Nous ne sommes pas en guerre, nous sauvons des vies ! - Sylvia Cagninacci

Sylvia Cagninacci depuis Santa Maria di Lota, fait le récit de ses sentiments à l’heure des discours belliqueux du président Macron. Féminisme, amour de la vie, respect des équilibres naturels comme antidote !

    

 Nous ne sommes pas en guerre, nous sauvons des vies !

     

J’en étais à me resservir pour la troisième fois du café, essayant d’imaginer comment j’allais organiser ma journée, tout en écoutant les infos, quand le nom d’Annie Ernaux prononcé par Nicolas Demorand m’a fait tendre l’oreille. C’était l’heure de « Lettre de l’intérieur », un dispositif imaginé par France Inter depuis le début du confinement qui consiste à demander aux écrivains d’écrire une lettre à une personne de leur choix. La veille, j’avais écouté avec émotion Augustin Trapenard lire celle qu’Erri de Luca[1] avait envoyée à son amie, emprisonnée pour avoir pour avoir bloqué la voie publique lors d'une manifestation contre la ligne TGV Lyon-Turin. Incroyable, ai-je pensé ! Dans ma solitude de confinée, voilà que j’avais des nouvelles fraîches via les ondes de mes deux écrivains préférés.

Annie[2], elle, s’adressait directement au président Macron et s’interrogeait, après avoir cité les premiers vers du « Déserteur » de Boris Vian, sur la pertinence de son vocabulaire guerrier pour décrire la crise sanitaire et les moyens de la combattre. Je cite : « Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et  ce qu’on pouvait lire sur la  banderole  d’une manif  en novembre dernier - L’état compte ses sous, on comptera les morts - résonne tragiquement aujourd’hui. » À la fin de ce paragraphe un sanglot est venu me surprendre, puis un autre l’a suivi et j’ai éclaté en larmes. Je suis restée là, un petit temps, debout près de la table, à me demander ce qui m’arrivait exactement. Était-ce la chanson de Boris Vian qui m’ayant précipité dans le puits de mon adolescence, m’avait à ce point troublé ? La nostalgie d’un temps lointain ? Ou au contraire la triste perspective des bilans que nous aurions à dresser, les bilans de nos inhumanités ? Je ne sais pas bien mais d’un coup, j’ai eu l’impression d’avoir basculé dans un autre monde. Rien ne serait plus comme avant. C’était aussi terrible qu’exaltant ! Dans mes pleurs, il y avait presque autant de joie que de honte.

  

Alors que je me dirigeai vers la salle-de-bains, encore tout émue par les mots de la grande Annie, j’ai essayé de me rappeler ce que j’en avais pensé, moi, de notre président, ce soir-là, à la télévision[3]. Je me suis souvenu l’avoir trouvé un peu ridicule, à nous marteler, depuis son hôpital militaire improvisé de Mulhouse que nous étions en guerre. Avec son accent gaullien et sa bouille de premier de la classe, il m’avait plus fait penser à un fringuant adjudant qu’au père de la nation ! Mais bon. Le soir de son élection, il avait traversé, seul, la Place carrée du Louvre avec le même air martial. Prendre la pose devant le miroir que lui tendait la postérité, il aimait ça. Soit. Moi aussi je m’étais interrogé sur sa rhétorique guerrière et j’avais pensé à l’adage qui fait de l’attaque la meilleure défense. Mais sa posture jupitérienne avait malgré tout fonctionnée. J’avais entendu la voix de mon père résonner dans mes oreilles, me raconter l’appel du 18 juin. Il avait l’air de faire froid à Mulhouse. Dans la tente kaki, derrière lui, les malades avaient-ils le chauffage ? Des images de film en noir et blanc s’étaient bousculé dans ma tête, des réminiscences de lectures, Voyage au Bout de la Nuit, Les Thibault, L’homme foudroyé s’étaient superposées au visage de l’homme au regard d’acier qui nous parlait depuis le Grand Est d’un ennemi invisible que tous nous devions combattre en restant dans nos chaumières. Il m’avait convaincu. Notre génération de baby boomers n’était finalement pas épargnée. Avec lui, derrière lui, j’étais entrée dans l’Histoire. Les manuels scolaires retiendraient la date. Puis, comme tous les soirs, j’avais éteint la télé pour me chercher un film sur internet. Qu’y avait-il d’autre à faire ?

