète overdose de lieux, de gens, de situations et stimulations. 

Sur internet, j’avais réservé sans vraiment prendre garde aux détails une petite maison de type conte de fée qu’on annonçait dans l’intitulé « Chaumière de la guérisseuse ». J’avais tapé aussitôt une réservation de deux semaines, la maison étant petite, pour une ou deux personnes, et le prix abordable. 

 

Après quelques heures de route, je gare la voiture devant une grande maison de bois, un peu étonnée, quand vient à ma rencontre une dame aux cheveux blancs habillée à l’ancienne et pieds nus. Elle m’indique que la voiture restera là sous bonne garde et que le reste du chemin on le fera à pied. Dans mon esprit, le plus complet chaos se fait, mais engourdie encore après le long voyage je me laisse guider comme un malade vers sa chambre d’hôpital. 

Au détour d’un petit bois de pins, sur un chemin de sable apparaît une petite clôture de bois colorée en vert, jaune et rouge. Devant nous une maison basse aux fenêtres ornées de motifs d’inspiration végétale et aux volets de bois peints aussi de couleurs joyeuses. « Pour la première fois dans notre région ? », demande ma guide devant ma mine béate. « C’est une maison d’ici, la région possède ses minorités d’origine biélorusse et ukrainienne, les habitants d’ici, à la fin du XIXe et début XXe siècle, ont été déplacés de force pour aller habiter au delà de l’Oural. La plupart sont vite revenus et ont ramenés avec eux la tradition des maisons décorées et colorées de là-bas », m’expliqua-t-elle en quelques mots. Elle n’est pas très bavarde et en ouvrant la porte veut se retirer mais ma surprise l’arrête net. « Vous avez bien lu l’énoncé de notre offre d’habitation ? » « Oui, Oui! Bien sûr ! », répondé-je rapidement. Après quoi je me retrouve seule, posant ma valise sur le sol en terre battue de la pièce principale. Un vieux poêle de cuisine, probablement fait d’argile et badigeonné de chaux, trône au centre de la pièce. À sa droite, un buffet de cuisine aux portières de vitres mates et peintes de fleurs colorées. Une table de gros bois ferme le petit coin cuisine. À gauche du poêle, un petit espace fait guise de salle de bain avec un beau meuble toilette qui accueille une bassine en céramique et un pichet. Un miroir est placé au-dessus et quelques étagères autour pour les produits d’entretien. Une grand armoire sculptée occupe une partie du mur. Pour finir ce tableau champêtre, un beau lit de bois aux panneaux légèrement arrondis meuble le coin de la pièce sous des kilims dans le style visiblement local d’entrelacements végétaux. Et voilà toute la maisonnette. 

Je sors mon portable de mon sac à main en bougonnant « Dans quoi je me suis fourrée ? Qu’est-ce que j’ai pas lu, nom de nom ! » L’énoncé était plus long que je ne le pensais, en effet : L’endroit était rêvé pour se retrouver soi-même loin de la civilisation. Une chaumière d’ancêtres avec poêle à l’ancienne, pas de salle de bain ni d’électricité ! 

Je regarde paniquée combien de batterie il me reste : 35% ! Demain au plus tard, je me retrouverai coupée du monde. Je m’effondre sur le lit de bois et prends une grande aspiration. Un crissement m’apprend que je vais dormir sur un matelas de paille. Dehors, des grues commencent à crier et m’apaisent. Je m’étais passionnée à une période de ma vie pour les oiseaux, ce sera l’occasion de renouer avec cet intérêt et de tenir le coup ces deux semaines qui s’annoncent longues. « Ah mais zut je ne pourrais pas faire de photos !... Humm… Dessiner ce sera la solution ! » Requinquée, je me mets à la découverte du lieu. J’ouvre le vieux buffet qui contient des bocaux divers, thés, café, sucre et farine, un bon début pour commencer à vivre. Sur la table, un minimum d’explication sur la façon de fonctionner, rédigé sous plusieurs points : cuisiner, se laver, traiter les déchets….  Tout n’est pas entièrement à l’ancienne, une bouteille de gaz et une petite cuisinière viennent en aide. Premier point : Une trappe dans le coin cuisine ouvre sur la cave qui sert de réfrigérateur. « OK, les étagères sont vides, il faut faire les courses ! » Un vélo dans la cabane attenante est à disposition des locataires, un magasin au village le plus proche à 6 kilomètres. « Allons-y ! », je m’encourage. 

