Paul Milleliri - 3 septembre 1939

    

La jalousie est une vilaine passion, l’inculture une calamité. Et la guerre, un comble anecdotique ? Un drame presque... drôlatique de Paul Milleri.

   

   

3 septembre 1939

 

Au sein de toute famille il est des jours qui ne sont hélas pas à marquer d’une pierre blanche. Le 3 septembre 1939 la famille du comte Armand ne dérogea pas à cette loi trop souvent enchevêtrée avec les règles des jeux de l’amour et du hasard.

Armand Louis-Napoléon Brunel, alias Comte Armand, avait hérité d’une couronne comtale. Elle lui venait, disait-on, d’un aïeul ennobli après Austerlitz. À la fin de la Grande Guerre, Armand, donc, capitaine du génie avait été affecté en garnison à Ajaccio, auréolé d’une croix de guerre avec deux palmes. Parmi ses hauts faits d’armes on comptait aussi un choléra contracté aux Dardanelles et une fracture du tibia gauche due à une malheureuse chute survenue dans l’escalier d’un bordel parisien au décours d’une nuit de beuverie. Les séquelles de cette blessure indemnisée comme contractées en service lui valurent une légère boiterie et le port d’une canne prétexte, en ébène, au pommeau d’argent relevé des armoiries des comtes Brunel. Loin d’être un handicap, le recours à cette anodine orthèse ajouta un surcroît de séduction à son charme naturel. Ce détail contribua fortement à une admirable intégration au sein d’une pseudo gentry ajaccienne.

Allure et moustaches conquérantes, bel homme portant aussi bien l’uniforme que l’habit, le comte était affable. Chaleureux avec ceux de sa caste, familier et protecteur avec le soldat. Réservé de prime abord avec le bourgeois, il savait se reprendre si l’épouse était accorte. Lettré, il tournait joliment le madrigal, jouait du piano et, à l’occasion, poussait la romance. On lui prêtait de bonnes fortunes et, comme l’on ne prête qu’aux riches, ses bonnes fortunes ne firent que croître à défaut d’embellir. Pour le reste, la solde du comte et un reliquat de rentes avaient bien du mal à faire face à un train de vie débridé. Un dimanche, alors qu’en tenue d’apparat il assistait à la grand messe en la cathédrale, son regard croisa celui de Maria Assunta Gambini. Elle avait sous sa mantille un visage de Madone et, en dépit de vêtements qui n’avaient rien de commun avec le chic parisien, il n’en tomba pas moins follement amoureux. Maria-Assunta était la fille unique de Pierre-Paul Gambini. Commerçant en cuirs et crépins, il avait de plus su faire fructifier biens et avoirs de feu son épouse. Le comte, admis, du bout de lèvres, à faire sa cour, s’y employa avec tact et mesure et réfréna sa passion. Le père Gambini qui en savait long sur tous les croqueurs de dot du canton garda durant deux mois réponse en réserve et tête froide. Froideur qui était en passe d’éteindre la flamme du fringant capitaine quand, au printemps de 1919, son oncle passa de vie à trépas victime de la grippe espagnole. Célibataire et sans héritier naturel, il laissa à Armand, son unique neveu, une fortune colossale et une flottille qui faisait du cabotage entre Toulon et Port-Vendres. Armand avait alors près de quarante ans. Maria Assunta en comptait trente. Ce qui pour l’époque était un âge tardif pour une future mariée. Le père soucieux de l’avenir de sa fille estima, avec un admirable à propos, que l’heure pour elle n’était plus à attendre un meilleur parti. On les maria donc. Ce fut une belle noce. L’union fut bénie par Monseigneur l’évêque et le cortège nuptial long de deux cent mètres entre équipages particuliers, fiacres et calèches de louage fut salué par le tout-Ajaccio. Ravis et envieux unis dans une même liesse.

Dans le luxe et l’opulence, le couple s’installa sur deux étages dans un immeuble sis aux abords de la place du Diamant. Mais, si le comte aimait à y recevoir, la comtesse, puisque désormais comtesse il y avait, plus Maria Assunta que jamais, était au supplice les jours de réception. Consciente de ses lacunes, elle s’enfonçait dans une attitude revêche propre à décourager les meilleures volontés. Peu acculturée, il lui était impossible de tenir la moindre conversation. Quand à leur vie de couple… elle se résuma en quelques semaines à l’histoire du mariage d’un chaud lapin et d’une carpe frigide. Néanmoins les époux Brunel eurent trois filles : Grazia en 1920, Baptistine en 1922 et Jeanne en 1923.

Sous le couvert des apparences d’un couple uni les Brunel vécurent ainsi durant vingt ans. Le comte doté d’une heureuse nature et de grands besoins de marques d’affection s’en accoutuma de son mieux hors mariage. Maria Assunta réfugiée dans son missel et ses éternels vêtements de deuil vira bigote.

