Carine Bonnel - À table

 

Dénouer les fils emmêlés, plonger au fond de soi et retrouver les éléments disparates du naufrage, les assembler à nouveau. Une nouvelle de Carine Bonnel.

 

  

Les parapluies (introduction)

 

 

Elle était prête depuis plus de vingt minutes et hésitait toujours sur le choix du parapluie.

 

 

Gabrielle en possédait plus de quinze, elle en exposait certains, disséminés savamment dans deux ou trois pièces de son appartement. Ils pouvaient alors faire allusion à des aptitudes de décoratrice marginale, rappelant pour elle seule son héritage de quatre années de thérapie dont la fin était programmée pour 13h. Fin qu’elle savait définitive et qu’elle partagerait avec quelques-uns de ses semblables dont elle ignorait tout pour certains et imaginait tant pour d’autres.

 

 

Son psy venait de mourir, on l’enterrait dans 2 heures et il pleuvait.

 

 

Le premier, laid et seulement utile, Gabrielle l’avait acheté à Paris un mois de novembre. Elle voulait découvrir les alentours du quartier, marcher pour saisir ce qui s’agitait autour d’elle, comprendre, se sentir moins seule. Il lui fallait lever la tête et la pluie l’obligeait à se courber pour s’en protéger.

 

 

Un achat fonctionnel et dont la symbolique lui échappait encore. Plus tard Gabrielle saurait en acquérir un nouveau à chaque peur vaincue.

 

Par hasard, un parapluie croiserait son chemin et serait alors l’objectivation d’une de ces peurs qu’elle ne voulait plus subir.

 

 

 

  

À table

 

À table ! La salle est grande, la table aussi.

 

Ils sont tous là, à la place qui leur appartient encore, même si d’autres corps se reposent aujourd’hui sur les dossiers aux assises désormais plus fragiles.

 

Son grand-père, assis fidèlement et pour toujours à la place que son statut de pater familias exige, préside les repas dominicaux où toutes les clés peuvent enfin être obtenues. Gabrielle tourne autour d’eux, toujours, frôlant le cuir usé des chaises, espérant saisir au milieu des paroles celles qui pourraient apaiser ses pensées sans cesse tournées vers la ferme, là-bas, avant les évènements, en Algérie.

 

Gabrielle le pressant, c’est là, à table, qu’elle comprendra son histoire.

 

Mais Boufarik, Blida, Alger citées à chaque repas, bien avant le moment béni d’entre la poire et le fromage, sont restées de simples évocations de lieux géographiquement indéterminés du temps d’« avant les évènements ».

 

Petrosu, nommé au passé, ne s’est jamais conjugué au futur. Travu, définitivement ancré dans le présent.

 

Incohérence géographique, absence de concordance de temps.

 

Les dimanches ont été nombreux, délivrant pour quelques-uns des indices sur le repaire des clés. Mais aucune récupérée n’a jamais ouvert les malles de là-bas, aucune ne lui a facilité l’accès à ici.

 

 

Les malles demeurées fermées, il lui faudra alors réécrire son histoire, qu’elle soit accessible pour elle et pour ceux qui lui devenaient proches, par injonction ou par un élan du cœur. Découper des images, rapiécer en secret, honteuse, sans savoir que d’autres aussi le faisait.

 

Plus tard, beaucoup plus tard, il lui faudrait de nouveau ces deux mots « À table » pour s’y refuser enfin.

 

Ainsi éconduite sans prétention lexicale, elle était prête, armée de ces deux mots flèches arrachés à son corps douloureux. Corps qu’elle savait désormais vivant, aimant, résistant.

 

Elle était prête à ne plus inventer, à ne plus plaire.

 

Elle l’avait eu son histoire. Quinze jours de manque de souffle, de désir, de peur, de rejet.

 

Elle l’avait loupée, la faute aux clés rouillées.

 

À table ! oui à table ! j’y retourne, je vais ouvrir les malles, terminer de découper les images.

 

Mais quelles images ?

 

 

Pour comprendre, retourner dans les années 80.