Au village, j’achète un bloc à dessiner pour enfants. De vieilles grand-mères avec des foulards vendent sur le trottoir tout ce dont leurs jardins regorgent. Avec des courgettes, je reçois aussi des fleurs de potiron : « Si, si, prends ! », me conseille la petite vieille, souriante, les yeux pétillants. « Tu les trempes dans de la pâte à crêpes et tu les fais frire à la poêle ! » « Un autre monde », me dis-je en enfourchant mon vélo. 

Repue après un repas enrichi de légumes et de fruits locaux je fais enfin le tour du propriétaire. 

À chaque angle extérieur de la maison, des planches ciselées sont clouées et peintes afin de mettre en valeur les volumes. Au-dessus et en dessous des fenêtres se trouvent des frises. Celle du haut est plus complexe et dans sa décoration de végétaux, je découvre deux oiseaux, des espèces de passereaux, tournés l’un vers l’autre. Sur les pignons de la maisonnette, les mêmes planches ciselées ont été ajoutées. Cela ressemble à de la dentelle. Dans son ensemble la maison est basse, petite, entourée de fleurs hautes qui poussent comme du chiendent. Sa forme est idéale, plus basse que les arbres, elle se fond dans la nature. Il s’agit d’une philosophie de la vie, l’humble place de l’homme dans le monde, et de ce fait elle est tout simplement magnifique. Son vieux bois usé et noirci par le soleil fait ressortir les couleurs de ses volets. Je le touche et ressens au fond de mon cœur une émotion intense. C’est comme si tout d’un coup la chaumière entrait dans ma peau, je vacille sous l’émotion et me détache d’elle.

Je ne m’étais jamais posée la question de savoir si les maisons ont une âme. Ou bien jusqu’à présent je n’étais pas tombée sur La maison. Maintenant, je sais étrangement tout ce qu’elle ressent, je ne fais qu’un avec elle. Je devine une centaine d’années d’histoire d’hommes et de femmes en ces lieux, je comprends son calme et sa bienveillance. 

Un petit banc de bois est posé contre sa façade où je passe le reste de l’après-midi, le dos reposant sur ses poutres, dans un demi-sommeil enchanté. J’entends tous les bruits qui nous entourent comme dans un songe, me sentant bercée par son aura. Et ces poutres de plus de cent ans contre lesquelles je me blottis semblent vivantes. 

Au bout de quelques jours, je suis complètement en accord avec l’atmosphère du lieu. Je puise l’eau au puits, je dors comme jamais sur le matelas de paille, le soir, je lis à la lueur de la lampe à pétrole et me lave à l’ancienne dans les belles bassines de céramique. J’ai sans cesse le sourire aux lèvres, tout m’amuse et me détend et ma connivence avec la maisonnette se fait de plus en plus grande. Il me semble qu’elle aussi s’amuse de la situation et se réjouit de cette vie en elle. De l’amour émane de ses poutres, fenêtres et planches humbles de bois. Nous passons tout ce temps ensemble heureuses de rien et de tout. Je dessine les grues qui habitent non loin de là mais aussi je me surprends à dessiner son intérieur, sa façade avec le pommier, sa silhouette derrière la clôture de bois.

Un lien de plus en plus fort se fait entre nous. De la complicité, de la gratitude. Ma chaumière est heureuse d’avoir de l’importance à mes yeux et moi je suis éblouie de tout ce qu’elle me laisse découvrir. Le temps passé en son sein me fascine. J’imagine la vie agricole, les chants quand les paysans rentraient les foins. Je n’en touche qu’une partie, loin des problèmes et de la dureté des travaux campagnards, mais cette vision me suffit. Quant à ma maisonnette, elle semble s’enorgueillir d’être comprise.

