Paule Martinetti - Premier baiser

 

Retour à la Capitale, après 27 ans. Un récit de Paule Martinetti.

 

 

Premier baiser

 

Me voilà de retour après 27 ans,  tout juste descendue d’avion, l’émotion se fait sentir.

Une plaque immense, aéroport  Helliot II, ce grand héros du Moyen âge qui a défendu sa ville contre l’envahisseur venu des contrées du Nord.

Ce fourmillement de voitures incessant, déversant les passagers me fait penser à ces armées d’hommes à pied brandissant leurs épées, les lourdes valises symbolisant leurs boucliers.

Dans le taxi qui me mène à l’hôtel, je traverse la rue du Printemps, rue haute en couleurs abritant depuis des siècles des ateliers d’artistes peintres, de sculpteurs, de graveurs mais qui pour moi reste la rue des pleurs, jeune fille provinciale perdue ne retrouvant plus son chemin.

C’est pourtant simple, le taxi prend la première à droite et la place éblouissante de soleil s’étale devant mes yeux, Place de la Révolution, les lettres en fer forgé de plus d’un mètre de haut formant la grille du jardin abritant les statues qui nous rappellent cette période de l’histoire.

Pour moi elle restera la Place de l’Amour.

C’est là sur un banc que j’ai échangé mon premier baiser avec celui qui deviendra  le père de ma fille.

À gauche, face aux statues, se dresse très fier l’Opéra, endroit sacré qui a formé tant de danseurs à la carrière mondiale. Parmi les colonnes qui ornent le parvis, les touristes, comme il y a 27 ans, s’agglutinent pour se prendre en photos, ramener un souvenir dans leur pays. Seul le matériel a changé, le smartphone a remplacé l’appareil photo. Le taxi me dépose et comme il y a 27 ans, je reste pétrifiée devant la majesté du monument. Moi  qui me rêvais petit rat entre ces murs, j’ai arpenté les couloirs pendant dix ans comme assistante.

Je repars par la gauche suivant les petites rues de ma jeunesse, l’église Sainte Claire est en travaux, on a du mal à l’apercevoir à travers les échafaudages. Un vieux monsieur promenant son chien m’apprend qu’il y a eu un incendie. Que sont devenues les religieuses qui animaient la chorale du mercredi soir et qui habitaient l’immeuble en face ? Ma foi, il ne sait pas, il y a bien longtemps qu’aucun chant ne berce plus sa promenade quotidienne.

J’ouvre la porte de l’hôtel Helliot II, toujours ce grand personnage pour rappeler le Moyen Âge, période à laquelle cet immeuble à la charpente apparente a été construit.

Le quartier est un des derniers vestiges du centre-ville rappelant qu’avant d’être une capitale du XXIe siècle ce fut un village d’artisans menuisiers et ferronniers rivalisant de talents.

Demain je traverserai la place du marché, le concierge de l’hôtel m’assure qu’il n’a rien perdu de sa vie, de ses cris des chalands interpellant les passants, de ses parfums d’épices arrivant de toutes les régions du pays, de ses beaux fruits et légumes de petits producteurs, de bouquets de fleurs artisanaux.

Demain je signerai le plus gros contrat de ma carrière, au 10 avenue Pompadour, dans cet immeuble où furent signés les traités de paix des trois dernières guerres. Cet immeuble de granit aux grands balcons ouverts sur la ville symbole de puissance et de paix retrouvée.

Mais non, me dit le concierge de l’hôtel, l’immeuble n’existe plus, il menaçait de s’écrouler, une source a été trouvée dans les fondations. À la place un bâtiment de verre, un centre d’affaire, a été construit. Sur le côté, seule une fontaine avec une plaque de granit où sont gravés les noms des chefs d’État nous rappelle cette partie de l’Histoire.

Demain soir, je reprendrai mon avion, mon contrat signé en mains, ayant effectué 27 ans après un pèlerinage intime, le circuit quotidien de ma jeunesse, mais dont la dernière halte aura amputé mes souvenirs.

 

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2021 et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel.

Le thème choisi cette année était « Commémorations publiques, souvenirs privés » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La quatrième proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« Palais de mémoire ». Sur le plan d’une ville que vous connaissez bien, rebaptisez les rues, les places, les monuments selon votre géographie intérieure, puis tracez un itinéraire comme pour une visite guidée.   .

  

 

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