François-Xavier Renucci - Divine Comédie dans la trame des jours

   

Dans un corps à corps avec Dante et sa Divine comédie, François-Xavier Renucci réveille les souvenirs, éveille sensations et images et montre combien les mots pétrissent les âmes.

 

 

Divine Comédie dans la trame des jours

 

 

1. Le livre aux pieds du père (circonstances premières)

Je les ai sous les yeux. Trois petits volumes sans date récupérés dans la maison de ma tante, à Campile, inéluctable et fortuit héritage, qui reposait tout de même sur un désir, et ma main tendue vers eux, les trois livres de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis. (Je vais les prendre, je ne les avais que sous les yeux du souvenir…) Les voici : LA DIVINA COMMEDIA di DANTE ALIGHIERI novamente annotata da G. L. PASSERINI – IN FIRENZE : G. C. SANSONI, EDITORE… Les tercets sur la page de gauche et des notes explicatives sur la page de droite. Ces vers sur cette si fameuse et si amère forêt, tellement connus, et relus, encore relus… Enfer, chant 1, vers 7-9 : 

Tanto è amara, che poco è più morte : 

Ma per trattar del ben ch’i’vi trovai,

Dirò dell’alte cose, ch’io v’ho scorte.

Et pourtant, le langage et les textes recèlent l’infini, car je lus un jour la note page 3 pour le mot « alte » : « grandi, maravigliose. Al. Leggono altre. » Alors ?! « Alte » ou « altre » ?... Magnifique et incroyable ambiguïté, pour l’éternité, au seuil même du texte regardé comme une icône ! J’en tire pour moi le plaisir infini du commentaire, plaisir exalté par cette « coquille ». Toutes mes autres éditions du texte de Dante choisissent la « lecture » « altre »… Hautes ou Autres choses que j’y rencontrai… Ces « choses » sont des bêtes sauvages. Elles arrivent. Merveilleuses et Horrifiques. Terribles.

Le légendaire familial dit que ces trois petits volumes ont été « offerts » par un officier SS, en 1943, à Bastia, à mon jeune père (15 ans) afin de le consoler du coup de pied au cul humiliant qu’il reçut de sa part, publiquement, parce qu’il regardait avec trop d’insistance le mauser de l’Allemand. Quand nous étions à Ajaccio, mon père nous disait (comme j’appris ensuite que cela se disait partout, dans le légendaire universel) que Dante avait les cheveux roux, et un regard ardent, car il avait traversé l’enfer – machja brusgiata.

 

2. Géryon, version moderne (texte malléable)

Géryon, le monstre (c’est le chant XVII, Enfer). Il faudra en passer par lui, pour atteindre le cercle suivant. Dans le silence. Le contact affreux de sa peau de serpent. Cette sensation. Et en plus, il vole, ou chute, dans l’air du bas – c’est une telle frayeur qu’on n’arrive plus à savoir, j’imagine, si l’air est glacé ou étouffant. Dante s’accroche à Virgile (comment imaginer sa honte ? lui le poète dans cette position si étrangement intime avec son modèle poétique – une âme pourtant, bloquée dans ces parages tristes). Et puis, j’ai lu cette version en langue française de l’an 2008 (début de nos économiques crises) par Stéphane Bérard (éditions Al Dante) : 

Je prends place

Quand même

Entre les écailles

Huilées

Des épaules un peu

Déformées

Mais l’orgueil

Plutôt la honte

Me fit

Comme si de rien n’était

Et trouvai

Naturel

D’utiliser une

« Compagnie » aérienne

Hyper dangereuse

Vraiment néolibérale

Il lui faut descendre, encore. Et nous avec. Garder en nous cette humanité, dans cette horreur, via le sentiment profond de « honte ». Essayer, tout du moins, d’avoir encore un peu honte.

