Charlie Galibert - À propos du Décaméron 20/2.0

Charlie Galibert revient sur l’expérience littéraire du Décaméron 20/2.0. Une profonde respiration quand l’air confiné devenait suffocant. Un geste de tendresse et d’intelligence entre nous…

    

   

« Livre de l’île, île dans l’île, île ivre d’île, île ivre de livre… »

Miettes goulues mais tremblantes

autour de l’expérience Albiana Decameron 2020 

Charlie Galibert

 

« Je vis l’engrenage de l’amour et la transformation de l’amour, je vis l’aleph, sous tous les angles, je vis sur l’aleph la terre, et sur la terre de nouveau l’aleph et sur l’aleph la terre, je vis mon visage et mes viscères, je vis ton visage, j’eus le vertige et je pleurai, car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. »

(Jorge Luis Borges, L’aleph, 1949, Gallimard, 1977)

 

 

Ainsi passe la vie et les regrets succèdent aux désirs sans que nous ne sachions trop comment  ce qui n’a pas été remplacé aurait pu être. Est-ce à dire que nous ne changeons pas, que rien ne nous change, que, juste, à peine, insensiblement mais sensiblement, nous devenons ? Et peut-être est-ce cela la vie, est-ce cela vivre ? À moins qu’à n’être que le rien que je suis, cela n’ait, en fin de compte, aucune importance. Que même ton regard, tes mots, ta main, même ton amour n’ait déjà jamais existé. Mais alors à quoi bon ? À quoi bon ?

 

Autour du cadavre exquis communautaire insulaire

Aventure artistique, intellectuelle, affective, communautaire, existentielle

Illustration que l’art – ici essentiellement la littérature – est la preuve que la vie ne suffit pas.

 

Texte à plusieurs mains au pays de la polyphonie

Texte à plusieurs voix au pays des murs en pierres sèches

Arlequin polyphonique.

 

Cousinade

 

Projet Liavek des années 80 autour de l’édification d’une ville imaginaire par la collaboration de plusieurs auteurs, à peine décalé des Villes invisibles d’Italo Calvino décrivant son Empire au Grand Khan ne le connaissant pas dans son intégralité ;

Projet Borges de Jean Dominique Toussaint autour de la recherche par tous les auteurs volontaires d’une nouvelle disparue de Borges ;

Borges, toujours et son Aleph contenant l’infinité de l’espace cosmique dans une sphère minuscule aux couleurs chatoyantes ;

Marelle de Julio Cortazar, qui peut se lire de différentes manières, qui chacune offre un sens différent, une histoire différente suivant le choix des chapitres que l’on effectue, choix qui fait du lecteur le véritable auteur du roman prodigieux (lector in fabula) ;  

Livre-quête du Pays de la nuit, actualisée par le règne du Seigneur du Covid ;

Manguel et Guadalupi et leur Guide de nulle part et d’ailleurs (1981 Editions du Fanal, réédition Actes Sud) listant tous les lieux imaginaires de la littérature ;

 

Réalitéfiction

 

Mais c’est le statut même de la réalité et de sa pseudo séparation d’avec la fiction que conteste le Décameron : si le Décameron 2020 a existé c’est que près des 140 auteurs « corses » qui l’ont porté à l’existence ont estimé que la crise traversée n’existait pas si elle n’était pas parlée ou écrite, transformant ce peuple de bergers post contemporains en  platoniciens pour qui le lieu brut, le monde que les sciences appellent réalité vraie, pourrait bien n’être qu’un jeu de l’esprit avec l'espace, ses formes et contenus.

 

« Si donc en beaucoup de points, sur beaucoup de questions concernant les Dieux et la naissance du monde nous ne parvenons pas à nous rendre capables d'apporter des raisonnements cohérents de tous points et poussés à la dernière exactitude, ne vous en étonnez point. Mais si nous vous en apportons qui ne le cèdent à aucun autre en vraisemblance, il faut nous en féliciter, nous rappelant que nous ne sommes que des hommes, en sorte qu'il nous suffit d'accepter en ces matières un conte vraisemblable et que nous ne devons pas chercher plus loin » (Platon, Timée, 29, c-d).

