Yves Rebouillat - Un livre, quel livre ?

   

Un livre à lire, un à écrire : le meilleur est à venir ! par Yves Rebouillat

 

 

Un livre, quel livre ?

 

Ai-je vraiment beaucoup lu ? Je ne saurais dire, mais je me rappelle avoir toujours mis du soin et du temps à choisir les livres que j’achetais.

Je n’aimais pas emprunter ni lire en bibliothèque. Parce que l’objet-livre me fascinait. Non pas en tant que parallélogramme trivial de carton et de papier, mais comme boite inanimée et magique, renfermant un trésor fait d’une matière mystérieuse – des mots – dont il suffisait de trouver le bon usage – la lecture – pour aller à la rencontre de l’humanité à travers des récits, des pensées, des interprétations du monde. Autant de découvertes qui, s’agissant de romans, s’incarnaient dans des personnages plus vrais que nature et s’enchâssaient dans des aventures raisonnables ou extravagantes, toujours crédibles en dépit, parfois, de vertigineuses audaces. À la lecture de livres de théories, de doctrines, j’entendais leurs auteurs penser.

Alors le livre refermé, aimé ou décevant, lu avec volupté ou incompris, ne me quittait plus et restait sur un rayon de ma bibliothèque, à ma disposition pour pallier, le cas échéant, les aléas de ma mémoire et me permettre de retrouver un fil. En réalité, je recourais rarement à l’objet et me contentais de lire le titre porté au dos en tentant parfois d’en retrouver le contenu et l’émotion qu’il m’avait procurée.

Je vécus l’un des plus grands drames de mon existence au retour d’une accablante et trop longue obligation hors les sentiers de l’intelligence, de la sensibilité artistique, de la culture et de ses phares. Une grande partie des livres enfermés dans des cartons confiés à mon départ à une amie très chère, avaient été stockés dans le sous-sol de sa maison neuve, à même la terre. En douze mois, plus d’une centaine de livres s’étaient transformés en blocs compacts de moisissures et de papier en décomposition achevant ainsi un processus stupéfiant de retour à la nature. Il y avait là des titres chinés sur les quais de Seine et publiés avant ma naissance ou juste après... Je ne m’en suis toujours pas remis.

Au cours de toutes ces années, il y eut des périodes que je qualifie d’utilitaristes pendant lesquelles je lisais peu de littérature et donnais dans le "document", selon ma préoccupation du moment ou les modes : des livres et des revues de sciences humaines et de témoignages. Avec un tourment, une mauvaise conscience, cette sensation lancinante d’être infidèle à ceux qui avaient écrit pour nous – donc pour moi – les plus belles histoires, ou d’être empêché de répondre à leur appel à les lire.

À certains moments je croyais rattraper un peu de mon retard. Illusion ! Il y a tellement de livres à lire que faire de larges impasses est la règle absolue. Alors, il y a des béances monstrueuses. Je suis passé à côté de grandes œuvres. Je pourrais en citer cent et plus que je n’aurais jamais le temps de lire.

Me remémorant les grands livres de ma vie – il y eut de tout : romans classiques, d’aventure, policiers, des confessions, des mémoires, des livres de science humaines et des biographies, quelques poésies et du théâtre – il me revient que j’en achevais la lecture en me disant que j’aurais voulu les écrire tous...

… ou un seul, un roman qui les englobât tous.

 

Dessein indécent

J’évoquais cette idée un brin folle avec ma compagne.

- Imagines-tu, inspirés de toutes mes lectures – les plus belles – une farandole de chapitres, un carrousel réglé à ma manière de femmes et d’hommes, de personnages, un arlequin de caractères et de destins, des aveux, des tragédies, des disputes, des confrontations, de l’amitié, de l’amour, de la joie, des colères, des lâchetés, de l’héroïsme, de l’érotisme, l’expérience de tous les beaux-arts et du cinéma, une ronde où se succéderaient, revenues du fond de ma mémoire jusqu’au livre refermé hier soir, des histoires sombres ou lumineuses, ordinaires ou mirobolantes, remaniées, accommodées aux temps présents, fusionnant dans un ultime chapitre bien à moi, original, authentique et réussi ? J’inviterais une trentaine d’écrivains.

