Les enfants de Pandora (2e partie) - Jean-Louis Pieraggi

Suite et fin du roman écologiste de Jean-Louis Pieraggi.

  

  

 

Les enfants de Pandora

(suite et fin)

 

« Tout est chemin »
Proverbe Chinois

 

 

Alta Strada

 

Stella avait réglé son réveil bien avant le lever du soleil. Il était 4 heures et il faisait encore très sombre dans la chambre. Elle attrapa son téléphone pour arrêter la sonnerie et alluma sa lampe pour récupérer ses affaires. En sortant de la chambre, elle aperçut la cuisine qui était éclairée. Sa tante et le professeur San Marco étaient déjà attablés. Une cafetière et une théière trônaient sur la table, ainsi qu’un gros pain qui avait l’air de tout juste sortir du four.

« Bonjour Stella ! » saluèrent en cœur les deux matinaux.

Ils engloutirent rapidement leur copieux petit-déjeuner et préparèrent méticuleusement leurs affaires de randonnée.

Il faisait encore nuit quand ils sortirent de l’auberge. Mattea embrassa sa nièce :

« Soyez prudents ! »

Ils allumèrent leurs lampes frontales, ajustèrent les sangles de leur sac à dos, saluèrent une dernière fois leur hôte et rejoignirent le sentier qui montait vers le lac.

Stella adorait randonner à la lueur de sa lampe frontale. Le halo lumineux créait une ambiance très spéciale, une sorte d’intimité avec la nature. Elle se sentait enveloppée par une étoffe soyeuse et vivante.

Le chemin commençait peu à peu à grimper de manière plus soutenue. L’obscurité reculait et le ciel s’éclaircissait au fil des minutes. Quand ils arrivèrent sur les rives du lac de Melu*, les premiers rayons de l’aube firent leur apparition à travers les montagnes. Soudain, le lac prit des couleurs irréelles et tout le paysage s’anima sous la lumière caressante du soleil matinal.

« Quelle beauté ! » s’exclama Stella.

« C’est vrai, on a de la chance de pouvoir admirer ce spectacle », ajouta le vieux professeur

Ils restèrent quelques instants à contempler le lac scintillant de mille feux. Mais ils savaient qu’ils n’étaient qu’au début de leur périple et qu’il fallait reprendre leur marche vers Capitellu*.

Au bout d’un moment, le dénivelé s’accentua fortement et leur respiration devint plus difficile. Stella était habituée à ce type d’effort, mais elle s’inquiétait un peu pour son professeur.

Bientôt ils arrivèrent à Capitellu, ce lac était beaucoup plus austère que son voisin. Ici il n’y avait aucune trace de prairie. Le granite et l’eau, simple, radical, magistral.

Stella et le professeur San Marco, firent une pause sur la rive pour s’hydrater et grignoter quelques fruits secs. C’était stratégique car les choses très sérieuses débutaient maintenant : Ils allaient devoir fournir un effort intense pour grimper jusqu’au fameux col de Bocca alle Porte*,  à 2200m d’altitude. Ils connaissaient tous les deux la difficulté technique et physique de cette portion du sentier. Ils s’appliquèrent à maitriser leur souffle tout en restant concentrés sur chacun de leurs pas.

Bizarrement, Stella ressentait en même temps que la douleur de l’épreuve physique une sensation de liberté sauvage.

Enfin, ils atteignirent la Brèche de Capitellu*. Le panorama était à la hauteur de leurs efforts : une vue à  couper le souffle  sur les deux lacs, avec, au loin, la vallée de la Restonica*.

Ils avaient réussi leur ascension. Maintenant, ils devaient repérer les quelques rares arbres qui poussaient à cette altitude.

Malheureusement, ceux qu’ils trouvèrent, n’avaient pas l’air de convenir au professeur San Marco.

« Que se passe-t-il professeur ? », questionna Stella.

- Les aulnes* que nous avons vus ne possèdent pas d’ectomycorhizes* ! ».

Stella réfléchit un moment et dit :

« Si nous redescendons vers le refuge de Manganu*, il y aura encore d’autres aulnes et, avec un peu de chance, les champignons que vous cherchez ».

Le professeur accepta la proposition et ils entamèrent la descente vers le refuge. Cette descente, abrupte et minérale, se révéla très éprouvante pour les jambes du vieux professeur qui commençait à donner quelques signes de fatigue.

