Yves Goulm - À propos

   

Les écrivains, ça écrit et c’est souvent à ça qu’on les reconnaît... Tant pis si écrire ne nourrit ni n’étanche la soif de son homme, il y a quand même quelques compensations...

 

 

À PROPOS

   

1/LA DIVE ET LA GOMME

J’avais édité une dizaine de bouquins dont deux connurent une sorte de succès d’estime. Chapitre vente, aucun ne m’a valu celle de mon banquier. L’un obtint pourtant la palme rare d’une critique – élogieuse – dans un de ces hebdos d’opinion aux lecteurs analysant le monde binairement, ambidextres à l’index, selon qu’on soit de droite ou de gauche.

Je fis la stratégique erreur d’exhiber paon l’entrefilet sous le nez du bistrotier de mon quartier pour l’inciter à me réinscrire sur la liste des solvables à ardoise permise. Mal m’en pris.

- Pouah, la honte ce canard de gauchos caviardés !

Lui préciser que le terme avait sa définition littéraire ne m’eût pas davantage ouvert les portes du crédit dans son débit.

Avant les jardins, les chats-chiens, les addictions, les mets préférés et toute la cavalcade des vaines calembredaines émoustillant les bibliothécaires ménopausées, on ferait mieux de se pencher sérieusement sur le rôle de l’impécuniosité dans la littérature.

Las, revenons au point qui nous intéresse ici : la fameuse petite notoriété.

Qu’amène-t-elle d’avantages ? Quasi rien. Les plus chanceux crapahuterons deux ou trois étudiantes en lettres modernes, d’autres se verront proposer une table, une chaise et un parasol sponsorisé lors du comice annuel.

Pis, elle enfante son lot de désagréments dont les épouvantables solliciteurs toquant à votre porte afin d’obtenir avis et conseils sur un manuscrit.

J’en pris un sur le râble. Cette race de démarcheurs se divise en deux catégories : les vieux mecs à la retraite – majoritairement profs – et les jeunes blancs-becs s’imaginant encore – à leur décharge on le leur enseigne – que la vie de Rimbaud, Céline, Sade, Bloy, Wilde ou Dostoïevski, fut une suite d’enchantements, d’illuminations et de constantes exaltations.

À leur décharge également, le visqueux étalage, dans la presse glauque, des vacances à Palmyre du pseudo philosophe activiste systématiquement accoutré d’une chemise blanche empesée, comme lui ; ou les débauches bains douchées d’un cocaïnomane notoire auquel on pardonnera un peu cet étalage vautré, lui prêtant une certaine distinction à l’escroquerie.

Pour couronner la galette, l’impétrant, hirsute béjaune acnéique, se trouva être le fils de mon ardoisier-bistrotier.

J’étais coincé dans la ratière. Oh mythologues, combien devriez-vous aussi vous pencher sur la place de la soif dans l’écriture. Comment n’existe-t-il pas encore, dans l’inextricable fouillis des études prétendument critiques, celle intitulée La Dive et la Gomme, dont le titre, à lui seul, est déjà un sacré foutu bon résumé de la chose ?

Lors, six mois durant, échange marchandises, j’ai troqué de pseudos savoir-faire d’écriture contre bières, apéros et bretzels. On a les ressources qu’on peut.

    

2/UNE PINTE

Comme d’hab, j’étais sans un. Me suis pointé dans ce bar, ayant cru entendre dire que le patron y était cool et féru de littérature.

Murs tapissés de trognes d'écrivains en cadre, étagères jonchées de bouquins à lire sur place, et même, c'est dire s'il est cool, à emprunter gratos ; pas de doute le type est branché parnasse et Cie.

J'ai poussé la porte, personne au comptoir. Le milieu de l’aprème reste le quart de la journée où les gars qui bossent sont au turbin. Les autres se répartissent en trois catégories : ceux qui siestent, ceux qui lutinent les épouses de ceux qui bossent, les troisièmes – plus rares – cherchent du taf.

Pour ma part, ne dédaignant nullement d’alterner sieste et cinq à sept – avec nanas mariées ou non, m'est égal – j'étais en quête d'une oasis où mes maigres 5 balles permettraient un bon steak arrosé d’une pinte ou deux. Un mec kiffant les crayonneurs devait, à leur encontre, être une sorte de bon samaritain. Je me cale le derche sur un tabouret. Approche un grand zigue pointant deux mètres, casquette cuir caramel visée sur la tête, demi-lunes sur le tarin.

Qu'est-ce que je vous sers ? Une pinte j'ai répondu. Il la vendait 5 balles. Après avoir déposé mon bock sur son île cartonnée, Double-mètre s'est posé sur un perchoir autrement plus massif et confortable que ceux de la clientèle, dossier surélevé pour caler le dos, haut, large, assise rembourrée, acajou ou ébène, à songer échasses et pilotis, version trône de nabab ou roi nègre. Un mec massu, haut situé sur un siège imposant, ça marque le territoire.

J'ai commencé de siroter ma binouse, ambrée, bonne, fraîche. Et là, miracle – enfin, disons signe ; miracle est un mot à ne pas trop y aller hussarde – d’un tiroir sous la caisse (une sacrée foutue belle caisse enregistreuse à l'ancienne avec un tas de boutons dorés genre orgue), il sort un livre et, je vous le donne en mille : un des miens.

Loin, très loin de l'espèce de fierté niaise ou pitoyable vanité de coq, j'ai instantanément perçu l'élargissement de la fenêtre de tir, quant à l’opportunité d’inaugurer une ligne de crédit pour la pièce de barbaque et plusieurs pintes.

