Quand ils étaient jeunes... Arthur Rimbaud

     

Les tous premiers poèmes d’Arthur Rimbaud… déjà pointait le génie, non ? (présentation Lina Biancarelli)

  

 

Ver Erat ; Les étrennes des orphelins

Arthur Rimbaud

 

Rimbaud, le poète maudit, le voyant, le grand, l’immense, l’incontournable. Rimbaud et son visage rêveur d’éternel adolescent qui orne livres, sacs et autres tasses et badges… 

Bref, Rimbaud. Lui aussi a commencé ado à écrire des poèmes – à 14 ans déjà ! –  son premier poème pour un concours à l’école : en latin, dans la forme classique « Ver erat… », C’était le printemps…

Un poème avec les défauts d’une forme donnée un peu rigide mais avec la luminosité, la dualité, l’intelligence qui caractérisera son œuvre. Rimbaud, sa quête perpétuelle pour être lui-même : irrévérencieux au possible, libre donc. Comme sa poésie. Mais à 14 ans, il se cherche, il écrit, il tâtonne.

À 15 ans, classe de seconde, il écrit Jugurtha, en vers plus libres est plutôt complaisant envers Napoléon III, toujours en latin pour « Le bulletin officiel », plus tard il écrira des poèmes très critiques contre lui.

Enfin le premier poème connu (car publié dans La Revue pour tous en janvier 1870) en français est « Les Étrennes des orphelins ». Ce poème avait déjà été envoyé plus tôt à la rédaction, et Rimbaud avait reçu cette réponse du journal : « La pièce de vers que vous nous adressez n’est pas sans mérite et nous nous déciderions sans doute à l’imprimer, si par d’habiles coupures, elle était réduite d’un tiers – Et puis revoyez ce donc ce vers qui vous a échappé : le cinquième du paragraphe III. »

On ne peut que supposer que Rimbaud a procédé à ses changements avant d’être finalement publié. On retrouve dans ce poème les échos d’un thème très apprécié du XIXe siècle : les orphelins. D’ailleurs, ce poème fait une référence claire au poème de Victor Hugo « Les pauvres gens » publié quelques mois plus tôt par la même revue. Inspirant, certes, mais surtout inspiré…

   

« Ver erat »

Ver erat, et morbo Romae languebat inerti

Orbilius : dira tacuerunt tela magistri

Plagarumque sonus non jam veniebat ad aures,

Nec ferula assiduo cruciabat membra dolore.

Arripui tempus : ridentia rura petivi

Immemor : a studio moti curisque soluti

Blanda fatigatam recrearunt gaudia mentem.

Nescio qua laeta captum dulcedine pectus

Taedia jam ludi, jam tristia verba magistri

Oblitum, campos late spectare juvabat

Laetaque vernantis miracula cernere terrae.

Nec ruris tantum puer otia vana petebam :

Majores paruo capiebam pectore sensus :

Nescio lymphatis quae mens divinior alas

Sensibus addebat : tacito spectacula visu

Attonitus contemplabar : pectusque calentis

Insinuabat amor ruris : ceu ferreus olim

Annulus, arcana quem vi Magnesia cautes

Attrabit, et caecis tacitum sibi colligat hamis.

 

Interea longis fessos erroribus artus

Deponens, jacui viridanti in fluminis ora

Murmure languidulo sopitus, et otia duxi

Permulsus volucrum concentu aurâque Favoni.

Ecce per aetheream vallem incessere columbae,

 

Alba manus, rostro florentia serta gerentes

Quae Venus in Cypriis redolentia carpserat hortis.

Gramen, ubi fusus recreabar turba petivit

Molli remigio : circum plaudentibus alis

Inde meum cinxere caput, vincloque virenti

Devinxere manus, et olenti tempora myrto

Nostra coronantes, pondus per inane tenellum

Erexere... Cohors per nubila celsa vehebat

Languidulum roseâ sub fronde : cubilia ventus

Ore remulcebat molli nutantia motu

Ut patrias tetigere domos, rapidoque volatu

Monte sub aerio pendentia tecta columbae

Intravere, breve positum vigilemque reliquunt.