  

3. Confinement : traduction littérale (plaisir intense)

Premier arrêt presque total de la planète humaine, mars 2020. Impensable. Parmi toutes les choses que chacun a pu faire ou essayer de faire de nouveau durant ce temps inédit, je me suis surpris à réécrire littéralement les premiers vers de la Divine Comédie, comme ça, pour voir (en langue française de 2020, celle que je pratique). Je voulais quasiment décalquer l’original de Dante, je voulais coller à ses mots ainsi placés dans ces vers-là, je voulais ressentir l’effet neuf de ce décalque dans un texte inédit, une suite qui fasse parole, à moi adressée. Je me mis à aimer entendre à voix haute ces vers impossibles (ici 10 à 21, chant 1, Enfer), leur air étrange, comme revenus d’entre les morts, œil torve, lèvres faibles – c’est bien d’un mort-vivant dont nous parle le Dante, au seuil du voyage inattendu, terrifiant, impensable :

Je ne sais bien redire comme j’y entrai,

tant étais plein de sommeil à ce point

que la véritable voie abandonnai.

Mais puis que je fus au pied d’une colline arrivé,

là où terminait cette vallée

qui m’avait de peur le cœur pointé,

regardai en haut et vit ses épaules

vêtues déjà des rayons de la planète

qui mène droit autrui par chaque sentier.

Alors fut la peur un peu quiète,

qui dans le lac du cœur m’était durée

la nuit que je passai avec tant de pitié.

Ce mort-vivant que nous sommes dorénavant – cet entre-deux civilisationnel, conscient de l’être – Dante nous l’offre donc ici, et je voulais l’éprouver moi-même par cet effort, minime, de réécriture ; c’était une autre façon aussi d’être attentif aux moindres étapes du récit ; je remarquai donc mieux, ici, dans les vers 16, 17 et 18 comment le mort-vivant au cœur pointé de peur regarde une planète qui aurait pu le guider sur le bon sentier...

 

4. Comédie divine et cinéma : vision impossible (obsession)

Ces dernières années, je vis des annonces de la technique et de l’art cinématographiques à peu près partout, dans chaque texte rencontré, dans toute image produite. Je me devais d’en trouver une dans notre chère Comédie ! Je me souvenais qu’Italo Calvino commençait sa conférence sur la vertu de la « visibilité » par le constat issu du Purgatoire que « l’imagination est un lieu où il pleut » (XVII, 25 : Poi piovve dentro a l’alta fantasia) : il pleut des visions intérieures. Et plus loin dans sa réflexion Calvino écrit : « Ce « cinéma mental » fonctionne continuellement en chacun de nous – il a toujours fonctionné, même avant l’invention du cinéma – et jamais il ne cesse de projeter des images sur notre écran intérieur. »

J’ai donc dû être influencé par la lecture de Calvino, lorsque lisant encore une fois les derniers vers de la Comédie, je crus, un jour, lire le descriptif technique d’une salle de cinéma : Lumière éternelle, en toi seule sise, / tu te comprends seule, et de toi entendue / en te comprenant t’aimes et te souris ! / Ce tourbillon qui semblait en toi conçu / comme se réfléchissant de ta lumière, / lorsque je l’eus des yeux bien parcouru, / en lui-même, de sa même couleur, / il me sembla porter peinte notre image : / aussi mon regard se plongeait tout en lui. (Traduction Jean-Charles Vegliante)

Je sais, il parait qu’il parle d’autre chose que du cinéma… 

 

5. Marie fleur, torche, source… (Aix)

C’était il y a peu de temps avant l’écriture de ce texte, j’étais avec un groupe de passionnés de cinéma, dans une cathédrale, devant le triptyque dit du Buisson Ardent – grand film à mes yeux –  peint par Nicolas Froment où est figurée une Vierge Marie à l’enfant assise sur un buisson majestueux, flambant sans se consumer – double miracle – et au pied duquel naît un ruisseau, en plein centre du tableau et de notre vision, et j’évoquai les vers suivants : 

Nel ventro tuo si raccese l’amore,

per lo cui caldo ne l’eterna pace

così germinato questo fiore.

Qui se’ a noi meridiana face

Di caritate, e giuso, intra’ mortali,

se’ di speranza fontana vivace.

Cette « fleur » issue de l’amour, cette « splendide torche de charité », cette « fontaine vivace » d’espérance… Quel plaisir, quelle joie de faire sonner ainsi (en 2021), encore, au quotidien, devant « notre image » (de 1476) les mots de Dante (vers 1321), les vers du dernier chant du Paradiso : nouveau buisson de paroles, source nouvelle de poésie !

  

6. « Si continua – coraggio ! – Ricominciamo la lettura ! » (Aby Warburg)

  

  

  

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