Jacques Mondoloni - Le retour de l'astronaute

  

Un retour sur Terre ? Vraiment ? Malgré le confinement ? Une nouvelle réjouissante de Jacques Mondoloni.

    

  

 Le retour de l’astronaute

   

Après un séjour de six mois dans la station spatiale internationale ISS, SSI en français, j’avais hâte pour les fêtes de fin d’année de retrouver la Terre, ma terre, le plancher des vaches, bien que je connusse l’état de confinement général qui sévissait sur la planète à cause de la pandémie Covid 19 qui avait frappé les populations pendant mon absence. 

Mais cela ne m’avait pas arrêté : question confinement j’avais ma dose, je savais que j’allais au devant du danger, mais six mois d’apesanteur avec tout l’inconfort, tous les troubles qu’elle représente pour un humain normalement constitué n’était pas viable au-delà. Et confinement pour confinement, hein… 

J’avais rempli ma mission scientifique, assez fastidieuse à la longue, et puis il n’était pas prévu une prolongation au programme, c’était le moment du retour, stipulé dans mon contrat — le commandant russe du vaisseau m’avait cependant proposé de me garder, tirant sur la réserve d’oxygène, prêt même à nous mettre en hibernation à tour de rôle quelque temps pour en réduire la consommation.

Mais j’avais écarté son offre généreuse :

— J’ai une compagne, commandant, et je me languis…

Je n’avais pas envie de lui avouer que je ne supportais plus les conséquences intimes provoquées par notre situation : se laver, pisser, déféquer (le fameux space poop challenge par aspiration) sont des instants désagréables, et se masturber malgré la libido qui me traversait est quasi impossible — parfois on nous pose la question à brûle-pourpoint sur nos fluides mais c’est aussitôt coupé à l’antenne. Pourtant c’est la chose la plus secrète de notre technologie, la marque du génie humain…

J’insiste : on vit en permanence dans la promiscuité. Jamais on ne peut se retirer dans son coin, regarder le portrait de sa dulcinée, et évidemment on ne peut lui écrire une vraie lettre. 

Est-ce que je vous épargnerai la description de la vie à bord, la façon de flotter, les manœuvres, les sorties dans l’espace autour de l’ISS, ce décor familier aux téléspectateurs du monde entier, ces « visiteurs » qu’on doit divertir séduire enchanter par notre « loft », notre cirque, destinés à l’audimat ? Les médias nous ont confié un rôle d’amuseurs — on a même appris des vannes, des blagues, des traits d’humour en trois langues pour répondre aux journalistes qui nous titillent depuis leur cabine du point presse ! 

Certes, je suis devenu une vedette du petit écran, mais je déteste l’image romanesque, le mythe de « la femme de marin » qui attend au foyer, et s’élance au port à la moindre rumeur d’accostage de l’aimé — dans l’ISS c’est pire : le mythe se transforme en séparation, presque en rupture : ce n’est pas la distance, en orbite à 400 km, qui compte, c’est la torture de voir la Terre par le hublot, et d’imaginer ma mort en direct, ma mort dans le vide, ma mort muette, dans un festival de publicité sous les yeux de mon amour…

Pour le moment, pas d’alarme, de panne, on communique avec nos proches tous les deux ou trois jours terrestres par satellite — communication plutôt courte, convenue, car tout le monde écoute dans la station, et on subit les quolibets de l’équipage quand on se lâche : l’Américain est un rustre vantard, les deux Russes parlent continuellement de se saouler quand ils poseront le pied sur la base, et l’Indienne entre deux expériences apprend l’anglais avec méthode : sa conversation suit les exercices de sa grammaire.

— Donc organisons mon retour, dare-dare, pronto, double quick… rentrer chez moi    !

— Bien, si c’est votre volonté, mais vous courez…

— Un risque ? j’assume… et puis vous aussi vous allez rentrer.

— Les nouvelles sont mauvaises, des millions de gens enfermés, beaucoup de malades, et de morts…

Je n’imaginais pas ma compagne morte : la première chose que je souhaitais faire c’était de la toucher, de la déshabiller, de la serrer contre mon corps nu, enfin débarrassé de l’aspirateur d’urine. 

Le retour s’est bien passé, selon le rituel connu de n’importe quel Terrien qui a la télévision. Dans la capsule bien sûr j’ai eu peur car le bruit est effrayant quand on rencontre l’atmosphère, et l’on se demande si elle ne va pas fondre au contact de l’air. 

Le parachute s’est déclenché comme prévu au point S comme Sea, mais on dit aussi le point H comme Home, ou le point G comme Ground, mais allusion au point Jouir

J’ai senti le choc avec la mer et, exalté, j’ai attendu d’être désincarcéré de mon Soyouz. Par le hublot pour juguler mon impatience, j’ai cherché à percevoir la meute des caméras, les majorettes, les officiels de l’Agence sur leur estrade, et ma compagne dans son ciré – le comité d’accueil qui normalement m’était dû.    

Personne.

Au bout d’une demi-heure à me ronger l’esprit, et commençant à suffoquer dans ma combinaison — qu’est ce qu’elle foutait l’équipe de la régie ? — j’ai armé les boulons explosifs de déblocage de la porte du Soyouz, et après une sorte de roulade dans la capsule j’ai été précipité dans l’eau.

Personne.

Je n’allais pas me noyer grâce aux flotteurs de la combinaison et maintenant je pouvais enlever mon casque pour me saouler d’air naturel.

Personne. Rien. J’étais au milieu de l’océan selon le scénario médiatique du Retour maintes fois filmé.

Le centre spatial de Baïkonour m’avait posé un lapin ? Ou alors une erreur de fuseau horaire ? Le navire ou l’hydravion qui devait me récupérer avait-il subi une avarie ? Une mutinerie ?

J’ai nageoté, j’ai bouffé un biscuit de survie, j’avais faim, j’avais froid, je me suis assoupi, désespérant de l’horizon…

Puis je l’ai vu tracer vers moi à toute allure, un genre d’escorteur, précédé d’une flamme, un jet jaune genre lance-flamme, giclant de la proue.

Deux types recouverts d’un bouclier de plexiglass m’ont hissé sans ménagement, alors que les astronautes ne peuvent se mouvoir à leur retour sur Terre, et sont, comme c’est la règle, fêtés en héros qu’on bichonne.

L’un deux m’a crié en anglais :

— Ton nez !      

Je me suis retrouvé avec un aiguillon de coton dans les narines. On m’a tordu les bras, on m’a menotté, et mis en quarantaine dans une cellule de la cale.

L’autre type au moment de fermer la grille de ma geôle a dit :

— Tu pouvais pas rester là-haut, connard ?

   

  

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