 

Si l’on prend Platon au sérieux, Le muthos – le conte, le mythe – serait ce-qui-donne-à-croire à la réalité, ce qui donne, véritablement, à penser. Ce ne serait  pas tant la réalité qui susciterait le conte, comme dans la pensée triviale de sens commun, que la réalité elle-même qui serait un conte, le conte des contes. Pour Platon, la réalité est tout juste un « conte vraisemblable », le degré zéro de l’imaginaire. Dans une telle conception, le réalisme ne serait donc qu’un conte qui veut se faire passer pour le texte premier, la réalité même en tant que conte, la réalité en tant que fiction.

 

En fin de compte, il y a un conte au commencement.

 

La réalité est l'imagination faisant écart d'elle-même – poïesis. Au début est la poésie.

 

C’est tout le contraire du trivial « tout le reste n’est que littérature » : il n’y a pas de « reste » : tout est déjà de la littérature.

 

Le monde est fait de la floraison de nos représentations. L’institution même de la société est imaginaire. Elle s'érige d’abord comme la création de significations imaginaires sociales qui relient les hommes et donnent naissance à leur action. Et seulement ensuite dans une dimension matérielle. En tant que processus d'auto-création et d'auto-institution (poïesis), elle correspond à une création libre et immotivée du collectif anonyme concerné. Bourdieu dit-il autre chose lorsqu’il explique que la réalité à laquelle nous mesurons toutes les fictions, n’est que le référent universellement garanti d’une illusion collective ?

 

Corses platoniciens et Bourdieusiens édifiant le Decameron comme un mythe à vivre, pour vivre, contre la pseudo réalité médicale, socio économique et, surtout, politique, autoritaire, confinement-concentrationnaire..

 

Heidegger écrit que penser est comme travailler un coffre. Le Décameron est un coffre. Un coffret de désirs, de terreurs, d’humour. De survie. Non : de vie !

 

Comédie humaine, grande fresque littéraire

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Le but du voyage est le chemin

On peut parler d’œuvres symphoniques dirigées par un chef d’orchestre, chef d’orfèvre, maître d’œuvre, de forge, de chant.

Proximité avec l’œuvre d’Armand Scholtès et son travail sur les séries et la non répétition du même (Deleuze)

 

D’un Concerto pour mandolines

 

D’une partition structuraliste avec variations Schönberg

D’un labyrinthe de sentiments sensations affects analyses

De structures dissipatives à la Prigogine

De catastrophes à la René Thom

De mélange de cristal et de fumée à la Atlan

 

Des fractales à la Mandelbrot

 

Aussi, la « carte du maraudeur » d’Harry Potter et ses amis découvrant Poudlard

La carte de « l’île au trésor » de Long John Silver

 

Une nouvelle carte de Corse – au 367ème.

 

Assurément, ce recueil (production, création) est toute-littérature, construction, château des 1001 nuits, un texte par jour, un texte par nuit, pour lutter contre la mort, pour attendre l’amour,

Littérature autre se débattant avec la mort avec les armes de l’humour, de la peur, de l’empathie

 

Un roman-fleuve, des romans gouttes, alimentant la mer qui construit l’île en son centre ainsi qu’un miroir

Polir un miroir de la Corse et du monde, qui confirme cette capacité, puissance, énergie, désir de l’île à faire monde, nombril du monde, un point dans l’infini, un point qui est tout

– un point, c’est tout !

 

Livre initiatique au « tourisme éblouissant » des écriteurs et lecteurs de L’Île

 

Projet universaliste édifiant une île dans l’île, un château-voyeur à la tête pivotant dans les nuages à 360° au sommet du volcan corse,

un mirador, mais gentil, doux, volontaire, humain,

rien à voir avec le panoptique carcéral de Bentham

 

Le Décameron offre une vision de l’île, un prisme chatoyant (poèmes, analyses, réflexions, nouvelles, mises en abyme, références, séries, divers-sification)

 

une leçon de créativité de cette île même pas aussi peuplée que Nice,

avec la coïncidence de 367 contributeurs-scripteurs insulaires,

360 communes,

365 jours par an,

chaque jour d’une année, un jour par commune, ont amené leur pierre pour édifier un monde une tour

(un peu comme si les Corses réels construisaient fabriquaient édifiaient dans la réalité un roman de Jean-Pierre Santini)

 

L’écriture et le livre

Livre de l’hospitalité

Livre de l’île, île dans l’île, île ivre d’île, île ivre de livre…

 

Comme autrefois on amenait sa bûche familiale pour mettre dans le poêle de l’école en hiver,

 

Livre se construisant, page par page feuille par feuille, comme « La maison des feuilles » de Danielewski.