Stratégiquement j'ai pas moufté, attendant patiemment qu'il bouge pour accueillir une tablée. J’l'ai sitôt saisi au bond : x’cusez, c’est comment votre bouquin ? Ouais, pas mal, il répond. Le conseil d’une habituée. Ça gagne à être connu. Ouais, vraiment pas mal. Vous connaissez ? Ben un peu j’ai dit, c'est moi. Vous quoi ? Qui l'ai écrit. Non ? Quelle coïncidence a-t-il clamé. Elle est bonne celle-là. On la foutrait dans un roman que le lecteur trouverait ça too much comme disent les gosses. Hop, une petite dédicace por favor.

S’ensuivit, entrecoupés du va-et-vient du flux clients en constante augmentation au fur à mesure des sorties d'usines, bureaux et plumards, qu’on causa bouquins. Le bougre, c’est clair, en connaissait un bout. V'la un moment que mon godet sonnait le vide lorsque j'entendis la messianique parole. J'vous en remet un ? Volontiers, j'ai dit, d'autant que je suis sans un. Le premier, pas de pet, j’peux payer mais pour les suivants faudra m'accorder une petite ardoise. J'avais mis dans ce petit laïus tout ce dont je suis capable de naturel et d'empathie. Or, c’est notoire, je n'ai aucune empathie pour 99,99 % de mes semblables, qui, d’ailleurs, m’apparaissent de moins en moins semblables. Impossible ! à claqué fouet, ace d'un as de l'ATP, accompagné d’un faciès subitement chafouin. J'ai su mes chances de succès réduites cul de singe. Ah bon, ai-je osé, joueur d'échec sachant d’avance vain, sauf miracle (argh !! encore !!) le combat du pion pisté par la reine. C'est comme ça. Le premier c'est 5 balles. Le second je vous l'offre. Mais pas de crédit. Règle d'or de la maison. À la librairie je paye mes livres. Dans mon bar on paye ses bières. J’ai tenté un : Ok, mais j'aurais volontiers passé plus de temps à causer. On peut causer sans boire qu'il m'a assené. Or, causer, en fait, j'm'en fous, surtout littérature et patin couffin. C'est boire qui me motive ; et, à choisir, seul. On peut me traiter d’alcoolo, m'en fous. Je me contrefous de ce qu’on pense et dit de moi. Toujours en tête la phrase du Guitry : « Si ceux qui disent du mal de moi savaient ce que je pense d’eux, ils en diraient davantage. » L'opinion de ma mère m'importait un peu, la sienne seule. Elle est morte. Avant d’y passer elle m’a dit que je gâchais mon talent dans les clandés. Non qu'elle avait raison sur tout, mais, faut avouer : sur moi elle se trompait rarement.

Si une grande œuvre suppose acharnement et zèle de fourmi, et bien, je m’y résous bonne grâce : pas de grande œuvre. Chacun sa mesure, les grandes vies finissent aussi par nourrir les tombeaux. Au final, c’est à écluser que je mets le plus d’ardeur. Lorsqu’il m'arrive – m'arrivait – de me poser des questions sur le quoi, pourquoi, qui, ceci, cela ; une soif m'intimait le fraternel conseil de briser séant mes pitoyables tentatives vouées à se cogner le front contre l’implacable mur du silence qui nous cerne et nous berne.

Si, mettons, j'avais dégoté le filon de signer d'un nom d'emprunt des bouquins de gare, genre polar ou eau-de- rose, manière d'enfler mon larfeuille à déglutir de la trappiste plutôt que l'infâme bibine des brasseries industrielles, la seule que m'octroie ma dèche actuelle, ma vie n’en aurait été différente qu’au chapitre qualité du produit.

J’ai tôt su que je ne carrièrerais pas dans l’écrit, bien qu’incapable d’autre chose. Je n'accorde nul flan à l’idée de prestige. Jeune j’écrivis pour me supporter et supporter ce monde flippant. Unique prime : longtemps mon petit pot de miel attira des girondes en manque de sensations. L’ARTISTEUX fait fantasmer les enjupées.

Vint mon premier roman, bâclé, mal fagoté, mal écrit. Me demande encore comment il a pu être édité. À partir de là ça a mal tourné. J'ai compris n’être pas un écrivain à stature de commandeur. De plus, passé vingt-cinq ans, les tendrons sont moins candides. Elles fréquentent des fils-à-papa et, quitte à s'emmerder, autant s'emmerder en décapotable et tailleur cintré que de cuisiner de la vache enragée dans du beurre rance sur la cuisinière d’une soupente sur laquelle court un retard de six mois de terme. On se console en leur servant parfois de sparring-partner lorsque leur libido suffoque.

Toutes ces considérations ne m’obtiendraient aucune indulgence de la part du mastroquet. J’ai pioché – comme je me le reproche à cette heure où je n’ai pas une canette d’avance – un semblant d’honneur ridicule pour grandiloquer un : en ce cas je me vois contraint de refuser. Ne le prenez pas mal mais, même à court, me subsiste un minimum d’éducation bistrotière : on ne reste jamais sur la tournée du patron ! J’ai chevaleresquement conclu en l’assurant d’une visite prochaine dès le renflouement, espérant secrètement que cette ultime bravade l’amadouerait. Bernique. No problème et sans rancune, a-t-il dit. Je suis sorti. Voilà. Bilan : outre, d’antan, de bonnes parties de jambes en l’air, dont certaines me lestent du sale poids de la nostalgie, mes scribouillis étaient sur le point de m’offrir leur second cadeau : une pinte mousseuse sans faux col. Croyez-moi sur parole, celle-là aussi me colle un bourdon recordman. J’ai si soif de picole et nib à déglutir. Rien n’a changé : toujours pas un rond. Je n’ai jamais remis les pieds dans ce bar.