Le temps passe en vacances inattendues. En vélo, je découvre une rivière non loin qui permet d’adoucir la canicule de l’été. J’aime aussi marcher pied nu sur les chemins de sable. La terre ici n’est pas très féconde mais contient des espèces végétales qui n’en ont pas besoin de beaucoup pour vivre. Je les reconnais sur les décorations de ma maison et des chalets alentours. Les forêts de pins ou de bouleaux complètent le paysage, beaucoup de terrains en friches, l’ingratitude de la terre à fait fuir les jeunes. Ici, il faut travailler sûrement deux fois plus dur pour deux fois moins de résultats. Ce n’est pas une région pour un monde qui désire tout et tout de suite. Des personnes âgées habitent encore les villages, c’est un plaisir de parler avec eux, le vélo à la main, demandant de l’eau. Pieds nus, une petite vieille est allée à son puits et m’a servi une eau si glacée et si bonne que je suis restée avec elle tout l’après-midi sur son banc de bois. Nous n’échangions que quelques mots, quelques sourires, quelques souvenirs. Elle avait des yeux si transparents… J’avais eu l’impression que le temps s’était arrêté de couler, une sorte d’infinité du moment. Une douceur, une harmonie, quelque chose d’incroyable, de presque palpable. En partant, elle m’a donné du lait pour mon petit-déjeuner du lendemain. Elle n’avait qu’une vache et disait qu’elle allait bientôt la vendre, trop difficile à son âge, plus la force et elle regrettait. Les enfants étaient partis il y a longtemps pour travailler en ville, il n’y avait pas à compter sur eux. Les petits-enfants venaient en vacances. En rentrant à la maison sur mon vélo par monts et par bosses et en le poussant sur les chemins de sable, je me rendis compte que mon lait avait maintenant la consistance de crème fraîche. Je l’égouttais au-dessus d’une casserole m’étonnant de me souvenir que mon grand-père faisait ainsi… il y avait bien longtemps. 

 

Quand il pleut deux jours de suite, je me décide à faire un peu de feu dans le vieux poêle pour chasser l’humidité et je me dis qu’il serait bon de passer ainsi l’hiver. Mais la réalité me revient en mémoire et me pince le cœur. La chaumière n’est pas mienne, il faudra quitter les lieux et puis reprendre le travail et la vie en ville. Je pose mon front contre son mur chaud et accepte son réconfort. Mais le coup est rude : la fin de mon temps à ces côtés approche. Et ce cœur si plein d’elle se fend de désespoir. « Qui t’aimera ? » Des touristes viendront sans la comprendre, ils dormiront en son sein sans même deviner l’âme qui l’habite, le cœur qui bat. Ils se moqueront peut-être ? Ma maisonnette bafouée, c’est insupportable à imaginer. La petite chaumière se sentira rejetée, elle mourra à petit feu, ses poutres se feront sombres, le soleil ne l’a remplira plus de joie. Elle deviendra comme tant d’autres, oubliée, incomprise, anonyme. Emplie de visiteurs, pas d’amoureux. 

Je tente de comprendre ce qui m’arrive, de me rappeler à la raison. Elle a pris ce cœur que je croyais éteint dans les murs de verre des bureaux des gratte-ciels. Y retourner, regarder des hauteurs de la ville les rangées d’immeubles, me croire de nouveau le centre du monde ? Je vois les dalles froides des couloirs sans fin, les meubles aux bords aigus, les décorations stériles sur les murs de carton. Tout me paraît absurde. Tout me semble faux. Comme si je vivais jusqu’à présent dans un décor de film, pas une vraie existence. 

Je me rapproche de l’âtre et tente d’oublier, au son crépitant du feu, qu’il y aura un retour obligé à la ville. Profiter des derniers jours et ne pas penser. 