 

Auteurs écrivant seuls, à deux, à trois, anonymement, sous pseudonyme, sous le nom d’un personnage réel ou de roman.

 

Mains petites mains comme ces marques en négatifs et positifs sur la surface des grottes préhistoriques,

Pétroglyphes pour une autre Vallée des merveilles,

signes de Nazca,

Pozzines goutte-à-goutte, herbe à herbe du lac de Ninu,

Machu Picchu,

textes érigeant comme des petits menhirs des statues qui regardent l’île et qui regardent le monde en un Filitosa de papier,

statues de feuilles volantes

 

Vagues de la mer,

île se prenant par les mains,

île se prenant par la mer,

 

Quelles voix, quels chants, quel chant unique et prodigieux, montant vers les étoiles

On se rappellera le panthéon des dieux chez Tolkien et la création du monde par la coordination du chant des Valars, ensemble, par le son et l’harmonie

 

« L’exclusive fatalité, l’unique tare qui puissent affliger un groupe humain et l’empêcher de réaliser pleinement sa nature, c’est d’être seul »

(Lévi-Strauss, Race et histoire, Folio, 1995, 73).

 

Autant de petites lumières dans la nuit contemporaine du passage de la comète Néowise,

Textes petites comètes lumineuses

 

Petites vagues petites vagues alimentant la mer,

Rideau de pluie de mots montant vers le ciel,

Cerfs-volants multicolores,

Ballons multicolores,

Chauve-souris,

Eclats de quartz scintillant et de granite rouge du Gozzi ouvrant sa bouche pour prononcer

LE MOT

 

Vol tourbillonnant de martinets esquissant des topologies en trois dimensions,

se frôlant, faisant masse,

chaque unité croisant et s’accouplant à l’autre,

unicité et multiplicité,

singularité et l’universalité,

l’une dans l’autre

 

Grande altérité, danse de visages précédant mon visage

Carnaval à la saison des masques

Pas de grosse tête cependant

Masques se poussant du nez de la langue tirée à la Jeronimus Boch ou Brueghel,

« Où est Charlie ? » Devenant « Où est la Corse ? »

 

L’haïssable « qui on est ! »  devenant « qui sommes-nous – d’où venons-nous ou allons-nous ? »

 

« Qui suis-je ? »

 

De l’Arcimboldo, aussi, et ses saisons,

Du cahier de vacances à colorier

Du rébus

Du collage

 

Du structuralisme (tout supérieur à la somme de ses parties), de l’existentialisme, du nihilisme, du positif, du constructif,

 

Une philosophie se construisant à plusieurs, ensemble et séparément

– n’est-ce pas cela la démocratie même

 

« Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange,

un jour de palme, un jour de feuillages au front,

un jour d’épaules nues où les gens s’aimeront,

un jour comme un oiseau sur la plus haute branche »

 

Des textes pavés pour une route nue

une révolte contre la réduction au silence

Contre l’irruption du pouvoir dans l’intimité des foyers, l’intimité des êtres,

l’interdiction faite de se toucher, de se prendre dans les bras,

l’obligation de laisser mourir seuls les anciens,

 

Big Brother : 1984 en 2020

 

solidarité, communauté,

envie,

en-vie,

désir,

énergie,

« Aimer c’est regarder ensemble dans la même direction »,

disait un poète qui se rêvait jardinier, abandonnant sa dernière lettre à Borgo,

 

Qui doutera qu’il y a de l’amour là-dedans.

Qu’on aurait pu faire avec l’amour, après

Qu’on ne fera pas avec l’amour, après,

 

L’apocalypse en marche sur ses mollets marathoniens de finance, de faim et de mort

 

Une myriade de désirs singuliers qui font de leur pâte à modeler un être polymorphe,

- la cour de récréation de la Corse –

un Golem – et qui marche !

 

une pieuvre édifiant de tous ses membres un monde d’eau de terre de feu de souffle,

une envie de vivants

 

Une île dans l’île travaillant à l’île,

Anamorphoses, métamorphoses, transformation, dynamique,

 

« L’Homme s’extirpant de l’oeuf » (« Enfant géopolitique observant la naissance de l’Homme nouveau ») de Dalí

 

Dans cette aventure littéraire partagée comme telle, l’homme le plus éloigné de moi est le plus proche. Le visage de l’autre me regarde même lorsqu’il ne me regarde pas. L’intersubjectivité insulaire précède et suit la subjectivité de chacun et chacune, la poignée de mains précède la main, le bonjour précède le je pense.