   

3/UN TEXTE DE CREATION

Conversation brève, j’aime pas causer. Le type me demande un texte de création pour la prochaine livraison de sa revue. Alléchante proposition. Un éditeur toque à ma porte. J’entrouvre. Je suis auteur. Écrire des textes c’est ma partie. Ma patrie. Les éditer une obsession vorace, souvent cannibale. Une sauvagerie animale. Cette fois, reposant, nul besoin de jouer des coudes ni d’activer les réseaux du carnet d’adresses. L’éditeur incite, l’auteur s’active. Dare-dare. Pas de temps à perdre. Le temps c’est de l’art. De plus l’homo éditorius est aussi volage qu’une cocotte de petite vie. Il navigue vent arrière changeant d’avis comme de chemise.

Un texte de création. Hum. Une récréation ou du tord-neurones ? Se trompant de cible on fait du tort. Bomber le torse ou renfler les poumons. Pas la même à la finale. Veulent une histoire de charmes, fées, aurores boréales et paysages À COUPER LE SOUFFLE ? Ou du sec, de l’aride, du dur à déglutir ?

Et puis, c’est quoi la création ? Autant commencer par le commencement. D’où qu’on parte ou arrive, y’a un début à tout. Un point de départ vers un point final. Une fin aussi. A à Z. La vie ainsi. Les histoires d’amour itou. Une fin survient. L’issue.

Alors, alors, la création kézaco ? Le dico signale une invention, œuvre de l’imagination. De la menterie en fait. Ça ment de partout. Mensonge, mentir en songe. Mentir n’est pas credo d’artiste même si, parfois, ça permet de mieux faire passer la pilule. Entre jouvence et cyanure.

Bon Dieu Barbara de Nantes, t’en souviens-tu du gosse qui écrivit qu’on n’est pas sérieux à dix-sept ou dix-huit ans. L’est-on davantage dans l’âge ? À cinquante ans ? Soixante ? Jusque quand la descente ? Être sérieux, c’est être mûr pour asseoir ses fesses molles sur l’avachissant Voltaire d’un jury littéraire. Le môme des lettres en couleurs. L’était peut-être cinesthétique. Avant d’être amnésique. Avant de réclamer une amnistie. Beau Rimbaud qui vit quelquefois ce que l’homme crut voir. « De la création ! », hurle l’éditeur le nez sur ses courbes de ventes. Différence majeure entre nous. Les courbes sur lesquelles je lorgne sont de chair, avantageuses et prometteuses. Celle de la nouvelle locataire du 3e (catégorie violoncelle) vont me rogner de la dioptrie. Danubienne Vénus. De la création, pas de la citation. Barthes, en chaire, en défendait pourtant mordicus l’usage, l’arguant vivifiant. Et les amarres. À y mirer de près, il disait pas mal de choses intéressantes le sémiologue cherbourgeois.  Le dictionnaire est une machine à rêver. L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement baille ? Ce que je goûte dans un récit, ce n’est pas directement son contenu ni même sa structure, mais plutôt les éraflures que j’impose à sa belle enveloppe. Il écrivait aussi que lire c’est désirer l’œuvre, c’est vouloir être l’œuvre. Hein, lecteur. Qu’en dis-tu ? Qui s’en défend ? Être une œuvre c’est prétendre à l’immortalité. Tendre à l’éternité. Tenir entre ses mains une œuvre d’esprit. Se sentir l’Être, être Dieu ! (Pas de littérature sans blasphème. Outrage permanent ayant supplanté la prière.) Une dernière : Qu’est-ce donc que notre visage, sinon une citation ?

Un texte de création. Hardi ! Reprendre le collier. Perles. Vermeer. Poursuivre. Suivre pour parvenir. Advenir en l’endroit où attend un secret. Envers et contre toi. Il en est de douloureux. D’autres merveilleux. Décret des mots. L’avenir opaque, bouteille à l’encre. Écrire c’est espérer une révélation. Chaque texte, cher éditeur, cherche une confidence. Un murmure, bribe de chant. À la découverte de. Excellent titre. La quête. Voilà. Au plus juste, une quête. Le poète Robert Graves soutenait qu’il n’y a qu’une histoire et une seule : celle de la quête. Ici on ne cite pas vraiment. On invite. À la découverte. De Robert Graves. Et des autres, tant d’autres. Retour à vraiment. Drôle de mot. Vrai-ment. Vrai mensonge. Terme étonnant. Il en est tant. De tout temps. Terme aussi. Énigmatique mot double. Pour le moins.

Les autres, les écrivains abandonnés. Plus grand monde pour les lire ou fleurir leurs tombes. Rimbaud et Barthes, ça va encore. Pas encore tombés dans les limbes de l’anéantissement. Mais Graves ? Pourtant le bougre a sacrément bien rimé l’amour. L’amour, en voilà un thème. Je t’aime et le tour est joué. Jour et nuit. Avant l’ennui. L’amour ça plaît toujours. Y’a un public pour. Faut comprendre. C’est plus agréable que la haine, la salauderie humaine, les pogroms, le déchaînement du feu, les raz-de-marée, les coups de triques et tout le rude et le dur nervant la planète. L’haleine des démons. Les tendons des déments. Quelle est la digne attitude ? L’adopter c’est la dompter. L’esprit prend de l’altitude. Hauteur d’auteur. Une jauge à sangtimètres. Une auge à métaphores. Bauge littéraire. Si c’est pas une honte s’époumone le voyeur, pardon le lecteur, ce fatras sans queue ni tête. Ça, un texte de création ? Laissez-moi rire ! C’est à pleurer ! Un foutoir ! On en avale de ces couleuvres, des arcs-en-ciel de ridiculeries, mais là c’est le pompon de l’avilissement. Mais où va-t-on ?