O dulcem volucrum nidum ! ... Lux candida puris

Circumfusa humeros radiis mea corpora vestit :

Nec vero obscurae lux illa similima luci,

Quae nostros hebebat mixta caligine visus :

Terrenae nil lucis habet caelestis origo !

Nescio quid caeleste mihi per pectora semper

Insinuat, pleno currens ceu flumine, numen.

 

Interea redeunt volucres, rostroque corona

Laurea serta gerunt, quali redimitus Apollo

Argutas gaudet compellere pollice chordas.

Ast ubi lauriferâ frontem cinxere corona,

Ecce mihi patuit caelum, visuque repente

Attonito, volitans super aurea nubila, Phoebus

Divina vocale manu praetendere plectrum.

Tum capiti inscripsit caelesti haec nomina flamma :

« TU VATES ERIS »... In nostros se subjicit artus

Tum calor insolitus, ceu, puro splendida vitro,

Solis inardescit radiis vis limpida fontis.

Tunc etiam priscam speciem liquere columbae :

Musarum chorus apparet, modulamina dulci

Ore sonans, blandisque exceptum sustulit ulnis,

Omina ter fundens, ter lauro tempora cingens.

   

   

Traduction:

 

« C'était le printemps »

 

C'était le printemps, et une maladie retenait Orbilius immobile à Rome. Les traits de mon barbare maître se perdirent dans le silence. Le bruit des coups n'atteignait plus mes oreilles et mes membres avaient cessé de subir la torture de la férule, d'ordinaire sans répit.

Je saisis l'occasion. Je gagnai les campagnes riantes, abandonnant derrière moi tout souvenir. Éloigné de l'étude et délivré de tout souci, je sentis de douces joies ranimer mon esprit épuisé. Un je ne sais quel charme tenait mon cœur ravi et, sans songer désormais ni à l'école rebutante ni au noir ennui que distillaient les leçons de mon maître, je me délectais à contempler la vaste plaine et à ne rien perdre des heureux miracles de la terre en son printemps. Mon cœur d'enfant ne recherchait pas seulement les vaines flâneries de la campagne ; il contenait de plus hautes aspirations ! Je ne sais quelle inspiration divine donnait des ailes à mes sens exaltés. Comme frappé de stupeur, je restais silencieux, les yeux perdus dans cette contemplation. Je sentais monter en moi un véritable amour pour la nature en feu : tel jadis l'anneau de fer attiré par la force secrète de la pierre de Magnésie et venant sans bruit s'attacher par d'invisibles crochets.

  

Cependant, reposant mes membres fatigués par de longues errances, je m'étendis sur la rive verdoyante d'un fleuve. Le discret murmure des eaux m'assoupit, et je prolongeai le plus possible cet instant de repos, charmé par le concert des oiseaux et le souffle du zéphyr. Et voici que par la vallée aérienne s'avancèrent des colombes, blanche troupe, portant dans leur bec des guirlandes de fleurs que Vénus avait cueillies, toutes parfumées, en ses jardins de Chypre. Leur essaim vint doucement se poser sur le gazon où j'étais étendu. Lors, battant des ailes autour de moi, elles me ceignirent la tête, me lièrent les mains d'une chaîne de verdure et, couronnant mes tempes de myrte odorant, elles m'élevèrent, bien léger fardeau, dans l'abîme... Leur troupe m'emportait par les nues élevées, à demi assoupi sous la frondaison des roses. Le vent caressait de son souffle ma couche mollement balancée. Quand elles eurent atteint leurs demeures natales et que d'un vol rapide elles eurent gagné leurs asiles suspendus, au pied d'une montagne dont le sommet se perdait dans les airs, elles me déposèrent rapidement et me laissèrent éveillé. O le doux nid d'oiseaux !... Une lumière étrangère à la terre, une lumière d'origine céleste ! Et c'est bien une onde céleste qui ne cesse de s'infiltrer en moi et coule comme à plein flot, - une onde divine...

