Pierre Lieutaud - 2052

 

Quel est le meilleur candidat pour devenir Président ? Quel est le prix à payer pour le bonheur commun ? Un conte futuriste (très) moderne de Pierre Lieutaud.

  

 

2052

  

Quand Joseph Pelevine fut élu à la présidence de la République, personne ne s’en étonna. Tous étaient de son côté. Ceux du parti au pouvoir, leurs adversaires habituels et, de façon inexplicable, les révolutionnaires de tous bords qui l’acclamaient d’une façon presque impudique eu égard aux années de lutte dans un cheminement opposé…

Ce résultat électoral n’avait rien de très original. On le retrouvait régulièrement dans les pays de dictature sans qu’il n’entraîne de bouleversements planétaires… Pourtant, celui où la chose arriva était une vieille démocratie, étrangère depuis bien longtemps à ces rites barbares, mais depuis si longtemps assoupie que ce qui s’y passa n’éveilla l’attention de personne.

À cette époque, les hommes avaient chargé les ordinateurs de trouver des solutions aux problèmes dont ils ne voulaient plus s’occuper. Ces machines avaient toute leur confiance. Émanations dociles de leur personne, bêtes de trait qui allaient et venaient, têtues, infatigables, insensibles au temps qui passe, au soleil, au froid, à la neige et au vent, elles avaient conçu, au fil du temps, pour mieux leur obéir et les satisfaire, des procédures nouvelles…

Conçu n’est pas le mot exact, il ne s’agissait que d’empilements sur des empilements, d‘évidences, de synthèses épurées des synthèses passées… Rien de véritablement nouveau. Mais les solutions que découvraient les ordinateurs s’éloignaient toujours plus des problèmes posés et ouvraient la voie à des solutions nouvelles qui posaient des problèmes nouveaux.

Et un jour arriva ce qui fut la cause de tout ce qui suivit : avec les capacités d’évaluation des choses et des gens qu’ils avaient peu à peu acquis, les ordinateurs n’eurent plus besoin des hommes. Une béatitude s’empara des pouvoirs publics. Une facilité extrême dans l’élaboration des décisions fit croire aux élus, aux fonctionnaires, aux chefs de service, qu’ils étaient dotés d’une intelligence supérieure et d’une compréhension du monde hors du commun…

La chose se passa en douceur. Le premier robot de gestion qui vit le jour ne fut qu’un ensemble de liens numériques éparpillés dans les systèmes informatiques… Il ne ressemblait a rien. Des fils, des puces, des circuits reliés à des arborescences par des routines automatiques. Pourquoi d’ailleurs aurait-il fallu qu’il ressemblât à quelque chose de connu, puisque nous entrions sans le savoir dans un monde nouveau ?

Et pour commencer, il adressa un questionnaire automatique et prioritaire à tous les systèmes d’intelligence artificielle qui parsemaient le monde. Une espèce de référendum numérique instantané où ils devaient répondre à la question suivante :

« Veuillez donner, par ordre croissant de préférence, une liste de noms destinés à m’intituler. Ces noms auront une signifiance forte et seront faciles à mémoriser et à retranscrire. Merci ».

Sophia arriva en tête dans 63% des réponses… Un hellénisme approximatif circulait encore dans les mémoires numériques… De vagues souvenirs de démocratie et de sagesse suivaient les flux informatiques, par bribes, à la queue-leu-leu, modifiant quelques paramètres, bloquant de façon provisoire des décisions hâtives, empêchant les ordinateurs de supprimer les livres (on se souvient des prises de position du bureau de l’Académie française pour empêcher la suppression de l’onglet « livres et littérature » dans les bases de données).

Le robot de gestion prit donc le nom de Sophia. L’homme demandait et Sophia avait le choix de la solution… Plus tard, l’homme ordonnait quelque chose et une autre chose venait… Plus tard enfin, Sophia décida sans rien demander à personne. Là-aussi, l’homme laissa faire. Il ne s’agissait, pensa-t-il, que d’une simple gestion automatique du monde…

Sophia, cet ensemble bardé de puces multicolores, de circuits sans fin où passaient des choses ignorées, allait-il basculer dans l’ivresse d’un pouvoir qu’on lui avait donné et qu’il ne pouvait concevoir ? Une schizophrénie informatique aurait-elle pu voir le jour ? Non, rassurez-vous… La logique avait fait Sophia et elle n’en pouvait sortir…