La question est légitime. Le monde entier se la pose depuis les origines. L’éditeur s’en mêlera. Cette race sort toujours du bois dès que le lecteur monte au créneau. Faut comprendre. C’est un entrepreneur. L’auteur sera mis en croix par ces deux larrons. Vérité, sans eux, il ne serait qu’un monomaniaque alignant les lignes de signes. Un cocaïmotmane. L’un maquette, imprime, diffuse. L’autre paye et lit. Au lit ou ailleurs. Le texte de création va subir les foudres d’escampette direction la corbeille à papiers. Sépulture poubelle. Le tri électif a cours. Depuis Malraux on continue d’abattre des chênes ramettes de papier. Mes trois feuillets vont irrémédiablement, diablement, au corps, Radiguet mon amour, se retrouver dans le sac jaune. N’en faut pas moins, sale présage, pour l’interrompe séance tenante, l’avenir d’avance tracé : l’oubli, le néant. Ce qui, convenons-en, est un comble. Certes, de sa soupente, l’écrivain comble des vides en dévidant ses chapelets de mots. Sans dévier de sa mission. Chevalier. Brisons-là. Qu’est-ce que la création animal lecteur, cannibale de mon âme ? La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent.

  

4/LE COMITÉ

Le comité se réunit trimestriellement dans un lieu secret. Chacun des dix membres a la charge d’un auteur désigné à l’unanimité. Nul n’apprend jamais figurer sur les tablettes des sélectionneurs. Ça bruisse de rumeurs, ces cancrelats du on-dit, ça suppute mais bernique. On parle de consultations de voyantes, d’envoûteurs et de marabouts. Plusieurs détectives privés s’en payent un appartement, voiture luxueuse et poule parfumée. Aux soixante-sept ans un titulaire passe la main et l’on procède à son remplacement. S’il décède avant, son siège peut rester vacant une session, pas deux. Le choix du successeur s’effectue parmi dix scrutés. En cas de refus du nouvel impétrant (quatre en deux cent cinquante ans), le second de liste supplée. Ces quatre-là n’ont pas eu le temps de le regretter. La cérémonie d’installation, sobre, est surtout marquée par la prestation d’un serment liant les membres les uns aux autres d’une absolue confidentialité.

Hormis les séances d’initiation, l’ordre du jour est immuable : bilan de la situation, inscription au tableau de tel ou tel, suivi des dossiers en cours avec, amélioration ou dégradation, la prise de mesures adaptées.

Une fois l’an deux délégués représentent le Comité au Congrès International. S’y dresse le planétaire état des lieux d’une cartographie localisant les dangers naissants, les recrudescences, les foyers à risque. Si chaque comité est souverain, il doit néanmoins se conformer aux prescriptions du C. I. si s’avère l’existence d’un nouveau phénomène capable de déclencher une épidémie. Savoir étouffer un danger dans l’œuf.

Bien qu’aussi secrète que la botte de Nevers ou l’endroit où est conservé le drap nuptial de Marie, l’existence du Comité est connue de certains. On dénombre, heureusement – bien qu’une soit une de trop – quelques ignobles crapules ayant, par usurpation, réglé leurs propres comptes, parfois éloignés de la seule sphère littéraire. L’une des plus désolantes de ces machinations frappa Roland Barthes : il n’était pas la cible. Son nom, fruit d’une vile manipulation, fut donné à un nettoyeur camouflé en chauffeur d’une camionnette de blanchisserie, par un salaud de la dernière race qui lorgnait sur sa chaire. C’est notoriété : il s’en passe des vertes et pas mûres au Collège de France, mais jusqu’à ce drame, ces turpitudes n’atteignirent jamais ce stade sordide.

Les affaires François de Molière d’Essertine et Gérard de Nerval figurent également haut dans le palmarès des saloperies perpétrées en détournant l’honneur du Comité. Aucun effort, on s’en doute, n’est épargné pour combattre ces déviances, heureusement rarissimes. Elles sont néanmoins autant d’indélébiles tâches dans l’histoire de la corporation.

Les erreurs de jugement, c’est autre chose. Elles sont, même si, évidemment, rien n’est négligé pour les éviter, inhérentes à la nature l’humaine. Aucune institution, ni groupe, n’est sans faille.

L’échelle des peines a peu évolué depuis l’origine, toujours basée sur cinq niveaux d’intervention. Le 1 consiste à obtenir de l’éditeur le refus d’un manuscrit, fut-ce-t-il d’un de ses auteurs phares. Le 2 repose sur le levier médiatique afin de lyncher le livre. Au 3, la mécanique mensongère et la délation se mettent en branle, jetant des soupçons de plagiat, de vol, de viol, de parjure, l’infamie jetant l’opprobre sur l’auteur à dézinguer. Au 4, on accède au volet des coercitions physiques : rapt, séquestration, agression, duel… menant à des handicaps invalidant (surdité, aveuglement, moignon…). Le niveau 5, l’extrême, utilisé si l’ensemble des autres solutions a échoué : la mort. L’assassinat est alors maquillé en suicide ou en maladie.

Faire entendre raison par des voies/voix détournées n’est pas chose aisée, surtout à des écrivains. Si les victimes du 5 avaient consenti à cesser de nuire à la Cause, ils seraient morts de leur belle mort, si elle existe. Zola est de ceux-là. St-Ex aussi. Deleuze et Drieu. Jean de Santeuil fut l’un des premiers. Dévoiler plus de noms serait vain. À chacun désormais de prendre ses responsabilités.

Le Comité ne contacte jamais directement le nettoyeur chargé des basses œuvres. Ses émoluments et l’ensemble des frais inhérents au fonctionnement du Comité sont intégralement pris en charge par le Trésor de la guilde auquel, dans un anonymat absolu, abondent des donateurs.

Une des principales causes réactives a trait au plagiat. Intolérable, il est débusqué sans relâche. Une autre concerne la rétention d’un manuscrit remarquable étouffé, éliminant ainsi un concurrent potentiel. Les archives croulent sous le poids de dossiers d’omerta.

