Paul-Antoine Colombani - Lettres de Liège

   

L’évocation des dieux et des héros sont au poète ce que le voyage fut au grand roi d’Ithaque – une errance inquiète et merveilleuse. Par Paul-Antoine Colombani

  

  

Lettres de Liège

  

À Ulysse 

Dix années sous les murs d’Ilion tu as crevé les corps des Troyens, et le sang sur les contours de ta lance témoignent du destin que les dieux réservent aux hommes. Les Achéens unissent les voix puis fracassent les boucliers, les rames frisent l’eau, annoncent le bruissement des lames sur le cuir, le crépuscule éteint la rage des soldats, recouvre les visages du plus long sommeil. Las, le roi couvert d’or entend trembler les murs de la haute cité, Troie chute, se brise, étouffe sous ses remparts la clameur d’un peuple égorgé. Crois-moi Ulysse, il a manqué à l’Iliade une aurore paisible.     

En ce temps-là tu vas, parcourant les plages de Troie pour exhorter les Danaéens à la guerre. Rien n’échappe à l’œil qui sent, il sait la tristesse des soldats dix années nostalgiques, la rancœur d’Achille et le verbe démesuré du Roi des rois. Tu as conquis la mer lorsque tu as su manipuler ses remous dans ta bouche, des rivages raisonnés aux rhétoriques tempétueuses. Tu rends à la démesure sa sagesse, à une fille la mère qui nous manque tant. Sous la protection d’Athéna tu t’élèves au-dessus des dieux et de leurs enfants tragiques. Crois-moi Homère, il ne manque à l’Iliade aucune parole d’Ulysse. 

Dix années encore tu endosses le plus bel habit, ô homme au destin vagabond. J’envie ton errance, celle que je cherche dans les capillarites de mon imagination. Mes pieds chauffent, mais ma prose peine. Mes métaphores sont des cochons tordus de douleur, ça couine et ça grouine sous les jupes des Muses. J’envie les vents et les tempêtes, l’orage et la houle. Des Enfers je veux ramener mes vaisseaux sanguins plein de l’écume du fleuve oublieux ; la rage des âmes, la colère d’Achille, les devineries de Tirésias, tout le vagabondage d’un homme qui éclate comme mille bulles sur les rivages de la poésie. Crois-moi Ulysse, je désespère et je cherche, l’Ithaque et le Cyclope, Pénélope et l’éternité d’or, dans les rayons et les encres froides de ma colline. Quand quitterai-je, enfin, la mémoire des livres pour les fronts audacieux du monde, le Mont Parnasse et le Tibre latin ?   

Crois-moi Ulysse, il manque à l’Odyssée, que je me tienne à tes côtés. 

 

    

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