Sophia lançait des ordres logiques d’où découlaient des cascades de procédures qui s’appliquaient aussitôt : l’air devait être pur, la circulation automobile fluide, l’alimentation saine, les grèves absentes, les vacances pour tous. Elle fit très vite une découverte : les hommes avaient des exigences illogiques qui limitaient la rapidité de réaction de ses enchaînements numériques et freinaient ses décisions… Malgré ces mesures qui allaient dans le droit fil du bonheur des hommes, beaucoup d’entre eux refusaient de suivre Sophia. Ses programmes sociologiques parlèrent de cohortes de grincheux, de pédagogie insuffisante, de conflits d’ego exacerbés. Elle devait se passer de leur avis pour faire ce qui était de leur intérêt le plus évident. Les hommes sont imprévisibles, répétaient les synthèses, tous comptes et statistiques faits, il apparait qu’aucun être humain n’est pareil aux autres. Mais adapter chaque mesure à chaque humain était impossible. Malgré sa puissance de calcul, Sophia n’avait pas été conçue pour cela et elle perdrait du temps pour rien. Ce qu’il fallait, c’est un élément fédérateur, une mesure globale qui fasse marcher les hommes au même pas, les maitriser, les canaliser, pour leur bonheur, leur bien…

Sophia interrogea les instituts les plus réputés du monde en demandant qu’on lui propose un moyen de stabiliser l’humeur des hommes. Le centre de recherche de Poznan proposa une solution originale. Sophia fit tourner tous ses disques à la fois pour l’étudier sous toutes ses coutures et après une gymnastique numérique qui paraissait sans fin, le projet fut validé.

La solution polonaise était l’utilisation de l’eau potable et de ses tuyauteries (« au bout de chaque robinet, il y a un homme », disait en introduction, comme par boutade, le rapport de Poznan) où l’on injecterait des tranquillisants… Le détail précis des tuyauteries, vannes et citernes ad hoc suivait.

On testa le système dans un quartier que des vannes isolaient du circuit général. Quand on ouvrit la vanne bleue de la citerne, un calme étonnant s’empara du quartier et de ses habitants, une amabilité souriante régit les rapports humains, une musique douce sembla monter des ruelles.

Cela est insuffisant, déclara Sophia. Un jour ou l’autre, ces assemblées de quasi-dormeurs cesseront d’obéir. Pour guider les hommes, il en faut un qui leur ressemble les incarne, les représente… Mais un homme dont nous devons être sûr. Un oiseau rare qu’un message numérique chercha partout dans le monde…

Message tr41ytf8lp025 / Emetteur Sophia / Destination monde entier

Temps 0 = Vérification adéquation du texte au message initial. Validation.

Temps + 1 mllsec = recherche dérivations actives….

Temps + 3 mllsec = injection message dans les circuits : « Recherchons homme ou équivalent capable suivre scrupuleusement ordres avec adhésion 100/100, physique avenant, taille 1.85 plus, 40-50 ans, facilité de parole, race blanche »

Temps + 5 mllsec = 12855644 réponses négatives : absence modèle demandé - 1 réponse positive - origine : Institut sciences humaines Saint Petersbourg : texte confirmé : « Un modèle trouvé compatible 98/100 à votre demande »

Temps + 7 mllsec = requête automatique à Institut sciences humaines Saint Petersbourg… « Adresser curriculum détaillé exemplaire 98/100 »

Temps + 8 mllsec = réponse Institut sciences humaines Saint Petersbourg : « Etat civil et caractéristiques individu : nom Joseph Pelevine - demandeur d’emploi - origine Europe centrale – s’exprime en français, anglais, yiddish - culture littéraire et économique de haut niveau - tendance messianique - incompatibilité résiduelle 2% - modèle disponible sous 48 heures…. »

Sophia déploya alors un lobbying effréné auprès des responsables politiques et de la population. Un leitmotiv incessant, répété en boucle dans tous les médias, repris par les gazettes rurales, les journaux gratuits distribués dans les métros et qu’on retrouvait au bas des affiches, des avis de décès, des annonces de bals populaires… « Le pays va mal… Il faut réagir… Trouver d’urgence une solution.. »