Le Comité ne débusque hélas pas tous les lièvres. Quelques tricheurs passent à travers les mailles. La faillibilité n’empêchant pas l’action, son existence est antérieure à l’infaillibilité pontificale de 1870. Pour autant si, aujourd’hui, ce communiqué s’impose, c’est que les signaux sont au rouge vif, l’époque alarmante. On n’a jamais constaté autant de collusions, de petits arrangements entre amis, ni de désespérances et d’impossibilités à percer pour autant de jeunes talents. Le baronnage atteint des hauteurs d’Everest. Le nombre de dossiers en instruction atteint un niveau historiquement haut. C’est un cri d’alarme face à la veulerie et la boutiquerie. Une sorte d’état d’urgence… Avant qu’il ne soit trop tard !

 

5/PAPIER TOILETTE

- Je dois écrire ce foutu bouquin, pas le choix.

- Pourquoi ?

- Parce que je me le suis promis.

- Encore un défi ?

- On ne se refait pas.

- Tu as un moignon d’histoire, la prémisse de quelque chose ?

- M’ouais, plus ou moins.

- La plupart du temps plus ou moins signifie moins que plus.

- J’ai un type versé sur la boutanche et les nanas. Un vrai talent. Mais entre cuites et galipettes, passe pas assez de temps à bosser.

- Ben c’est toi en fait.

- En quelque sorte. Je te remercie d’encourager mon art du portrait.

- Donc, un génie en puissance se gaspillant en baises et picoles.

- Malgré tout, il parvient à boucler un texte. Gabarit grande nouvelle, roman court.

- Dak.

- Une fin d’aprème, dans les 17 heures, il se trimballe manuscrit sous le bras, direction un éditeur. Il a rendez-vous.

- Dak.

- Chemin faisant, quasiment arrivé, genre deux rues, une cloche bat la demie. 17 h 30. Rencart fixé ¾ heure plus tard. Il pousse la porte d’un bistrot. Zou une trappiste. Fait doux là-dedans. Le patron à l’air sympa. Le comptoir fini sur un grand Velleda où les clients peuvent commander une musique choisie parmi les milliers de titres contenus par ordre alphabétique dans plusieurs grands classeurs à soufflet. Chouette idée. Une fille carrossée prestige s’avance à la chaloupe inscrire son choix. Un sacré beau brin attablé avec deux copines dans le fond du bar où des clients s’amusent entre fléchettes et billard. Lorsqu’elle se rassied, trois chansons trônent : Le clan mongol, Les dingues et les paumés et J’ai fréquenté la beauté.

- Wouah !

- Ouais. Bande-son classieuse. 17 h 45. Il a largement le temps d’une autre trappiste accompagnée de trois chansons top niveau. Seulement trois chansons ça passe vite. Une bière aussi. Il en commande une nouvelle se saisissant d’un marqueur direction le tableau. Trois titres. Que du bon aussi. Outremer, Soleil cherche futur et L’au-delà. Tiercé gagnant. Revenu à son tabouret le patron lui annonce que la tablée de filles lui offre son prochain verre. S’ensuit une bataille de chansons. Les bières s’accumulent. La pendule, jamais lasse, déroule ses quarts d’heure. Bon t’as pigé : il oublie l’éditeur.

- Par contre, j’imagine qu’il ne rate pas les nanas.

- Comment donc ! La soirée passe, la nuit s’avance. Le veinard se tape une anthologique partie à quatre. Le hic survient au matin – enfin vers midi – lorsqu’il se rend compte n’avoir plus son manuscrit.

- Alors ?

- Se rue au bistrot. Fermé. Ouvre à 16 heures. Le téléphone sonne dans le vide. Rien de grave s’il avait, comme d’habitude, photocopié son texte.

- Et non ?

- Non. Exemplaire unique.

- Alors ?

- Il attend l’ouverture. Le patron le reconnaît : « Eh, belle soirée hier. Super ambiance. Bravo. Vous prenez un verre ? » Il bredouille un non puis un oui tout en demandant si, en nettoyant, il a trouvé une enveloppe. « J’peux pas dire. Pas moi qui fait le ménage. J’ai une dame qui vient tous les jours de 10 à 12. » Aurait-elle mis un paquet près de la caisse ? Ailleurs ? Est-elle joignable ? « J’peux essayer d’lui bigophoner si vous voulez. » Je veux bien. « C’est le répondeur. J’laisse un message. Si vous pouvez patienter un peu. »

- Elle rappelle ?

- Oui. Une heure plus tard. Le temps d’engloutir plusieurs verres. Les trois filles rappliquent et c’est reparti.

- Elle dit quoi quand elle rappelle ?

- Pas de grosse enveloppe. Ce qu’elle trouve d’oublié sur les tables ou par terre, clefs, porte-monnaie, cartes bancaires…, elle le dépose dans l’endroit convenu. Pas vu d’enveloppe.

- Saura-t-on ce qu’elle est devenue ?

- On retrouve notre gars en train de fouiller dans les poubelles de l’arrière-cour. Trop tard, les boueux sont déjà passés.

- Donc ?

- Son texte est déjà à la déchetterie bac PAPIERS A RECYCLER.

- Merde.

- Comme tu dis. Un de ces jours prochains, quelqu’un va se torcher le cul avec ce qui devait devenir l’une des plus célèbres nouvelles de l’histoire de la littérature.

- Très bon. Ben tu la tiens ton histoire.

- C’est pas à toi que j’ai à expliquer qu’entre tenir une histoire et l’écrire y a une foutue marge.

- Vrai. Néanmoins tu tiens un vrai truc. L’écrivain fouillant dans les poubelles, le chef-d’œuvre que l’on ne lira jamais – et ça change quoi au bordel du monde ? – le texte recyclé PQ, la prégnance d’une paire de nichons sur la volonté d’édition, les chansons immortelles, petites musiques de trois-quatre minutes damant le pion à nos romans. T’as de quoi moudre mon salaud.

- En tous cas si je la mène à terme, je la glisserai subito dans une enveloppe pour l’expédier illico.