Ils finirent par arriver sur des magnifiques pelouses humides, les pozzine*. Ces prairies parsemées de petits ruisseaux, forment un havre de douceur et de quiétude au sein de la rude montagne corse. Stella s’y arrêta pour se désaltérer. Une source fraiche et limpide coulait à proximité. En buvant son eau si pure, la jeune femme ressentit que non seulement elle régénérait son corps mais qu’une énergie subtile se répandait dans chacune de ses cellules. Une sensation de plénitude l’envahit.

Après cette courte halte, ils continuèrent sur le sentier qui était redevenu plus facile.

Cependant, les heures s’écoulaient et leurs recherches étaient toujours infructueuses. Ils avaient continué à prospecter au-delà du refuge et se trouvaient maintenant dans une vallée au croisement des rivières.

Au milieu de la vallée, le professeur San Marco se figea et se retourna vers Stella.  Il semblait épuisé et découragé :

« Je suis désolé, je vous ai entrainée dans une drôle d’aventure ».

Il était déjà tard et Stella savait que le retour à l’auberge serait compliqué. Son professeur était manifestement très fatigué et tenter de rentrer dans ces conditions comportait des risques inutiles. Stella sourit à son professeur :

« C’est comme ça que j’aime la science, professeur. D’ailleurs, j’ai une autre proposition à vous soumettre.

- Je vous écoute, Stella.

- En poursuivant vers le lac de Ninu, il y a une bergerie que je connais pour y être passée avec ma famille. Nous pourrions demander l’hospitalité pour la nuit et, demain matin, quand nous aurons récupéré notre énergie, vous déciderez sereinement ce que nous ferons.

- Cela me semble une sage proposition », acquiesça le professeur.

Le jour déclinait et l’air de la montagne se fit soudain plus frais. Stella sortit une veste de son sac et le professeur San Marco l’imita aussitôt.

Le professeur San Marco avait retrouvé un peu d’énergie et un pas plus léger, mais elle savait que le vieux scientifique devait rapidement se reposer.

Cela faisait plusieurs années que la jeune femme n’était plus passée par ce sentier. Elle pria très fort pour que le berger soit présent.

Il faisait sombre lorsqu’ils arrivèrent enfin en vue de la bergerie. Même à cette distance, on pouvait apercevoir une faible lueur à l’intérieur.

Stella fut soulagée. Le berger était bien là.

   

Chaque oiseau doit voler de ses propres ailes.
Proverbe Massaï

 

U Pastore

 

Lorsqu’ils arrivèrent à la bergerie, l’homme était déjà sur le pas de la porte. Il était accompagné par son chien et quelque chose dans leur attitude faisait penser qu’ils étaient unis par une étrange fraternité.

Le berger fixait Stella avec une exceptionnelle intensité. Elle ressentait quelque chose de presque effrayant dans ce regard. Il paraissait observer l’intérieur de son cœur. En fait, cet homme semblait scruter tout son être.

Stella essaya de s’extraire de cette mystérieuse emprise. Elle balbutia :

« Bonsoir, je suis…. »

« Tu es Stella Acquaviva, la nièce de Mattea, je t’ai connue toute petite et je savais qu’on se reverrait, coupa le berger. Venez, entrez la nuit tombe ! »

Stella était abasourdie. Comment pouvait-il la reconnaître ?

Elle se souvenait à peine l’avoir rencontré dans son enfance !

Ils pénétrèrent dans la bergerie. Le décor était rudimentaire mais une douce chaleur émanait de cet intérieur simple. Une cheminée accueillait une belle flambée, une table et quelques chaises en bois de châtaigner, ainsi qu’une gazinière sur laquelle une vieille marmite laissait échapper une odeur appétissante.

Stella avait déjà entendu parler de cet étrange berger qui vivait isolé dans la montagne. Il s’appelait Baptiste Salvatori. Un véritable mystère régnait sur son histoire et sur sa vie. La plupart du temps, le berger restait seul avec ses chèvres et son chien. Il ne descendait au village que pour vendre son fromage et faire quelques provisions.

« Merci beaucoup pour votre hospitalité, Monsieur Salvatori ».

« La soupe est prête et j’ai fait du brocciu* aujourd’hui, répondit le berger

- Nous ne voulons surtout pas vous déranger.

- Vous allez rester dormir ici. Demain sera un autre jour. »

Les mots du berger sonnaient comme un ordre plus qu’une proposition.

Stella et le Professeur San Marco se regardèrent ne sachant pas très bien s’ils se sentaient rassurés ou effrayés.