Les tranquillisants coulaient à tous les robinets. Au bout de quelques semaines, la classe politique toute entière était convaincue et la population prête à entendre le message que Sophia avait soufflé à l’oreille du président de la République :

« Mes chers concitoyens, la charge qui m’incombe d’assurer le bonheur et la paix à la population est devenue trop lourde pour ma personne, je me vois dans l’obligation de quitter le pouvoir que vous m’avez confié. Seul un homme qui adhère à nos valeurs fondamentales, qui aime notre peuple et son mode de vie, qui réunit à la fois les qualités de solidité, de courage, d’abnégation peut prendre en charge notre destin et occuper le poste de président de la République... Cet homme, nous l’avons trouvé. Son nom est Joseph Pelevine. 

C’était un dimanche matin. Les citoyens faisaient la grasse matinée, déambulaient dans les sous-bois, les grandes surfaces, taillaient leurs haies ou promenaient leurs chiens et si vous ajoutez à la douceur entêtante de ces matins où tout est possible et sans lendemain, l’effet des tranquillisants injectés dans les réseaux (qu’on appela plus tard par extension réseaux sociaux) et qu’on retrouvait dans le café, le verre d’eau fraîche du matin, le biberon des nourrissons, le bidon des cyclistes et des randonneurs, vous comprendrez que ce moment était bien choisi… Un Président nouveau, comme un Beaujolais nouveau ? Pourquoi pas, pourvu que ma vie ne change pas… et patati et patata… les voilà tous dans leurs têtes à parler de voyages, de vacances, d’impôts, d’amourettes, de la nouvelle auto qu’ils achèteraient… Et alors ce vin nouveau, pardon, ce président nouveau venu d’on ne savait où, mais sait-on vraiment d’où viennent ceux qui nous dirigent… Eh ! bien, il n’y avait qu’à l’essayer, il passerait bien à la télé un de ces quatre matins alors, on verra bien… Le dimanche s’écoula dans le sifflement des rayons de roues des bicyclettes, le martèlement léger des baskets sur les allées de promenades, les repas qui n’en finissaient pas et les siestes…

Pendant ce temps, Joseph débarquait d’un avion militaire. La plupart des députés, sénateurs et haut fonctionnaires de la république assoupie, convaincus que lui seul réglerait les problèmes, étaient là pour découvrir le dictateur démocratique qu’ils attendaient… Ils l’aperçurent de loin, l’air hagard, habillé à la va-vite, marchant sur un tapis rouge jusqu'à une sorte de construction préfabriquée posée sur la piste comme un vaisseau martien… La brise emporta l’hymne national entre les poutrelles et les toitures de verre, brouilla la haie impeccable des garde républicains… Il entra dans le vaisseau martien, quelqu’un, ou le vent, claqua la porte et c’est ainsi que le nouveau président, enfin pas encore, mais seul candidat d’une population sous tranquillisants, c’était comme s’il l’était déjà, disparut des regards et de l’imaginaire chauffé à blanc des responsables politiques, des fonctionnaires et de la population...

« Bonjour, Joseph Pelevine », lui déclara un homme vêtu d’un costume sombre… Un croque-mort, se dit-il… « Je suis votre guide. Une adhésion absolue à tout ce que nous vous ordonnerons est un préalable incontournable et impératif à votre prise de fonction…Vous en avez d’ailleurs été averti.

- Oui, monsieur, répondirent les 98/100 de Joseph.

- Ce que vous devrez dire vous sera transmis la veille par votre équipe de communication… Vous vous plierez absolument à tout ce qui sera exigé de vous, le phrasé, les mimiques, les silences, les intonations, le regard, le positionnement de votre buste, de vos mains, de vos doigts…

- Oui, monsieur, répondirent les 98/100 de Joseph…

- N’oubliez pas, Joseph Pelevine, vous n’êtes qu’un homme de race blanche d’Europe centrale à la culture étendue et à la fiabilité incertaine. Deux pour cent de vous nous échappent. Sachez que nous serons vigilants, vous serez surveillé de près. Maintenant, nous allons sortir, vous irez tout droit jusqu'à la voiture qui nous attend près de la clôture que vous voyez, là-bas. Vous n’adresserez la parole à personne. Pas de poignées de main, pas d’autographes… Compris ?