- J’ai du mal ! C’est une belle ambition, mais c’est un travail herculéen. Fais bien attention à ne pas tomber dans le piège du collectionneur qui devient névrose, où pointe le désintérêt pour l’objet en soi et son contenu unique et où prime la passion pour la collection.

- Ce n’est pas mon cas : je ne collectionne pas, je lis, je goûte, consomme, savoure, dévore, je me complais dans chacun des livres que j’ouvre puis le range. L’idée serait d’inventer un nouveau Les faux-monnayeurs avec récits enchevêtrés, points de vue multiples, ruptures narratives, convergences, surprises, complexité sans difficultés de lecture...

- Attention ! Gide était propriétaire de ses histoires, il les inventait, maîtrisait tout le processus de création. Ouvrir des voies est peut-être plus simple que faire la synthèse de toutes celles qui ont déjà été inventées. Tu serais une sorte de chef d’orchestre, arrangeur de multiples morceaux d’œuvres qu’il faudrait toutes respecter et par dessus le marché, compositeur d’une phénoménale fin-feu-d’artifice... En admettant que tu aies le courage de te vouer à cet exercice titanesque, à une synthèse de chefs-d’œuvre, tu aurais l’obligation de produire toi-même du Grandiose... Penses-tu franchement y réussir ?

- Je devrais pouvoir écrire quelque chose de pas très compliqué en un seul tome.

- Tu envisagerais, as-tu dis, de convoquer une trentaine d’auteurs, ça fait pas mal de mini-récits à produire et à faire confluer. Tu n’es pas tiré d’affaire !

- Oui... mais j’aimerais tenter d’ériger un monument-roman en témoignage de ce qui m’a enchanté, déçu, attristé, excité, envahi, submergé, laissé pantelant, sonné, tenu en haleine dans l’attente fébrile de dénouements... j’ai aussi retardé le moment d’achever la lecture de livres... Bref, j’ai cette envie de faire en sorte qu’à l’issue de l’entreprise, je me sente, en compagnie de mes maîtres... enfin des leurs.

- Ça me paraît périlleux et peut-être même – je cherche un mot : le contraire de humble – immodeste, non ?...

- Immodeste, je m’en rends bien compte..., c’est aussi un fantasme, mais pas encore un dérangement de l’esprit !

- Une frénésie passagère ?

- Non, ça fait des années que j’ai en tête cette folie.

- Allez... rien qu’une petite idée fixe.

  

J’étais songeur sous le regard bienveillant mais incrédule de la femme que j’aimais et qui souvent me poussait à faire mieux, à penser, à écrire complexe, mais... en toute simplicité. C’était beaucoup me demander, mais sa méthode portait parfois des fruits. Là,… il semblait qu’à l’impossible elle ne croyait pas.

Quant à moi...

... j’ai passionnément aimé les histoires d’amour qui triomphaient des épreuves, de l’ennui, de toutes sortes de chausse-trappes ou trébuchaient sur les routines, les mauvais emballements, le mensonge, ces énigmes tissées avec le soin d’une tapissière d’Aubusson et dénouées avec des ressources de pyrotechniciens dans un feu d’artifice d’intelligence, les vies héroïques d’où la peur n’était pas absente, les vies bancales ou banales dans lesquelles je reconnaissais tant d’autres et la mienne, les joutes verbales où bataillaient des esprits cultivés ou simplement des gens du peuple géniaux. Ces pages où je retrouvais la vie qui foisonne et qui rit, chante, crie, pleure, aime, souffre, fait la fête, travaille, conçoit, crée... lit, écrit.

Songer que je ne ferai rien de tout cela que je voulais faire revivre me désolait.

Je disais, adolescent – je n’étais pas le premier et ne serai pas le dernier à le claironner –  "j’aime les romans parce qu’il sont la vie". La vie, certainement, mais dans les originaux, pas aux mains de pâles pilleurs.