Le Professeur San Marco essaya de détendre l’atmosphère :

« Nous espérons avoir plus de chance qu’aujourd’hui.

- Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous, Professeur », répondit Salvatori.

La soupe était vraiment délicieuse. Stella reconnaissait le goût de certains ingrédients mais elle cherchait vainement l’origine d’une saveur particulière.

« C’est la menthe insulaire, a mintra stella* », dit le berger.

Le berger semblait lire dans les pensées de la jeune femme.

« A mintra stella ? Ça c’est curieux ! », dit le Professeur.

À la fin du repas, Salvatori posa sa main sur celle de Stella :

« Maintenant, il faut que tu dormes. Demain, de grandes épreuves t’attendent ».

Elle ne savait pas s’il plaisantait ou s’il y avait là un message à comprendre. Il plongea ses yeux dans ceux de Stella, et cette fois-ci, elle perçut une immense douceur dans le regard du berger.

Stella récupéra son sac et s’installa sur un petit lit placé dans un coin de la bergerie. Elle se glissa dans son duvet et ne tarda pas à s’endormir.

Au cours de la nuit, elle fit un rêve mystérieux… Alors qu’elle marchait dans des alpages sauvages et déserts, elle aperçut au fond d’une vallée encaissée au milieu des montagnes, une horde de chiens et de loups regroupés. Elle se rapprocha d’eux, partagée entre la peur d’être surprise et une irrésistible attraction. Les animaux encerclaient un homme qui tenait dans ses bras un très jeune enfant. L’homme portait un grand manteau, une capuche couvrait sa tête. Il semblait être le chef de la horde. Stella contemplait cette scène irréelle, elle n’avait jamais rien vu d’aussi fantastique. Soudain une ombre gigantesque surplomba la vallée. Un énorme oiseau, un aigle royal, apparut et plana au dessus d’eux. Ses ailes immenses semblaient remplir la totalité du ciel.  Stella était complètement figée sur place. L’aigle, décrivait de grands cercles concentriques. À ce moment-là, l’homme rabaissa sa capuche, et elle reconnut le berger. Salvatori tendait l’enfant au-dessus de sa tête dans un geste d’offrande. L’aigle plongea vers eux.  Stella était horrifiée, elle assistait à un rituel de sacrifice ! Cependant, contrairement à ce qu’elle pensait, l’énorme rapace ne dévora pas le jeune humain. Il se posa et le berger porta l’enfant sur le dos de l’oiseau. Puis l’aigle s’envola. Soudain la vision de Stella se métamorphosa, elle voyait maintenant à travers les yeux de l’oiseau.  Elle contemplait la vallée sous elle et, comme l’aigle, planait au-dessus des montagnes. Elle ne ressentait aucune peur, voler lui était naturel. Comme si sa nature profonde s’était enfin révélée. Perché, sur une pierre dressée, le berger lui faisait signe de continuer son voyage. Stella survola l’île dans son ensemble. Les montagnes et les vallées, les torrents et les fleuves, le littoral et les ilots, elle voyait tout, elle embrassait tout. Elle percevait ce que sentaient chaque arbre, chaque animal. Elle semblait avoir tissé des liens invisibles avec toutes les formes de vie. Soudain, elle arriva au dessus d’une immense saignée dans le paysage.  D’énormes machines creusaient la montagne. Une multitude de camions transportaient des déchets dans un ballet incessant et un vacarme assourdissant.  Plus bas, la rivière souillée charriait des eaux empoisonnées jusqu’à la mer. Portée par les courants, une nappe glauque se répandait vers le large et contaminait la mer. Des centaines de dauphins et de tortues, des milliers de poissons flottaient morts dans cet océan de déchets. Cette décharge à ciel ouvert était un gigantesque saccage ! Stella sentit monter en elle une émotion qu’elle connaissait mais qui, à cet instant, était sans commune mesure avec ce qu’elle avait ressenti auparavant.  Une vague de colère la submergea violemment.  Soudain sa vue s’obscurcit et elle se sentit tomber.

 

 

« Dans la forêt, quand les branches se querellent, les racines s'embrassent » 
Proverbe Africain

 

L’Arbre-Mère

 

Stella se réveilla brusquement. Elle était en sueur et son cœur battait très fort dans sa poitrine. Elle fit un effort intense pour s’extraire de son rêve.

Celui-ci avait révélé un aspect magique et une autre réalité. Mais la jeune femme avait également eu conscience du véritable cauchemar qui se déroulait pour la vie marine.