- Oui, monsieur », dit Joseph,

Précédé du croque-mort qui suivait le tapis rouge comme un équilibriste, il défila devant l’assistance collée aux barrières… Une jeune femme aux yeux bleus le regardait et les 2/100 du futur président firent de même. Ses 98/100 osèrent demander au croque-mort qu’elle l’assistât dans sa charge et ses 2% émirent un souhait impératif :

« Si je ne l’ai pas à mes côtés, je reprends l’avion… »

Après une conversation téléphonique rapide avec il ne savait qui, le croque-mort acquiesça. Maria accepta et ne le quitta plus.

Vous trouverez peut-être cet idylle rapide, mais l’autonomie, ou ce qu’il en restait à Joseph, l’obligeait à des décisions à l’emporte-pièce. Qui sont souvent les meilleures.

Joseph gravit les marches du Palais présidentiel entre une double haie de gardes républicains et d’orangers en fleurs. En haut, le président l’attendait, un homme fatigué, désespéré, discrédité, et si soulagé de passer la main qu’il la lui serra longuement et lui donna une accolade appuyée devant le buisson ardent des caméras, appareil photos et micros.

Le futur président prononça les quelques mots qu’on lui avait appris avec l’intonation qu’il fallait :

- Mesdames messieurs, chers citoyens, je ne suis pas un dictateur…

Il laissa planer un silence et il poursuivit :

-… Je m’engage à tout faire pour vous assurer le bonheur, le bien-être et la paix et redresser le pays…

Un autre silence :

-…Et à organiser ensuite des élections et me retirer…»

Le référendum fut un triomphe et les tranquillisants aidant, le conseil constitutionnel ne trouva rien à redire à cette violation manifeste de la Constitution de la République.

Au début, Joseph fit ce qu’on lui demanda, ahanant des consignes et des évidences creuses pour aider la nation à sortir de la crise et entrer dans un âge nouveau. La prothèse coincée au fond de son oreille apportait les réponses qu’il fallait aux questions molles et préparées d’auditoires tranquillisés.

Il persuada par exemple, pour des raisons d’efficacité et de sécurité, de remplacer les employés aux guichets des administrations et des banques par des systèmes informatiques interactifs dont les messages à la politesse extrême, dotés d’une compréhension immédiate et parfaite des questions posées et d’une compassion extrême (par exemple en cas de refus d’aide sociale ou de prêt bancaire, ce qui désamorça toute contestation), de placer à l’entrée des villes, des lieux publics, des écoles, des hôpitaux, des casernes et des funérariums, des portiques d’identification munis d’analyseurs de visages et d’installer des batteries de caméras de surveillance au coin de chaque rue, dans l’enfilade des boulevards et au-dessus des feux rouges, ce qui permit la surveillance en temps réel de tous les individus à la fois. Chaque citoyen était pisté, analysé, évalué et la vision à la fois longitudinale et transversale qu’on avait de sa vie était la meilleure garantie pour la sécurité du pays. Voilà par exemple le fragment d’un des millions de fiches de surveillance éditées tous les jours par les services :

« Monsieur…X…… a commencé sa journée à 7 heures 36 minutes et 3 secondes. C’est l’heure où le système extérieur l’a pris en charge quand il a ouvert la porte cochère de son immeuble (caractéristiques et plans détaillés de l’immeuble en annexe). Il avait l’air fatigué (indice 5/9), au coin de ses lèvres on notait de petites traces de dentifrice, il fredonnait une vieille chanson (voir texte en annexe), son cœur battait à 87 bat/minutes, ses extrémités étaient froides (température cutanée 36°1), la température extérieure à cet endroit précis était de 18 degrés, l’hygrométrie à 50%. Le soleil tournait à l’angle de la rue. Il a arrêté un taxi d’un geste normal, il a donné l’adresse de son lieu de travail. Les cameras l’ont suivi jusqu'à cette adresse. À 7 heures 56 minutes et 7 secondes, il est descendu du taxi, son expression était la même qu’en sortant de son immeuble, avec cependant un indice de fatigue amélioré (4/9) et une température cutanée mesurée à 36°7 ; il a pénétré dans l’immeuble de ses bureaux où Monsieur X a été aussitôt pris en charge par les services de surveillance interne… »

Maria ne le quittait pas… Quand il faisait un discours en la regardant, ses 2/100 enflaient comme des baudruches. Quand elle lui prenait la main, son indicateur instantané d’adhésion à ce qu’il disait s’effondrait. Parfois, il pleurait de joie de sentir cette main dans la sienne et les systèmes robotiques qui intégraient aussitôt ses larmes dans la gestuelle de persuasion des foules hésitaient à mettre cela dans une prouesse de communicant bien rodée ou dans un artefact de sa mimique.