 

 « Et si je l’achetais ? », pensé-je à haute-voix deux jours avant de partir. Mais tout de suite l’impossibilité de vivre ici s’impose. Quel métier, quelles perspectives ? 

Je tourne en rond pendant les deux derniers jours de vacances, je souffre d’une peine insupportable, j’en perds l’appétit et plusieurs fois je me retrouve sans m’en rendre compte pratiquement sous les fenêtres des propriétaires. Mais je ne peux me décider à leur parler.

De lourds nuages au-dessus de la chaumière s’amoncellent annonçant un automne précoce. « Je reviendrais te voir en novembre ! » C’est décidé, je pourrais ramasser les feuilles mortes de ses allées, réchauffer ses murs de l’humidité et lire ou dessiner à la bougie dans les plus longues soirées. Je ne l’abandonnerais pas. Je ne m’oublierais pas.

 

Le dernier jour la vieille femme qui m’avait guidée se trouve être dans le jardin et m’appelle gentiment. « Asseyez-vous, je vois bien que quelque chose vous chagrine ! » Je ne peux m’empêcher de lui toucher mot de ce qui m’arrive. « Je vais vous raconter tout ce que je sais sur la petite chaumière », commence-t-elle. J’apprends alors que personne ne sait depuis combien de temps elle existe. « On peut dire qu’elle a toujours été là. Elle n’appartient à personne, même si c’est moi qui détiens les papiers du notaire, je ne suis qu’à son service pour un temps donné. La légende dit qu’elle abritait une guérisseuse très puissante, peut-être même une sorte de divinité. La vérité est qu’elle soignait les plaies comme les âmes, les maladies et les chagrins. C’était une sage comme il n’y en a plus. Les gens l’ont trahie, les nouvelles croyances l’ont chassée. On a dit la chaumière hantée.

Longtemps les gens ont oublié l’existence de cette maison. Quant à la guérisseuse personne ne sait ce qu’elle est devenue. Est restée la maison qui était en très bon état quand on l’a retrouvée mon mari et moi. Depuis, je ne sais pas vraiment comment, la petite chaumière soigne les gens qui y habitent. Ce qui vous arrive, il faut le comprendre comme une thérapie. »

Je reprends le chemin de sable qui me mène une dernière fois à elle. Ce que je viens d’apprendre ouvre mon esprit sur une région pratiquement inconnue de ma connaissance du monde. Mais le pressentiment d’une seconde enveloppe, plus féerique que réaliste avait toujours été en moi. La petite maison depuis le début tentait de me le faire comprendre. Je peux regarder ce qui m’entoure avec une note de magie, ou même de romantisme. Je peux toucher du doigt un autre monde, il existe, il semble endormi mais si je regarde bien, il me rendra mon clin d’œil et mon sourire. Cette nouvelle contrée est à portée de main, il me suffit d’ouvrir les yeux et le cœur.

Pourtant la maisonnette restera là pour toujours et moi ailleurs, c’est une histoire d’amour sans aucune chance. Je dois quitter son sol de terre battue, son vieux poêle, ses fenêtres à petits carreaux qui semblent me regarder, tout est déchirure. Mais je sais à présent pourquoi je dois la quitter et quel rôle elle doit jouer encore pour aider tous les gens qui viendront un jour l’habiter. Un travail de titan, une goutte d’eau dans le fleuve de l’absurdité de notre monde. Je la remercie pour cette complicité que nous avons eue et pars forte de son aide qui m’a rendue la conscience des petites choses importantes de l’existence. Et puis je sais que je reviendrai. Je souris et prends une grande aspiration. 

La barrière de bois crisse une dernière fois derrière moi. Devant la maison des propriétaires, je reprends ma voiture. Avant de mettre le contact en marche j’entends un brin de conversation : 

« Alors, qu’a-t-elle soigné cette fois ?, demande le mari. 

- Le cœur. » 

  

  

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