 

La maison, la télé est allumée, le film « Le mauvais fils », comme aujourd‘hui. L’absence de couleurs, un marron mille fois nuancé encrant les personnages dans une réalité sans fantaisie, tout entiers occupés à réaliser les objectifs d’une société découvrant l’abandon des passions. Ce même marron que Gabrielle déteste, si présent dans son premier souvenir de la maison et de ses habitants.

 

L’escalier si gigantesque, les marches en granito aux multiples couleur terre, nombreuses, encore trop hautes pour Gabrielle.

 

Derrière elle, sa mère. Devant, celle qui désormais sera appelée grand-mère, prête pour continuer à s’occuper de la nouvelle génération d’enfants.

 

Une fois atteint la dernière marche, le couloir aux multiples portes, si long, et enfin à gauche la chambre des enfants.

 

Cet espace, seulement meublé de lits, sera celui de Gabrielle, le sien véritablement, même s’il faudra parfois le partager avec d’autres.

 

Un partage, le temps des vacances, un temps où on y entendra des rires, des cris, parfois même des pleurs ; d’un de ses cousins, jamais les siens. Ses pleurs à elle meubleront doucement le silence de la chambre, qui, retrouvant sa plus fidèle habitante, la remerciera en lui laissant tous ses espaces comme possible supports d’une imagination qu’elle pensera longtemps étrange.

 

 

C’est dans ces année-là, vers l’âge de 7 ans que les images se sont imposées.

 

Elle les trouvait toujours dans les mêmes magazines, au rebut dans la cuisine après trois jours de consultation. Ils étaient alors disponibles pour Gabrielle qui pouvait en disposer à loisir avant leur disparition finale.

 

Les premières pages assénaient les règles du savoir-vivre au féminin. Corps, esprit, décoration, milles et un conseils hebdomadaires qu’une femme moderne se devait de connaitre. Les suivre était particulièrement conseillé afin de répondre à l’ensemble des obligations d’un foyer respectable des années 80.

 

Toutes les pages étaient disséquées, mais trop jeune encore pour se sentir concernée par les différents articles, Gabrielle savait que seules les dernières lui étaient destinées.

 

Chaque semaine une contrée exotique hexagonale faisait l’objet d’un article illustré de photographies dans la rubrique « Ailleurs ».

 

Gabrielle, armée d’un ciseau plus habitué à des missions culinaires, découpait soigneusement celles que l’on aurait pu trouver dans un album de famille.

 

Dès cette première étape le récit se construisait. Des personnages imaginaires commençaient à prendre forme. On ne les voyait jamais, mais chaque maison, chaque espace naturel était habité, théâtre d’une histoire sans drame, de cette étrange banalité qui faisait tant défaut à sa vie.

 

Elle faisait preuve d’une imagination débordante sur le thème de l’intégrité familiale.

 

Les oncles, tantes, cousins et autre parentèle imaginaire possédaient désormais une respectabilité des plus ennuyeuses, mais ils étaient inscrits dans les lieux découpés, reconnus par les pierres. Grâce à ses images Gabrielle se sentait enfin faire partie du sérail des biens nés.

 

Ses figures tutélaires retrouvaient leur magnificence, déguisées en parfait cliché d’une réalité imposée.

 

 

Le magazine dépecé, Gabrielle connaissait le thème de son histoire. Ses amies, réquisitionnées et présentes à la même périodicité que celle de la parution des images, faciliteraient les détails et rebondissements improvisés.

 

Elles étaient indispensables, premières et seules réceptrices des nouveaux chapitres de sa saga familiale.

 

 

Puis peu à peu les images ont disparu, oubliées. Il arrive un temps où les enfants grandissent, où les images ne savent plus raconter d’épopée familiale.

 

Il arrive un temps où le silence s’impose.

 

 

Aujourd’hui, ton « à table » textoté résonne. Il ne faut pas déranger, ce n’est pas convenable, plus tard peut-être, reviens si tu l’oses. Non je ne vais pas oser, mais il n’y aura plus d’images support d’une improbable histoire. Il faudra écouter la mienne, la vraie et l’accepter. Moi j’y suis arrivée.

 

 

Hier ton « à table » a résonné. Il m’a peut-être sauvée.

 

 

Je sors, il pleut, mon parapluie est resté dans le coffre depuis les dernières pluies, le numéro 2.

 

 

 

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