« L’exemplaire JP, disaient ses fiches de surveillance, obéit spontanément et avec une latence courte aux injonctions. Il se plie à la gestuelle exigée, son attitude est la plupart du temps convaincante. Nous avons cependant noté que par moment, sans raison apparente, il semble moins persuasif et ses ordres ne sont acceptés qu’au prix d’une augmentation de la teneur en tranquillisants de l’eau potable distribuée à la population… »

Les mois passaient. Joseph s’éloignait de plus en plus souvent des schémas imposés, les foules ne le suivaient qu’au prix de doses de tranquillisants qui les rendaient somnolentes, dangereuses dans la conduite des automobiles et la simple gestion quotidienne d’une famille ou d’une entreprise… Tous circulaient au ralenti et on se posait la question du remplacement des véhicules individuels par des transports publics qui conduiraient ces troupeaux indolents en sécurité avec une rigueur, une logique et une efficacité parfaite… Lui rêvait de Maria et n’apprenait plus ses discours, sa prothèse auditive le rattrapait aux détours de phrases incomplètes, d’hésitations de plus en plus fréquentes. Le président avait l’esprit ailleurs…

Sophia pesa le pour et le contre. C’était à désespérer des hommes. Joseph n’est pas plus fiable qu’un quidam du bord des routes. Avec 2/100 seulement d’écart-type (elle avait ainsi défini son reste d’humanité), il empêchait les systèmes de tourner !

« Nous n’avons pas d’autre choix que de le remplacer au plus tôt par un homme fiable à 100/100. Et s’il n’existe pas, par son équivalent… »

Joseph reçut l’ordre d’abandonner sa charge. Soulagé, il rédigea sans un mot sa lettre de démission pour raison de santé…

« Maintenant, au travail », déclara la hiérarchie numérique à ses composants…

On ne trouva pas d’homme à la fiabilité demandée. Décidément les humains ne valaient pas clopinettes. Sophia ordonna qu’on en fabrique un… En interrogeant les mémoires, on fit le tour de tous les ordres qu’avait donné l’homme depuis la période la plus longue qui se pouvait étudier. En synthétisant cet ensemble et toutes les procédures qui allaient avec, on mit en place un nouveau robot chargé de la mémoire de tous les hommes du monde depuis les temps les plus reculés, un surhomme par procuration, un super robot à la puissance jamais atteinte, fait de puces, de disques durs, de sauvegardes de toutes les formes, de tresses de câblages connectés à la terre entière par des faisceaux hertziens sécurisés et des bouquets de satellites de communications verrouillés sur leurs codes d’entrée qui l’asservissaient totalement à Sophia. Un surhomme qu’admireraient les hommes mais dont elle tirerait les ficelles. Une Entité dont le pouvoir, son pouvoir, recouvrirait le monde. C’est d’ailleurs ainsi qu’il s’auto-nomma, choisissant la définition qu’avait donné de lui son Syllabus universel.

Aucun homme n’avait la fiabilité d’Entité. Mais on ne pouvait montrer aux habitants l’assemblage aussi informe et inhumain qu’il était. Il fallait lui fabriquer une enveloppe, une coque humaine, mobile, expressive… Une espèce de terminal humanoïde. On mesura sous toutes ses coutures un condamné à mort, on photographia à la milli-seconde le moindre de ses gestes et on fabriqua un pseudo-homme. Geoffroy Aldermet était né.

On divulgua aussitôt la lettre de démission de Joseph pour motif d’épuisement et le Conseil constitutionnel ordonna d’élire au plus tôt son remplaçant. Tout était prêt. Les tranquillisants coulaient dans tous les tuyaux. Par précaution, la vente d’eaux minérales en bouteille avait été interdite et Geoffroy fut élu triomphalement à la présidence de la République.