Rien n’existe plus que l’homme que je ne vois pas.

 

L’île dit l’île à haute et intelligible voix, le temps des secrets s’ouvre comme l’écrin des parfums subtils et uniques, l’île se voit, se donne à voir, se dit, s’écrit.

 

La Corse écrit.

La Corse s’écrit.

S’écrie.

Ses cris.

 

Plus d’ « eau dans la bouche »,  plus de « pierre lancée (qui) ne se rattrape plus », plus d’« affare di casa »,

mais une « île diserte », un concert d’Indiens sortant de leurs réserves

 

L’île sacrée se chante,

asphodèles, myrtes, bruyères, nepeta

Immortelle

L’île se dit immortelle mortelle

 

Voix des vivants des morts des femmes des hommes des enfants des bêtes

des maisons de parpaings, des rivalités et des haines en feu éteintes sous la pluie de l’encre des mots

 

« Elle est retrouvée.

Quoi ? – l’Eternité.

C’est la mer  allée

Avec le soleil »

 

L’île file dans l’espace et le temps, comète traduisible, intraduisible

dont l’intraductibilité est la condition même de la traductibilité,

dont l’incommunicabilité est la condition même de la communicabilité,

réciproque, complexe,

ombres et lumières,

oxymorale,

 

Camusienne

 

Toute vérité contient en elle son amertume, comme toute négation est aussi floraison de oui. C’est à la seule condition d’être capable de vivre sans tromper sa soif que le désert se peuple des eaux vives du bonheur.

 

Île à la va comme je te dis,

à la va comme je te lis,

à la va comme je te vis.

 

On dira de l’initiateur qu’il a été un passeur, un facilitateur,

voire un exhausteur de goût,

mais il a surtout été un couturier Arlequin,

un philosophe,

un artiste,

un créateur d’humanité,

un homme de bonne volonté

 

Papa Arlequin du projet Décameron

 

Il a provoqué la rencontre, la multiplicité

Le dépassement de l’individualité et de l’individualisme corsiste par la Personne Haute

 

« C’est au solitaire que je dirai mon chant, à ceux qui se sont retirés seuls ou à deux dans la solitude, et quiconque a encore des oreilles pour entendre l’inouï, j’accablerai son cœur de tout le poids de mon bonheur » (Nietzsche).

 

La multiplicité est requise par et pour la genèse relationnelle de la personne humaine. L’Homme ne devient Homme que parmi les Hommes. Cette cohabitation est la condition ultime de notre être-avec-les-autres.

Et l’Être avec les autres est plus fort que l’Être pour la mort

 

En tant qu’individu singulier, nous sommes tous peuplés des autres humains, moins île qu’archipel, parce que l’humanité est bigarrée, Arlequine

 

Depuis le Décaméron, nous savons que la Corse n’est pas une île, mais un archipel.

 

Cet Homme parmi les hommes a incité à la multiplication des témoignages, des expressions, la mise à nu de l’humaine condition de l’humanité, non plus comme une guerre, non plus comme de l’incommunicable ou de l’incompréhensible, mais par le métissage premier des personnes dans leur singularité, leur vulnérabilité, leur créativité.

 

Il a pratiqué l’éthique du respect de l’ouverture, de l’hospitalité inconditionnelle

- ce qui est tout le contraire de la tolérance cet outil du pouvoir.

 

Il a promu, provoqué (et géré !) une politique des corps et des esprits des visages et des mots

Une démocratie face au déni-cratie de démocratie du pouvoir

Une philosophie d’autrui, une littérature, un art, une création relationnelle, réciproque.

 

Écrire ensemble est vivre ensemble.

Faire-livre ensemble est vivre-ensemble

 

Livre de l’hospitalité

Littérature Harlequine

Corse Harlequine

Humanité Harlequine

 

Le Decameron 2020 a permis de pratiquer la création avec l’autre, de pratiquer l’intelligence avec l’étranger, de réaliser qu’il n’y a pas d’étranger, d’autre, mais seulement un être humain que nous ne connaissons pas encore : la pièce colorée qu’Arlequin attend avec impatience pour danser le théâtre du monde.

 

Il s’agit désormais de faire que ce qui a été ne devienne pas hiver.

 

 

 

Bastelicaccia – Nice, 5 -7 aout 2020

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