Au début du mois de septembre 1939, monsieur Brunel avait atteint ses soixante ans. Il portait toujours aussi beau et nonobstant ses tempes grises, avait pour réputation d’être plus vert qu’un poireau gallois. Svelte et coquet, il entretenait son physique. Tant par l’exercice que par des soins cosmétiques. Il allait chaque jour au manège dans les fossés de la citadelle. Trois fois par semaine, il prenait la leçon à la salle d’armes avec le prévôt du régiment de tirailleurs. Sportman auto-déclaré, il s’était même rendu, en juin 1936, aux Jeux Olympiques à Berlin. Il en était revenu plus impressionné par la santé des Allemandes que par les exploits de Jesse Owens. Chaque année, il renouvelait sa garde-robe pour prendre les eaux à Vichy. Sans omettre dans la foulée de s’octroyer quelques escapades à Paris. Ses retours étaient souvent teintés de nostalgie. Nostalgie éphémère. Le comte aimait trop la vie pour se complaire dans le spleen. Il fréquentait le Cercle des officiers, jouait à la roulette au Casino, prenait l’absinthe au quotidien. Il banquetait et n’omettait jamais de rendre une invitation. Privé de bel canto et de la fréquentation des petites danseuses du corps de ballet, depuis l’incendie du théâtre Saint-Gabriel, en 1927, il avait ses habitudes au Lido. Ayant toujours refusé de briguer un mandat électoral, il ne s’intéressait pas moins à la politique. Il se définissait comme étant un républicain bonapartiste et sa fortune et son aura étaient telles que chacun savait bien, qu’à lui tout seul, il pouvait faire ou défaire une élection municipale à Ajaccio. Enfin, dandy dans ses faits, dires et mises, il dictait la mode masculine dans la cité impériale ce qui lui valut la formule admirative jusqu’alors réservée aux officiers de marine en tenue qui mettaient pieds à terre Quai des Torpilleurs : « Niente ch’ à vede u pieghu lu pantalon si vede chì l’omu hè di Toulon ! »

Maria Assunta, elle, recluse depuis 20 ans dans son attitude d’opposition à toute œuvre de chair n’en reprochait pas moins à son légitime époux de chercher et trouver ailleurs des compensations à ses besoins. S’en suivaient alors, de façon cyclique, crises de jalousie et vociférations. Possessive à l’extrême, Freud aurait avec délectation parlé dans pareil cas de pulsion d’emprise sur un fonds névrotique avéré. Quand, pour sa part, Zia Ninina, moins connue des savants mais réputée pour voir, y voyait un cas qui relevait de l’exorcisme.

En ce 3 septembre de l’an 1939, en dépit des louables efforts du comte Armand pour détendre l’atmosphère, le repas d’anniversaire de Jeanne fut des plus morne. Pour comble, parvenus au dessert, le gâteau à peine découpé, un planton se présenta. Il était porteur d’un ordre intimant au médecin major Jallibert, époux de Grazia, d’avoir à rejoindre sans tarder l’hôpital militaire d’Ajaccio. Dans les minutes qui suivirent un émissaire de la préfecture de la Corse transmis à Horace Perfetti, mari de Baptistine, et sous-directeur des Postes et Télégraphes, l’ordre de se rendre au Palais Lantivy de toute urgence. Horace très pâle obtempéra sans commentaires. Le médecin-major prit le temps de déguster une large portion de gâteau et de vider sa coupe de champagne avant de prendre congé. Tenté un instant de s’interroger à haute voix sur les causes de pareils contretemps le comte se ravisa et d’un ton très grand siècle demanda à ces dames l’autorisation de se retirer dans son cabinet de travail.

Un silence pesant s’installa dans la salle à manger. La mère avait l’habitude de se murer dans un tel mutisme. Mais la tension, quasi palpable, inquiéta au plus haut les filles de madame Brunel. Les questions ne leur manquaient pas. Encore fallait-il les poser. Baptistine, d’une timidité maladive rougissait avant même de prononcer la moindre syllabe, Jeanne en théorie reine du jour n’avait pas voix au chapitre. Finalement, après plus d’un quart heure de mutisme, d’incertitudes et de doutes, Grazia n’y tenant plus osa : « Mère que se passe-t-il ? Nous voyons bien que vous êtes en proie à une grande contrariété. Parlez, je vous en conjure ! »

Sans répondre directement, Maria Assunta s’adressa à sa cadette et, pour la soustraire à une explication qui risquait de heurter de chastes oreilles, elle lui demanda avec un vezzegiativo ajaccien qui lui était habituel lorsqu’elle parlait à Jeanne : « Ma cocotte belle va porter son café à ton père. »

La jeune fille à peine sortie la comtesse tira d’un réticule un morceau de papier où figurait un seul mot : CORNUTA.

Dans les minutes qui suivirent, alors que ses deux sœurs s’efforçaient, en vain de trouver des paroles de réconfort pour leur mère, Jeanne revint avec son plateau et le café fumant pour annoncer, d’un ton mi-figue mi-raisin : 

« Père est dans les bras de Morphée…

- Cosa ! U bruttù porcu ! In casa nostra ! Dans les bras de Morphée ?  Qual’hè dinò sta putana ! »

Ulcérée par cette nouvelle trahison, sous le toit conjugal, au vu et au su de son innocente jeune fille, Maria Assunta d’un bond se saisit du couteau à découper et se rua vers le cabinet de travail du comte Armand.

Le soir les voisins, sous le choc, commentèrent pudiquement le « dramatique accident ». Certains avec un air de ne rien ignorer évoquèrent un suicide. La rumeur se propagea, franchit l’Octroi pour aller jusqu’aux Salini et remisa au rang de fait-divers ce 3 septembre 1939 inscrit dans l’Histoire en tant que date de la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne.

  

  

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