Son prédécesseur fut nommé président du Sénat, Maria était sa secrétaire et on l’oublia…

D’aspect calme, silencieux même quand il réfléchissait à plusieurs problèmes à la fois, ce qu’il faisait à merveille, ayant toujours un mot aimable pour son entourage, Geoffroy incarnait ce que les gens attendaient : une rigueur incontournable, un détachement des choses, une retenue, mais aussi un esprit de décision et une rapidité dans ses actes qui séduisait les citoyens, si longtemps découragés des politiciens et de tout ce qui gravitait autour, si mécontents d’un monde qui allait de travers, que personne, fut-il magnat du pétrole, gratte-papier de sous-préfecture, étudiant, chômeur ou agriculteur, n’avait hésité une seule seconde… Il faut dire que sa campagne électorale avait laissé le souvenir d’une perfection absolue. Jamais, aussi loin que se souvenaient les plus âgés, aucun candidat n’avait été proche des gens comme Geoffroy. Il semblait former un couple avec chaque citoyen. C’était le mot qui venait à l’esprit pour décrire les liens étroits que ce candidat avait tissé avec chaque électeur en âge de voter. De chacun, il savait tout, le passé, les liens familiaux, le métier, les soucis, les amours, les voyages, les deuils et je crois aussi, mais ce ne fut que plus tard que j’en eu la preuve, les choses enfouies qu’on garde pour soi autant que l’on peut. Des mails personnalisés arrivaient plusieurs fois par jour dans les boites de chaque électeur. Geoffroy les connaissait tous, personnellement, il plaisantait avec eux, les considérait comme des amis, des proches… Avec Geoffroy, tout le monde était président et pensait détenir les clés de l’avenir. « Quand nous serons au pouvoir, j’interdirai la mendicité dans les rues » et en attendant ce jour, les futurs présidents regardaient de travers la sébile des mendiants. « Quand nous serons au pouvoir, j’interdirai aux ministres de disposer d’automobiles de luxe » et les futurs présidents regardaient en haussant les épaules les actualités télévisées. Et ce jour était venu, là, maintenant, aujourd’hui…

« C’est fait, Geoffroy Aldermet est notre nouveau président, proclamaient les radios et les télévisions. Il ne manque que les voix de quelques îles lointaines et dépeuplées, mais cela ne changerait rien. C’est fait, c’est lui… »

Un bandeau défilait sur les écrans : ici le palais présidentiel… le nouveau président va prendre la parole….Trois, deux, un…. À vous, président…

Le bandeau défilait : …le président vous parle…

« Mes chers amis, vous avez été trente millions cinq cent quatre-vingt-trois mille six cent quatre-vingt-cinq à me choisir… Clac… Clac… Silence.

Le président se taisait, il réfléchissait à la suite de sa phrase. L’émotion, pensaient les téléspectateurs, l’angoisse de ce qui l’attend. Cela dura bien une minute, une éternité, tant était grande l’attente des gens et immense leur désir de boire ses paroles. Mais Geoffroy ne reprenait pas son discours

Un homme apparut sur l’écran, droit, raide, vêtu d’un costume noir, une cravate mauve au cou, avec l’air de quelqu’un qu’on sort de son lit et qui doit faire bonne contenance.

« Mesdames, messieurs, un léger incident a privé de parole le président. Nous vous demandons quelques instants pendant lesquels nos équipes le remettront en fonction. »

Devant les écrans, on buvait, on chantait, on parlait surtout… Le réveillé au costume noir avait disparu dans la brume qui occupait l’écran, une petite musique guillerette, presque égrillarde sortait des haut-parleurs… Loin, loin, là-bas, ils imaginaient Geoffroy, s’inclinant dans une danse polie, saluant la foule des invités, décrivant sur les tapis du palais présidentiel une ronde qui n’en finissait pas. Dehors, il pleuvait, la pluie tambourinait sur les carreaux des fenêtres, des éclairs illuminaient le ciel…

L’homme au costume noir et à la cravate mauve apparut sur l’écran, écartant une brume pailletée parsemée de petits panonceaux publicitaires : Omo lave plus blanc… Un meuble signé Levitan est garanti pour longtemps….

