Yves Rebouillat - Privé d'exil

   

Être de nulle part est bien plus enviable que d’être exilé. Car les racines sont douleurs… une réflexion, un soliloque, un débat intérieur par Yves Rebouillat.

 

 

Privé d’exil

  

Au soleil couchant de sa vie, homme tranquille – comme il aime se représenter à ses propres yeux avec beaucoup de mauvaise foi –, il a de l’exil une vague conscience qui sommeille sous l’épaisseur de son ignorance. Il associe à ce substantif quelques noms célèbres, Napoléon, Trotski, De Gaulle, Hugo, Chateaubriand, Soljenitsyne, Einstein, Marx et des inconnus, intellectuels juifs, hommes et femmes de sciences, de lettres, d'arts, militants pourchassés de toutes les causes, réfugiés... Aussi, incongrûment, le titre de ce fantastique album "Exile on Main Street". Tous les jours ou presque, le sort des migrants l’afflige. Puigdemont ne l’avait pas ému tellement sa maladresse, son impréparation, sa fuite sans panache, avaient affecté la crédibilité de son projet.

L’exil, peine infligée par un pouvoir autoritaire et craintif ou protection à l’égard de celui-ci, d’un mauvais sort, volontaire ou non. Ne pas trier, compatir, déplorer, tenter d’imaginer ce que ressentent les exilés « géographiques », comment ils remplissent toutes les heures de leur nouvelle vie, de quoi ils ont été coupés qu’ils ne retrouveront jamais sous d’autres cieux que ceux qui les ont vus naître et s’enraciner, avec quoi et qui cherchent-ils à créer des liens...

Il n’a pas l’expérience personnelle de ce genre d’arrachement. Et pour cause, il est de presque nulle part.

Né au pied d'un château qu’il a eu le tort d’imaginer en ruines – sans doute l'influence d’auteurs romantiques –, dans une grosse bourgade dont les habitants ne parlent pas français, nichée dans une vallée profonde creusée par un fleuve puissant, il aurait pu s’attacher à l’endroit. Mais sa famille migra vers un pays baigné par la Méditerranée, l’Atlantique et la lumière du Sud.

Des incidents mirent fin à ce bref épisode africain. Il passa les quelques dernières années de sa petite enfance en France dans les faubourgs d'une ville moyenne au climat semi-continental où ses parents avaient des repères et de la famille. Son adolescence et de nombreuses années d’adulte eurent pour cadre une région mégalopolitaine parsemée de barres HLM, de beaux et de riches quartiers, de pavillons miteux, voire coquets, d’hôtels particuliers, de musées, de places sublimes, populaires et bourgeoises, d'avenues et de parcs, de librairies et de médiathèques, d’usines polluantes et bruyantes, tueuses d'hommes et de femmes. Il y eut, dans des intervalles heureux, choisis à la va-vite, de petits villages, de belles villes qu’il dut quitter, parce que les emballements, les amours ne duraient pas et que l'incompréhension, puis la séparation étaient la règle. « J’ai trouvé ! C’est là que je construirai ma maison, elle sera « de famille » et ses résidents y déploieront leurs racines ». Combien de fois a-t-il dit, pensé cela, œuvré dans ce sens ?

Et toujours le même dénouement : partir. « Partir », un verbe qu’il a toujours eu en horreur, au point que « arriver » avait fini par lui faire peur.

Il habite ce qui sera vraisemblablement, sa dernière maison. Grande, jolie et moderne, il l'a faite construire dans un village auquel il a cru et dont il s’est déçu. Il sait que ses héritiers seront pressés de la vendre parce qu’ils n’en auront pas besoin et qu’elle leur sera même un fardeau... Mal joué !

Il aurait pu être un exilé de sa langue ; rien n’est sûr, il aurait pu apprendre d’autres mots et les grammaires nécessaires pour dire et écrire des phrases. Il s’y était essayé jadis avec de petites réussites. Mais il ne jouerait pas les dernières années de sa vie sur un pari de cet ordre.

Toscane, Chili, Argentine, Costa-Rica, Namibie, Indonésie... Il pense qu’il aurait pu s’installer dans un pays de l’hémisphère sud ou du sud de l’hémisphère nord, et possiblement s’y enraciner. Ce qu’il n’a pas fait – une spéculation superflue pour dire sa disposition à dériver sur de nombreuses terres. Il n’aurait alors, pas plus qu'aujourd'hui, connu le déchirement, la douleur, la détresse de l’exilé, la possibilité d’une mort sans retour. Seulement la nécessité de l’effort d’adaptation, l'exercice incessant et mécanique de la lutte pour sa survie.

N’être d’aucun terroir est un manque, une incomplétude, ainsi qu’une chance, celle de se sentir partout chez soi en s’autorisant à y faire quelque chose avec la conviction que tous les habitants non immobiles du monde seront aussi chez eux là où – avec quelques indispensables égards et précautions –, ils poseront leurs pieds et leurs bagages.

Privé de ce qu’il n'a pas reçu, il est plus libre, plus léger que celui auquel a été retranché une part de lui-même. Il n’échangerait pas l'inconfort de son non-enracinement dans un terroir contre les souffrances nées de l’exil.

  

  

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