  

Cependant les oiseaux reviennent, et dans leur bec portent une couronne de laurier tressé semblable à celle dont est ceint Apollon quand il s'éjouit à faire vibrer, du pouce, les cordes harmonieuses. Mais quand je fus couronné de laurier, voici que le ciel s'ouvrit devant moi et que, soudain frappé de stupeur, je vis Phébus lui-même qui, volant sur une nuée d'or, me tendait de sa main divine le plectre sonore.

Alors il écrivit sur ma tête ces mots en lettres de feu : " TU SERAS POÈTE "... Dans mes membres se glisse une chaleur extraordinaire. Telle, nappe brillante de pur cristal, la fontaine limpide s'enflamme aux rayons du soleil. Les colombes abandonnèrent aussi leur première forme : le chœur des Muses apparaît chantant d'une voix douce des hymnes mélodieux. Je me sens enlevé, porté par leurs tendres bras, pendant qu'elles profèrent trois fois le présage et me couronnent trois fois de laurier.

    

   

Les étrennes des orphelins

 

I

 

La chambre est pleine d'ombre ; on entend vaguement

De deux enfants le triste et doux chuchotement.

Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,

Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève...

- Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ;

Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux ;

Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,

Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,

Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant...

 

II

 

Or les petits enfants, sous le rideau flottant,

Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.

Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure...

Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or

Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor

Son refrain métallique en son globe de verre...

- Puis, la chambre est glacée... on voit traîner à terre,

Épars autour des lits, des vêtements de deuil

L'âpre bise d'hiver qui se lamente au seuil

Souffle dans le logis son haleine morose !

On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose...

- Il n'est donc point de mère à ces petits enfants,

De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?

Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,

D'exciter une flamme à la cendre arrachée,

D'amonceler sur eux la laine et l'édredon

Avant de les quitter en leur criant : pardon.

Elle n'a point prévu la froideur matinale,

Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ?...

- Le rêve maternel, c'est le tiède tapis,

C'est le nid cotonneux où les enfants tapis,

Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,

Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches !...

- Et là, - c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur,

Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;

Un nid que doit avoir glacé la bise amère...

 

III

 

Votre coeur l'a compris : - ces enfants sont sans mère.

Plus de mère au logis ! - et le père est bien loin !...

- Une vieille servante, alors, en a pris soin.

Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;

Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée

S'éveille, par degrés, un souvenir riant...

C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant :

- Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !

Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes

Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux,

Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux,

Tourbillonner, danser une danse sonore,

Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !

On s'éveillait matin, on se levait joyeux,

La lèvre affriandée, en se frottant les yeux...

On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,

Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,

Et les petits pieds nus effleurant le plancher,

Aux portes des parents tout doucement toucher...

On entrait !... Puis alors les souhaits... en chemise,

Les baisers répétés, et la gaîté permise !

 

IV

 

Ah ! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois !

- Mais comme il est changé, le logis d'autrefois :

Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,

Toute la vieille chambre était illuminée ;

Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,

Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer...

- L'armoire était sans clefs !... sans clefs, la grande armoire !

On regardait souvent sa porte brune et noire...

Sans clefs !... c'était étrange !... on rêvait bien des fois

Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,

Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure

Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure...

- La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui

Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui ;

Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises :

Partant, point de baisers, point de douces surprises !

Oh ! que le jour de l'an sera triste pour eux !

- Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus,

Silencieusement tombe une larme amère,

Ils murmurent : « Quand donc reviendra notre mère ? »

 

V

 

Maintenant, les petits sommeillent tristement :

Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,

Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !

Les tout petits enfants ont le coeur si sensible !

- Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,

Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,

Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,

Souriante, semblait murmurer quelque chose...

- Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,

Doux geste du réveil, ils avancent le front,

Et leur vague regard tout autour d'eux se pose...

Ils se croient endormis dans un paradis rose...

Au foyer plein d'éclairs chante gaîment le feu...

Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;

La nature s'éveille et de rayons s'enivre...

La terre, demi-nue, heureuse de revivre,

A des frissons de joie aux baisers du soleil...

Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil

Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,

La bise sous le seuil a fini par se taire ...

On dirait qu'une fée a passé dans cela ! ...

- Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris... Là,

Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,

Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose...

Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,

De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;

Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,

Ayant trois mots gravés en or : « A NOTRE MÈRE ! »

    

    

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