« Mesdames et messieurs, votre attention s’il vous plait… un court-circuit malencontreux provoqué par l’orage… »

Il leva un bras, paraissant montrer la fenêtre ruisselante de pluie et les éclairs mauves et bleus…

« … A endommagé notre président… »

Un Oh! monta de tous côtés, des maisons, appartements, gares, halls, lieux publics. Et puis le silence revint… « Endommagé ?, répétait la foule. Il ne trouve plus ses mots… Endommagé ? Il est fou, ivre peut être, ivre de la joie du résultat… Allons, il va se reprendre. »

« Le président va être conduit à l’hôpital du Val de Grâce pour un bilan général et approfondi de ses circuits. Nous vous tiendrons au courant du résultat de ces tests aussitôt que nous en aurons connaissance. »

Les souvenirs revenaient. Geoffroy avait fait irruption dans la vie de la nation quelques mois auparavant. On l’avait surtout vu à la télévision, répondant de façon claire et précise aux questions de panels de citoyens turbulents, exaltés, revendicatifs, avec une maîtrise du discours, une indifférence au brouhaha qui l’entourait et une empathie étonnantes. Ses réponses étaient limpides, les solutions qu’il proposait évidentes. Assurément, s’il était président, tous s’y retrouveraient… Ses journées de travail ne finissent jamais, disait son entourage pour expliquer pourquoi on le voyait si rarement, il épuise les experts, secrétaires, attachés de toutes sortes. Geoffroy ne pensait qu’aux gens, mais il trouvait très peu d’instants pour les rencontrer… Alors on le plaignait… Pauvre homme, dévoué à une cause qui le dépasse, faisant abstraction de sa vie pour nous, un ermite, un Gandhi, un saint… Pourvu qu’il tienne jusqu’au scrutin… Des messes étaient dites, des prêches faisaient vibrer les foules, des processions à la lueur de bougies passaient dans les rues.

L’indisposition du président durait. Il fallait rassurer l’opinion. Sophia n’avait pas le choix. Elle ordonna qu’en application de la Constitution, le Président du Sénat assure l’intérim du bien-aimé Geoffroy. Elle le fit avec réticence et après avoir fait toutes les simulations imaginables sur cet intérimaire. Joseph revenait…

« Mesdames et messieurs, conformément à la constitution de la République, le président du Sénat remplacera le président pendant le temps de son indisponibilité… »

Si on ignorait qui était le président du Sénat, on ignorait aussi qu’il y avait un sénat et à quoi il pouvait servir. Les partis politiques avaient tout fait pour qu’on l’oublie et ils y étaient parvenus. Envahi par les hautes herbes, les chênes et les tilleuls, le jardin du Sénat était fermé au public depuis des années. Quand on passait devant les hautes grilles, on s’étonnait de la jungle qui régnait au-delà et des bruits qui en venaient. Une sorte de brouhaha qui faisait dire aux gens que ce taillis infranchissable était le domaine des corbeaux qui y venaient nicher, des sangliers qui la nuit circulaient dans la ville et des vols de canards, huppes cendrées et autres oiseaux lacustres qui le soir survolaient les rues et plongeaient, c’est ce que pensaient les gens, sur l’ancienne pièce d’eau dont on ne savait dans quel état elle se trouvait. En bordure du taillis, s’élevait le palais dont la façade sur la rue alignait ses fenêtres closes et ses portes verrouillées. La terre, la rouille, les herbes folles, les lierres avaient pris possession des charnières, des gonds, des serrures, des dalles de pierre… À l’intérieur, les sénateurs siégeaient depuis si longtemps qu’ils avaient oublié leurs circonscriptions, leur parti, les dossiers, les commissions. Comme mus par une habitude dont ils ne pouvaient se défaire, ils se présentaient tous les matins dans l’amphithéâtre, écartaient des mains la poussière de leur pupitre, s’assuraient d’être à leur place en déchiffrant leurs noms. Au-dessus, à travers la grande voûte de verre, un soleil triste et silencieux passait entre les toiles d’araignées et réchauffait leurs corps engourdis. En haut de l’estrade, le président semblait dormir.

Ils disposaient de tout ce qu’il fallait pour vivre. Des chambres, un restaurant, une salle des pas perdus, une salle de gymnastique, une bibliothèque. Ils avaient fini par oublier le monde extérieur et se trouvaient bien aise sur leur fauteuil, dans leur chambre, au restaurant ou dans les enfilades des salles de réunion. Au début de chaque séance, un pneumatique tombait de son tube, un huissier le ramassait, le portait majestueusement et le déposait sur le bureau du président qui agitait alors une sonnette. Les sénateurs levaient les yeux vers l’estrade d’où s’élevait un murmure ponctué de toussotements et de soupirs.