Alors, toute ma gratitude va à tous ceux dont je suis l’obligé : Gide, Garcia-Marquez, Balzac, Vernes   Barthas le tonnelier, Hemingway, Böll, Lebris, Hesse, Mendoza, Sáinz de la Maza, Beauvoir, Boulgakov, Rousseau, Flaubert, Lehane, Fitzgerald, Ostrovski, Lévy, Shirer, McCarthy, Marx, Sartre, Cardinal, Bernhard et Jelinek, Pouchkine, Chateaubriand, Camus, puis, Jean, auteur d’un roman "moderne" qui m’a littéralement emballé, en avril 2021 et que je n’ai pas eu le temps d’oublier ni celui d’en extraire un élément à enrôler à mes fins...

… et à tous les autres dont mon imaginaire est empli et dont les œuvres se mêlent, comme ces pages que j’évoquais, solidaires, faisant corps, ne s’appartenant plus, métamorphosées.

  

∞ ∞ ∞ ∞

 

J’avais, repêché des mots, des phrases, des impressions, des réflexions..., survivances de mes lectures enchantées, débris épars et lumineux du naufrage de ma mémoire et du temps. Étincelles qui ne voulaient pas mourir et qui me sont devenues d’ineffaçables repères qui jamais ne donneront lieu à autre chose que ce dont elles ont jailli, œuvres de femmes et d’hommes de génie... et j’avais griffonné, à peine ordonné quelques notes que je livre là.

Sont-elle fidèles à ce qui les a suscitées, contrefont-elles l’original, le mésinterprètent-elles ? Des trajectoires irrationnelles de lecture et des confusions inhérentes à trop de temps qui passe pourraient attenter à l’art...

Je ne sais pas... Le lecteur pourrait s’amuser à rapprocher ces bribes d’un auteur et d’un titre, celui-là me dira peut-être: « Je ne me rappelle rien qui ressemble à cela ! » ou « quel livre, que celui-ci, quels écrivains que ces gens ! »

 

Mémo pour l’écriture et l’édification d’un "Romanument"

Personnages

Lui, s’appellerait Nathanaël. Il serait riche, et aurait pour seule quête la satisfaction de ses désirs.

Elle, son antithèse, aveugle retrouverait un objet perdu : elle serait les yeux de tous, leur boussole.

Lui, personnage, secondaire, je le verrais bien s’échiner à trouver une sorte de pierre philosophale... Mal lui en prendra, la déchéance sera au bout.

Cet autre, voudra commettre un meurtre « gratuit » ; cette qualification m’a toujours déplu, il y a toujours une raison, une hargne, une laideur en soi, en l’autre.

Héros important mais secondaire aussi, il retrouverait la vue – les larmes auraient protégé ses yeux de la lame chauffée à blanc qui les avait approchés – puis les siens après maints affrontements et aventures.

Paysan courageux, longtemps anonyme, il ne se considérait pas comme un héros de guerre, il serait seulement étonné d’avoir survécu à l’enfer des tranchées.

Un autre, américain, blessé lors du second grand conflit mondial, ses amours lui seraient physiquement devenues difficiles.

Je dresserais un portrait de groupe où la Dame oserait vivre en contrevenant à un ordre social insupportable.

Un couple s’aventurerait en Afrique, tournerait, au péril de sa vie, un documentaire animalier et côtoierait la fine fleur d’une société au faîte de la modernité.

Vie de sculpteur ou réclusion de théologien, celle du premier me fascinait. Mon ami jouait à l’artiste (qu’il deviendra), j’avais des airs du second (que jamais je ne fus). Le tout en dégradé, très délabré. Je me servirais de cette dualité.

Éléments "d’intrigues"

Un homme sans scrupules se taillerait un monde dans une ville réputée comme celle des prodiges.

Longtemps après, dans la même ville, des meurtres seraient commis qu’il faudra bien élucider, il y aurait de l’ébahissement.

Un couple s’interrogerait sur la liberté d’aimer, les formes possibles des relations amoureuses et leurs combinatoires. Je ferais moderne en diable.

À propos de diable, j’aimerais installer, comme une allégorie, un personnage proprement méphistophélique, doté de pouvoirs sur les gens et qui leur ferait des farces mais ne les tuerait pas comme l’a fait son maître.