 

Coline Serreau, elle aussi, dans un post que j’avais partagé sur Facebook, quelques jours auparavant n’avait pas apprécié son ton de chef des armées. J’ai relu le passage sur mon téléphone. « Apprenons à survivre parmi les virus, à s'en protéger en faisant vivre l'espèce humaine dans des conditions sanitaires optimales qui renforcent son immunité et lui donnent le pouvoir d'affronter sans dommage les microbes et virus dont nous sommes de toute façon entourés massivement, car nous vivons dans la grande soupe cosmique où tout le monde doit avoir sa place. La guerre contre les virus sera toujours perdue, mais l'équilibre entre nos vies et la leur peut être gagné si nous renforçons notre système immunitaire par un mode de vie non mortifère », disait-elle, l’invitant pour sa part  à plus de modestie.

 

Annie, Coline… Leurs mots venaient percuter ceux d’une autre Annie, Annie Leclerc, dont je venais de terminer le livre Paroles de femme. Un livre écrit en 1974 et dont la lecture m’avait incroyablement fait prendre conscience que nos colères d’aujourd’hui contre les hommes prédateurs et le mépris des travaux dévolus aux femmes s’exprimaient déjà en des termes semblables il y a presque cinquante ans. Par quelles promesses de réussite nous étions-nous laissé emporter, nous, les femmes qui pendant toutes ces années avions continué à nous occuper des repas, du ménage, des enfants, des parents âgés en y ajoutant en plus le désir bien légitime de nous réaliser dans nos vies professionnelles ? Pour y parvenir, les plus riches d’entre nous avons délégué les tâches les moins nobles, c’est-à-dire les moins valorisées dans notre société patriarcale à d’autres femmes, issues de l’immigration pour la plupart… Et puis, j’ai repensé à la guerre à laquelle notre président nous demandait de participer et j’ai été frappée par une évidence. 

Une fois de plus je m’étais laissée prendre par un homme qui comme tant d’autres avant lui, quand il parlait à la France s’adressait aux hommes, mettant en avant les valeurs du guerrier, oubliant que plus de 80 % des infirmiers étaient des infirmières, plus de 85 % des aides soignants des aides soignantes et que la quasi totalité du personnel en Ehpad était féminin. Alors, reprise par les larmes, je me suis mise, moi aussi, à l’apostropher sous la douche, en lui rappelant que les femmes en tant de guerre, - si on y était, allons y - ont plus le sentiment de sauver des vies que de combattre la mort, que cela a toujours été leur rôle et que ses métaphores viriles lancées au vingt heures, ne rendait pas compte de la vérité de leur engagement. Une fois de plus, justice ne leur était pas rendue. Une fois de plus, la nature de leur travail n’était pas reconnue. Et qu’il ne vienne pas me dire que c’était du pareil au même : combattre l’ennemi invisible et sauver des vies parce que justement, si on s’était un peu plus préoccupé de sauver des vies, on en serait probablement pas là ! Et j’ai repensé aux migrants que lui et les autres grands hommes laissent se noyer en Méditerranée, à la détresse des sans-abris qui depuis dix ans se sont multiplié dans les rues de nos villes, - les villes de la cinquième puissance mondiale -,  aux femmes battues par leur conjoint malmenées dans les commissariats, aux caissières des supermarchés qui jonglent avec les temps partiels et à tous ceux et celles qui ne comprennent plus rien au monde dans lequel ils vivent, qui ont vu toutes leurs illusions mourir et qui, aujourd’hui confinés, se sentent inutiles, comme moi.