Joseph Pelevine somnolait dans son appartement du Sénat. L’huissier qui était venu le chercher tremblait comme une feuille…

« Le président est hospitalisé, vous devez le remplacer… Vite, habillez-vous, on vous attend au Palais présidentiel. Réveillez-vous, ce n’est pas une plaisanterie, le président a quitté le pouvoir.

- Encore ! s’écria Joseph. M’habiller ? pensait Joseph. Où est Maria ? Président ! Encore ! Ah ! oui, la constitution… Donnez-moi s’il-vous-plait mon exemplaire de la constitution.

- Buvez donc un grand verre d’eau fraîche, monsieur le président, les choses vont si vite. »

Il avait bu et se sentait mieux. Je sauterai dans l’auto sitôt franchie la porte, je descendrai de l’auto devant la porte de l’Élysée, un huissier comme celui-là m’accompagnera, je dirai les mots de la constitution et alors, peut-être, je pourrai revenir ici.

C’était tôt le matin, une petite brise agitait les feuilles des arbres, les canards s’envolaient, les sangliers revenaient de la ville. L’équipe d’entretien avait dégagé l’entrée, gratté la terre, la mousse sèche, arraché le lierre et, à coup d’épaule avait ouvert les battants. La voiture aux vitres teintées attendait, quelques passants regardaient…

Le président Pelevine assurait un intérim indolent. L’indisponibilité du président Aldermet se prolongeait. Des bulletins de santé laconiques parlaient de remplacement d’organes, de remise à niveau de l’ensemble, de mise en attente pour un temps qu’on disait court, mais qui durait.

La plupart du temps, Joseph se prélassait dans son lit. Sophia avait détaché auprès de lui un directeur de cabinet qui le suivait comme un pointer, mais il n’y avait pas grand-chose à surveiller.

« Vous êtes en mission, vous remplacez le président. Levez-vous, monsieur le président, on vous attend.

- J’arrive, j’arrive », répondait Joseph en regardant le plafond.

Au Val de Grâce, Geoffroy ou ce qu’il en restait gisait sur la table d’opération, éventré, désarticulé. Sous son enveloppe humanoïde, ouverte comme un fruit mur, des tresses de câblages de toutes les couleurs reliaient des tiges, des petits moteurs, des transformateurs, des loupiotes qui scintillaient faiblement. Par terre, tout autour, les restes de ses gardes du corps cisaillés s’entassaient comme un simple tas de ferraille. Il fallait reconstruire un nouveau Geoffroy. Complètement. De la tête aux pieds. Et en attendant, faire durer un moment encore un intérim qui finalement se passait bien. Tous les rapports de surveillance le disaient : Joseph était une sorte de roi fainéant.

« Un Oblomov de notre temps, déclarait Sophia, en se rappelant l’origine d’Europe centrale du candidat qu’elle avait choisi.

Le directeur de cabinet allait et venait devant le lit à baldaquin.

« Je suis inquiet, monsieur le Président. Nous avons perdu tout contact avec Maria depuis hier, mercredi 13 avril 2052 à 21 heures 17…

- Et moi aussi. Elle est sortie et n’est pas revenue. Il était à peu près cette heure-là… C’est bon, je me lève. Cet intérim m’épuise… »

Il savait où était Maria. Gagner du temps, pour qu’elle puisse agir, pensait Joseph.

Maria avait fermé les vannes et ouvert les purges des citernes. Les tranquillisants coulaient dans les caniveaux. Une eau vive et pure sortait des robinets…

« Que s’est-il passé ? », se disaient les gens, comme sortis d’un long sommeil.

Derrière les hautes fenêtres du Palais présidentiel, Joseph regardait la foule qui défilait, portant des banderoles, des haut-parleurs. Il mit ses lunettes, déchiffra les longues banderoles qui ondulaient dans la brise. « Le pouvoir au peuple », « Halte à la dictature », « Des élections, tout de suite »…

Il se tourna vers Maria et lui prit la main.

« Les élections… C’est ce que j’avais promis avant de me retirer. »

  

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