- Ou de chez toi au bureau des postes, aménage-toi un itinéraire sans bistrot ou alors appelle un coursier.

- Sage conseil. Compte sur moi.

- Super. On va boire un coup ?

- Allez !

 

6/L’IMPARABLE SAGESSE DU CHAT

Le hic avec la solitude, c’est son côté sable mouvant. À n’y prendre garde, PLOUF on sombre pieds joints bloc béton. Protection virant à l’addiction. Son besoin s’épand, liquide sur une nappe en tissu dont la tâche se surdimensionne au regard de la quantité renversée. Nature exclusive. Redoutable mécanique.

Au début tu t’isoles pour fuir les autres. Iconoclaste et détaché, tu fourres tes pognes dans tes poches, relèves ton col, hausses les épaules et, tchao la compagnie, tu regagnes tes pénates t’y calfeutrer.

Tes semblables te barbent. Certains te rebutent absolument. Par souci de préservation tu te ramasses, mille-pattes à la menace.

À ce stade, nul danger. On passe du temps avec soi, à s’occuper, abrité des niaiseries, des postures et des comportements futiles. Faut se recentrer. Ces derniers mois, tu t’emportais souvent, vociférant. Au lieu de fracasser la trogne des cons, tu regagnes ta tanière. Pas d’hier les types se détournant de leur époque. Tu n’as pourtant pas été avare pour tenter de surmonter ce dégoût des fanfaronnades, médiocrités, œdèmes d’ego et les intelligences bonzaï. Petit à petit tu perdais la boule. Renfrogné, ramassé dans ton coin, tu ressassais des bouffées meurtrières envers le premier abruti t’entreprenant sur une des nouvelles tendances, vogues ou modes incontournables. « Avez-vous lu le dernier Machin ? Une tuerie ! » En parlant de tuerie… L’air du temps t’est délétère. On dégage le plancher.

Au début c’est le bonheur. Tu barbotes dans la félicité. L’appart grande ville vendu vil prix, te voilà désormais dans une vaste demeure campagnarde, une longère entourée de vaches, d’arbres en tous genres, prairies, chemins creux et murs en pierres sèches. Tu ne connais personne et personne ne te connaît. Tu souffles. Tu respires.

La campagne, rapport à la ville c’est pareil à une île. T’es le gars de la ville comme, pour l’îlien, celui du continent : différent car venu de l’ailleurs. Tes contacts peuvent se limiter au facteur, à la boulangère et au bistrotier. Le facteur raconte des histoires de facteur, boulangère et bistrotier idem. Dans le meilleur des cas, tu finiras par t’enfiler des canons avec le préposé des Postes chez Gégé avant, en catimini, de pétrir les miches de la marchande de pain quand son mitron d’époux trime au fournil. Zou, on enfourne ! Dans le pire, tu t’engueuleras avec tous, te forgeant une solide réputation de sale pédant.

La solitude, pour jouissive qu’elle soit, n’échappe pas à la dualité. Tu deviens accroc. Pathologie de dépendance. Semblable à d’autres pratiques ou substances, elle possède un potentiel nocif. Le premier : une fois seul, beaucoup ne se supportent plus. Une majorité, penaude, regagne le troupeau. La Panurgerie triomphante. Certains se défenestrent. D’autres sniffent de la blanche. Lorsque le mélange de courage, de folie et de désespérance est à bonne température, les manières de s’assassiner ne manquent pas : gaz, corde, fusil, cisaillement de veines… pour n’évoquer que les plus usités. Deuxième : tu ne supportes plus du tout l’autrui, hormis les trois précités. Et encore, certains jours… A contrario, toi, tu t’aimes de plus en plus, mécaniquement, exponentiellement. Narcissisme et auto-ostracisme. Cocktail détonant.

Les spécialistes fixent le palier de la dépendance aux conséquences délétères. Jeu, sexe, alcool, coke… Large spectre. L’arc-en-ciel de la défonce t’emmène du casino à l’opiumerie via claque et rade. Ajoutons-y ce morbide égocentrisme. Il existe des flopées d’études sur le sujet. Et alors ? Les millions de bouquins sur le mal ne l’ont jamais vaincu. Est-il, puisqu’on l’aborde, déjà arrivé qu’un bouquin modifie le cours de l’histoire ? Un livre déclenche un conflit, un autre fait taire les armes ? La musique adoucit les mœurs. Placez en tête du régiment, sur une charrette, un quatuor à cordes interprétant une des plus belles compositions qui soit. Vous pensez vraiment que les excités d’en face vont se nouer le cerveau en vaines hésitations pour décocher leurs flèches ? Archers contre archets. La solitude se manipule avec des pincettes. Si elle fleure la volupté, parfait, si elle vire amère, pas bon signe. Vie aigre vinaigre.

Ceindrau subissait les assauts du démon de l’écriture. Voie, en effet, non dénuée d’aspects tentateurs (Il est toutefois préférable de laisser diables, démons, anges noirs et légions là où ils sont.) L’idée de la campagne l’horripilant, il jeta son dévolu sur une bicoque littorale. Plage, sable, océan, pins parasols. La mer est un spectacle permanent. Toujours en mouvement. Nombreuses maisons vides neuf mois sur douze. Pour amortir la migration de ces grappes d’imbéciles parasolés luisant d’huiles, son plan était tracé : se carapater dans le sens inverse, chassé-croisé.

Un texte pointait dans sa caboche depuis des lustres, une saga, sa Comédie humaine, sa Mer de la Fertilité, dont le titre définitif serait : Être ou ne pas naître. Des flopées d’histoires. Des destins en pagaille. Longtemps ce projet était, si l’on peut dire, resté lettre morte. Son expatriation du pays des autres annonçait le déclic.