Je me rappelle cet auteur qui ne savait pas répondre immédiatement à une pique, à une réflexion assassine, à un argument et qui aurait su le faire sur le chemin du retour, après confrontation. Il avait « confessé » n’être pas doué de l’esprit de répartie et m’avait rassuré : je n’en avais pas non plus et sans doute bien moins que lui. Je placerais cet aveu dans la bouche d’un personnage attachant et modeste, ridiculisé publiquement par bien moins malin que lui mais beaucoup plus doué de tchatche.

Lieux

La planète serait le théâtre des personnages : France, Europe, Russie, Amériques, Afrique...

Scènes

Le carrosse n’oscillerait pas seulement à cause des imperfections de la route : le summum de l’érotisme suggéré.

Convaincu d’affronter des bandits, des assassins, il n’aurait jamais bougé de la cour de l’asile où il ferait des dégâts.

Je me grisais avec le récit de fêtes somptueuses dans un monde où l’argent est roi, où les relations amoureuses se font et se défont, quand les secrets minent l’âme et le poids du passé insupporte, où l’on boit et meurt. La fête, l’amour, les regrets, les remords, les tromperies : des ingrédients de base du romanesque.

Contexte

Une révolution populaire armée se déroulerait dans un grand pays qu’un personnage héroïque – il ne serait pas journaliste, mais militant – pris dans la tourmente et la passion révolutionnaires raconterait. Le monde entier observerait, laudateurs et contempteurs compris.

Des réflexions pseudo-philosophiques d’un pas-vraiment-philosophe, pertinentes malgré tout, m’aideraient à formuler quelques éléments de contexte et dire une part de la noirceur de l’âme et de l’idéologie françaises.

Situer le commencement du roman dans l’Europe dans la première moitié du XXe siècle commande de la bien connaître, ce gros livre de référence sur la seconde guerre mondiale me serait bien utile.

Difficultés à résoudre

La conquête de l’Ouest américain peut-elle s’inviter avec sa violence, sa sauvagerie, ses tueurs, ses grands espaces, avec toute sa noirceur d’encre dans un roman européen ? Il faudrait faire la lumière sur la part d’universel dans cette épopée et la réinstaller dans un récit français.

La plus grande jouissance intellectuelle je la connus avec une « nouvelle » théorie de la valeur appliquée aux marchandises ; après quoi je me crus armé pour comprendre les sociétés humaines, leurs économies et leurs systèmes de classe. Depuis j’ai sérieusement revu mes prétention, ce qui ne devrait pas m’empêcher de faire mention de ce qu’il me reste de cette saine influence. J’essaierais de faire sorte que ce soit habilement.

Ah ! cet auteur inspirant qui se trouvait ni meilleur ni pire que chacun de ses contemporains, il avait eu les mots pour le dire : ... « un homme qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ». Ce me fut une révélation, je garderais ce principe en ne marquant pas de préférence pour l’un ou l’autre de mes personnages convenables et en révélant chez les pires crapules, les odieux et les sinistres, leur part irréductible d’humanité.

Des mots arrachés dans la douleur au silence me persuadèrent de leur grand pouvoir de libérer l’esprit des traumatismes enfouis depuis longtemps. Intéressant... Où placer l’investigation de l’inconscient ?

Écriture / style

Deux auteurs auxquels il me faudrait emprunter de leur fiel et de leur style, mais avec points de ponctuation et retours à la ligne dont l’un d’eux aimait bien se dispenser. Ils exprimaient leur embarras à l’égard d’une société de la Mitteleuropa qui n’avait pas rompu tous les liens avec la barbarie.

Et un nouveau roman en vers – il y en eut si peu (plus de un ?) – cela aurait du panache, non ?

Je n’évoquerais pas ces souffrances de l’âme en harmonie avec le déchaînement des éléments naturels. C’est passé de mode. Inventer s’être frotté aux tempêtes et aux orages à l’orée de sa vie, s’être confronté à l’horreur du monde pour se donner un destin hors du commun n’ouvrent plus aucun crédit.

Divers

Sisyphe fut mon rocher pendant de longues heures, quand enfin je pus ranger le livre, ma vie avait changé : j’avais été initié. Ce que je ressens : l’infinitude de la tâche à l’instant où je n’ai pas encore commencé l’ascension.

 

FIN

  

  

  

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