Et, tout en me séchant, j’ai poursuivi mon invective, pour moi seule. Non, l’heure n’était plus aux héros, tels que Macron les imaginait, aux fameux « premiers de cordée ». L’heure appartenait aux faibles aux vaincu.e.s de l’Histoire. Il ne s’agissait pas  d’attaquer et de vaincre ! D'être forts ! Nos héros aujourd'hui, - féminins, masculins – n’étaient pas des guerriers mais des soigneurs.euses et c’est de leurs vertus dont nous aurions besoin demain. Nous avions besoin de réparer, d’entretenir, de préserver, d’éduquer et d’aimer pas de tuer. On avait vu où nous avait mené la guerre contre le terrorisme lancée par Georges Bush après les attentats de septembre 2001. Au pire.

 

Puis, je me suis calmée. Les mots se sont taris devant le silence de la vallée de Lota en ce matin de début de printemps, devant la ligne noire des crêtes tracées sur le bleu du ciel et le scintillement de la mer qui s’offrait à ma vue depuis la fenêtre de ma chambre où je m’habillais. Devant la beauté, les mots semblent si faibles. J’avais de la chance d’être là, confinée dans un écrin de verdure où la guerre de Macron m’offrait le loisir de contempler comme jamais l’éveil de la nature. Devais-je me sentir coupable alors que d’autres ne disposaient que de 20 m2 et d’un bout de rue pour y faire les cents pas ? Non. Ces éclosions, ces floraisons splendides, qu’Erri de Luca avait décrit dans sa lettre, en rappelant la racine étymologique commune en italien de bourgeon et pierre précieuse « gemma » gonflaient mon cœur de vie et m’invitaient, comme jamais auparavant, à m’engager pour elles.

 

J’ai aussi lu les articles des spécialistes en toutes disciplines, virologues, écologues[4], qui font état du manque de moyen affectés aux recherches sur les causes de l’émergence et la multiplication de virus, tels que celui qui ravage notre planète. Il y a le trafic d’animaux sauvages en Asie, mais pas seulement. Parmi les grandes causes d’une telle épidémie et de celles à venir, il y a l’appauvrissement de la biodiversité, la destruction de l’habitat des animaux sauvages, la façon dont nous confinons de façon indigne les animaux d’élevage, les effets dévastateurs des insecticides, toutes ces guerres menées contre la vie, pour toujours toujours plus de profit.

 

J’ai fermé la fenêtre, appelé mon chien et nous sommes sortis nous promener sur la route, où ne passent plus que de rares voitures. J’ai cherché sur mon téléphone le podcast de Wajdi Mouawad[5], le directeur du théâtre de la Coline qui tient lui aussi, un journal de confinement. Il m’accompagne dans mes balades. Dans ma solitude, il est devenu mon meilleur ami. Il me parle de Nogent-sur-Marne où il habite, de l’érable du Japon, confiné dans son jardin, des rues de Montréal la nuit, de l’Arche de Noé, de ses amis du bout du monde, du sacrifice d’Isaac peint par Rembrandt, et de tant d’autres choses qui me donnent des espoirs de réconciliation universelle. C’est pour lui répondre que j’écris, inventant un chjami è rispondi, tout en photographiant les fleurs d’ail de Naples, les asphodèles, les mini cyclamens et les pissenlits qui bordent l’asphalte. J’attends l’apparition des hellébores ! Ce matin-là le chien a couru après son premier papillon.

 

 Sylvia Cagninacci - le 6 avril 2020

 Figarella, Santa-Maria-di-Lota,

[1] https://www.youtube.com/watch?v=vTgTD8nRscQ

[2] https://www.youtube.com/watch?v=QqU8lUuM-14

[3] https://www.youtube.com/watch?v=lELETiBvBEI

[4] http://www.rfi.fr/fr/culture/20200403-dominique-bourg-coronavirus-troublera-nos-societes-temps-long http://www.rfi.fr/fr/science/20200402-coronavirus-crise-sanitaire-peut-elle-provoquer-reveil-ecologique

[5] https://www.colline.fr/spectacles/les-poissons-pilotes-de-la-colline

         

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