Bon an mal an, les droits d’auteur de ses précédentes publications rapportaient assez pour le tenir à l’abri. Le nerf de la guerre même en temps de paix, c’est le bifton. On sait aujourd’hui que de saga il ne fut pas question très longtemps. Un premier volume vint. La rumeur prétend que le second, quasi achevé, serait dans le tiroir mouroir de son bureau, condamné mort-né. Si Être ou ne pas naître fut un coitus interruptus, c’est que le supplanta ce qui deviendrait l’un des textes le plus sidérant d’une plongée dans l’enfer-paradis de la solitude.

Les débuts plagistes furent divins. Bercé par les vagues, il dormit à poings fermés, luxe inconnu depuis plusieurs années. L’insomnie créatrice est livresque. Pour bien travailler, le repos est indispensable.

Au village, on disait qu’il s’était installé là pour être le plus au calme possible, ce qui était exact, pour mener un grand projet d’écriture, ce qui l’était aussi. Ici l’état de santé du boulanger importe combien plus qu’un postulant au Goncourt.

Chaque matin, tôt, café noir déglutit, à la tâche jusqu’à midi. L’autre journée commence. Les jours de vilain temps, il marchait sur la grève, emmitouflé d’un ciré marin, botté caoutchouc. Si, de vilain il passait à violent, comme tout un chacun, il restait cloîtré. Ces tempêtes, vécues par l’écran géant de la baie vitrée, l’envoûtaient.

Être ou ne pas naître devait être une machine à explorer le destin. Occupation d’écrivain, de juge, de psy et de prêtre. Les premiers et derniers en net fléchissement, mécaniquement, les autres ne cessent d’augmenter.

Lorsque sourdent les personnages, l’écrivain abîme sa solitude d’une humanité particulière. Pas vraiment des êtres, ni des fantômes ou de simples vues de l’esprit. Pas que des chimères. Plus que des marionnettes ou des poupées de papier.

Par quel sort de pauvres bougres oscillants entre asocialité et bamboche s’évertuent à combler les fossés de leurs natures tourmentées par des natures encore plus tourmentées qu’eux ?

Ceindrau bossait dur. Tant que le moteur tourne faut rouler. Des périodes où ça trime des douze heures par jour. Plein gaz. Turbines à capot ouvert. Rien ne doit entraver l’élan. Alimenter le feu (sacré ?). Des pages et des pages. Le tri vient après. Tant que ça coule. Des idées plein la tête. Un trop plein. Éviter la submersion. Un barrage. Empêcher que les digues sautent. Perdre pied. Les jours à vif. Les plus compliqués. Sous pression, d’une humeur de chien.

Le bureau, bunker d’un cabinet des ombres. Personne n’entre. Hormis le chat qui aime se frotter les joues contre les couvertures cartonnées. Si quelqu’un parvenait à lui expliquer la nature et le pourquoi de l’écriture, il miaulerait de dépit d’autant de temps perdu à ne pas s’alanguir et dormir le corps au soleil. Miaou !

  

7/CREATURES

Des créatures nous passent par la tête. Certaines, parfois, y bivouaquent un certain temps. Curieux choix pour une villégiature. À moins qu’il ne s’agisse nullement de leur décision, une sorte d’autorité leur imposant l’épreuve. Rite initiatique ? Condamnation ? Pari ? Savant fou ? Nos caboches boîtes d’enfer ou paradis, piste de dés, arènes, cellules ? La scène d’un théâtre aux acteurs rétribués d’une illusoire renommée ? Sont-ce des fantômes venus d’un royaume d’ombres ? Sont-ce des fantasmes revêtus d’une chair rêveuse ? Quelle semence ? Quelle matrice ? Quelle naissance ? Êtres déchus ou déçus par le contexte d’un texte souvent sans queue ni tête. Des créatures se posent dans notre tête avec la perspective qu’un pauvre bougre leur confère l’éternité d’un célèbre personnage. L’oubli définitif pour nous. La gloire pour eux. Ils savent que la mémoire des peuples sauvegarde le nom de quelques saints, criminels, héros de guerre, deux ou trois mères courage, dictateurs sanguinaires, découvreurs d’Indes, d’Amériques et d’îles, des voleurs de haut vol… et une poignée de tutélaires figures littéraires. Eux, les adoubés de papier, parfois aussi insignifiant qu’un clou, chiffonnier, fille des rues, enfant miséreux, bonhomme à chapeau mou, s’inscrivent à tout jamais en lettre d’or et de feu au frontispice des élus.

Des créatures nous passent par la tête. Certaines repartent aussitôt, la gourde emplie d’une eau de larmes. D’autres s’installent. Quelle sont celles s’en sortant le mieux ? Quel barème prévaut au surcroît des étoiles ? Quelle poussière d’or ?

Des créatures attendent un signe, une parole, une réponse à l’informulable question, une caresse, un endroit où se reposer, dormir, rêver. Nos consciences accaparatrices peuvent-elles leurs être réparatrices ? Je n’ai qu’un vulgaire monde de papier à proposer. Un conte, une fable, un poème… tressage d’osier irréel aux destins factices.

Des créatures nous passent par la tête. Certaines nous dépassent, nous surpassent lors que l’on trépasse. Nous les croyons passagères. C’est nous. Nous les croyons chimères. Nous voici à genoux leur implorant un ongle de temps et d’espace.

  

8/LAQUELLE ?

Troisième soir. Il dormait. Soudain, une présence à ses côtés s’est faufilée sous le drap. Un corps. Une femme. On fait vite la distinction. La cause, pour autant qu’on puisse en douter, ne fit rapidement aucun doute. Des mains le parcoururent d’un braille d’apposition, d’effleurement et de caresses. Grammaire du désir. Délicates. Puis des lèvres, tièdes, humides, les assistèrent. Il laissa faire. Les mains poursuivirent leur braille sensuel tandis que les lèvres plaquèrent aux siennes une bouche ouverte à la rencontre des langues. Le lit se mit à tanguer. C’est ainsi. Les corps se répondent, s’incorporent, s’éhanchent, s’étanchent des mille soifs. Jusque l’assouvissement. Aux sens repus. Comblés. De cette fatigue unique d’où s’éloigne une réplique du Big Bang.

Laquelle des quatre femmes de la maison s’était enhardie de la sorte ? Il était bien incapable de le dire. Il gîtait dans cette pension depuis, donc, trois jours. Le quatrième matin ne lui apprit rien sur l’identité de l’amante. Tout se déroula à la normale. Il ne détecta aucun signe révélateur chez les deux jeunes femmes qu’il croisa au petit-déjeuner. Et, pas plus, le soir, au dîner lorsque les quatre, à un moment l’autre passèrent par la salle de restauration commune.

Il ne savait évidemment rien d’elles, si ce n’est leur prénom (l’on se présente dans ce genre d’endroit) et, chose assez troublante à présent, qu’elles avaient à peu près le même âge (mais quoi de plus normal dans un foyer de jeunes travailleurs ?) et, augmentant le trouble, qu’elles se ressemblaient en taille – même celle de leur poitrine ne livrait pas d’indice – et chevelure. Or, dans le noir, les éléments permettant de distinguer telle ou telle ne sont pas pléthore. Ne comptez pas sur la couleur des yeux ou celle des cheveux.

Ne restait plus qu’à espérer que l’inconnue récidiverait à le combler de cette rarissime double jouissance, de la chair et du mystère.

 

9/ UNE VOIX

Une voix. Un jour ou une nuit. Peu importe. Une voix en soi. Perçue plus qu’entendue. Que me dit-elle ? Il faut que ça cesse. Mettre un point final. À quoi ? Ceci. Me dit d’arrêter.

Comme si après avoir passé la majeure partie de sa vie à écrire, l’on puisse ainsi subitement en finir.

Et pourquoi donc ? Une date de péremption ? Un caprice ? La fin de la durée d’exploitation ? Car, en réalité (qu’est-ce vraiment ?), pour ce qui est d’arrêter, un jour ou l’autre, ou une nuit, on s’en occupe déjà pour nous. On ne sait ni quand ni où mais on sait.

La voix me dit qu’il va me falloir ne plus écrire. Qu’est-ce que ça peut lui faire que j’écrive ou non ? Est-elle une sorte de porte-parole ? De qui ? De quoi ? De la parole ? Pas menaçante. Pas injonctive. Presque douce pourrait-on dire. Ça ressemble plus à un conseil qu’à un ordre. Ce qui trouble doublement. Un ordre, tu obéis ou non. À tes risques. Un conseil, c’est souvent empreint d’une certaine bienveillance. Je l’écoute. En effet, rien de sentencieux. Timbre clair.

Une voix. Existe-t-elle vraiment ou est-ce le fruit de mon imagination ? Case Chimère de l’esprit ? Catégorie esprit de l’âme ?

Arrêter d’écrire ? Pourquoi ? Selon quel argument ? Aucune raison d’invoquée. Juste cette petite antienne qui tourne toupie dans la tête.

Je sais, tout ne s’explique pas. Tout de même, j’aimerai comprendre. Qu’elle me révèle la nature de ce qui semble plus une incitation qu’une obligation. Disons une préconisation. La différence est subtile. La subtilité fait partie d’écrire. Choix des mots. Choix du sens, des images et des émotions véhiculées.

Elle me dirait, mettons, qu’ainsi j’accroîtrais mes chances de sauver mon âme. Oui. Tu lâches le crayon direct. Séance tenante. Ignorant pourtant ce qu’est réellement l’âme (on en parle, on l’écrit, on la rime, on l’invoque, on l’évoque… on disserte, on suppute, on envisage… Bernique.) Idem ce sacro-saint salut. Une sorte de vie éternelle dit-on. Auquel cas, je puis bien écrire encore. Si l’éternité qui m’échoirait est vide de ce qui me fonde, c’est une sorte de privation bien louche. Une vie conférée à jamais, tressée de brimades, de regrets et de langueurs ne fait pas figure d’acmé du bonheur. Dans l’hypothèse d’un salut évidemment. On croit avoir compris que dans le cas contraire, il ne s’agit nullement d’un repas à la carte, ni d’espérer des suppléments (comme la chantilly sur une coupe trois boules ou le chorizo sur la pizza).

La voix ne dit ni ceci ni cela. Pas bavarde ni expansive. Elle ne disserte pas. Elle répète. À l’entêtement.

Voilà plusieurs semaines qu’elle me serine son petit refrain. Envisager d’arrêter. Pas trop tard. Genre savoir jusqu’où ne pas aller trop loin. Seulement je suis très loin de savoir où je vais, ni vers quoi je tends.

Tu écris. Tu te dis que c’est pour prendre les chemins de traverse. Pour en apprendre davantage. Pour entrapercevoir un bout du secret du Grand Mystère.

Tu écris pour t’oublier. Pour oublier, parfois, que la mort est au bout de la chaîne. Sinon ça t’empeste la tête à longueur de jour (et de nuit, surtout).

Des trucs que tu te dis dans ta tête. Certains tu les écris, d’autres non. Car certains, les mots refusent de les exprimer clairement. Si c’est pour qu’on n’y comprenne ou ressente rien, pas la peine.

À la limite, je pourrais arrêter. Ça m’embêterait un peu, non que j’aime suprêmement ça, mais je m’y suis sacrément habitué. Je crois ne pas trop savoir comment vivre sans.

Mon vieux pépé menuisier menuisa quasi jusqu’à ce que sa dernière tête de lit l’attrape par la maladie. M’étonnerait qu’une voix dans sa tête lui ai dit qu’il lui serait préférable d’arrêter de faire des petits meubles et des étagères pour les autres. Tel qu’il était, il se l’aurait envoyé paître de première.

 

 

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