Le silence régnait dans la bergerie. Elle attrapa sa lampe frontale pour ne pas déranger le sommeil des deux hommes. Son professeur dormait encore mais le lit de Baptiste Salvatori était vide. Stella pensa qu’il était déjà sorti. Pourtant, quelque chose l’intriguait. La table était mise mais le berger n’avait manifestement pas pris son petit-déjeuner. Elle se leva pour vérifier : la cafetière était froide. Baptiste Salvatori avait passé la nuit dans la montagne.

Stella resta songeuse longtemps. Ce rêve n’était pas une coïncidence. C’était bien un rendez-vous.

La lumière de l’aube, qui pénétrait par la fenêtre de la bergerie, l’arracha à ses pensées. Le professeur San Marco se réveilla.

 « Monsieur Salvatori est-il déjà parti Stella ? 

- Oui, mais il a préparé notre petit-déjeuner avant de nous quitter. 

- Cet homme est un saint ! », s’exclama le professeur.

Un saint ou un sorcier, songea Stella.

Une fois le petit-déjeuner pris, avant de partir, elle écrivit quelques mots pour remercier le berger :

« Monsieur Salvatori,

Je vous remercie de nous avoir accueillis et nourris. Votre hospitalité nous a réchauffé le cœur. Je ne pouvais pas rêver mieux pour me ressourcer avant de m’envoler vers de nouvelles aventures.

Prenez soin de vous.

Stella ».

Elle referma la porte derrière elle et rattrapa son professeur qui s’était déjà engagé sur le chemin.

Ils avaient décidé d’aller explorer une forêt qui se trouvait entre la bergerie et le lac de Ninu*. Ils arrivèrent sur les lieux au bout d’une heure. La forêt bordait une rivière et se composait presque exclusivement, d’arbres vieux et tordus.  Des hêtres* centenaires donnaient à la forêt un aspect féerique, mais un peu lugubre.

Sans plus attendre, le Professeur San Marco commença ses recherches systématiques au pied des arbres. Il observait le sol autour de chaque arbre, un à un. Cette méthode rigoureuse n’était pas très rapide. Stella observa les nuages qui s’accumulaient de manière inquiétante sur les sommets.

« Il va bientôt pleuvoir, Professeur ! 

- Mais nous ne sommes qu’au début de notre prospection et nous n’avons encore rien trouvé »,  répondit le Professeur.

- Justement, nous n’aurons pas le temps d’inspecter tous les arbres de la forêt », répliqua Stella.

Le professeur réfléchissait maintenant à haute voix :

« Si seulement on savait où trouver l’Arbre-Mère*.

- L’Arbre-Mère ?  demanda Stella

- C’est l’arbre qui pourrait être à la base des échanges dans la forêt. Je voudrais comparer ses mycorhizes* avec ceux des autres arbres », répondit le Professeur

Stella resta un long moment à contempler les arbres autour d’elle, puis elle dit :

« Tentons une technique différente ».

Elle retira ses chaussures de montagne et cria :

« Pieds nus sur la Terre sacrée*, Professeur ! »

Le Professeur San Marco regarda son élève en se demandant si elle n’était pas devenue folle.

« Vous disiez que le cerveau de la forêt est enfoui dans le sol, n’est-ce-pas ? », ajouta Stella.

- On pourrait le dire, oui mais… 

- Et bien, je crois que nous pourrions nous connecter à ce réseau de neurones grâce à la plante de nos pieds. »

Devant le visage incrédule de son professeur Stella ajouta :

 

« Les peuples racines* utilisent cette méthode pour se relier aux énergies de la nature. Pourquoi ne pas essayer une technique expérimentée depuis des milliers d’années ? »

Le professeur San Marco était décontenancé. Sa formation scientifique ne l’avait pas préparé à explorer des méthodes si peu rationnelles. Il butait là sur les limites du raisonnement classique.  Mais, après tout, il n’était pas obligé de parler de cette technique de prospection à ses confrères. Il regardait, médusé, son élève qui avançait dans la forêt, les pieds nus et les yeux fermés. Elle ressemblait à une prêtresse venue d’un autre âge. Bien qu’il fût sceptique sur cette méthode qui lui semblait archaïque, il était admiratif de l’audace de son élève.

Stella avançait et bizarrement, savait où poser chacun de ses pas. Elle marchait comme pilotée par une force extérieure et intérieure. Ce périple, hasardeux à l’œil nu, était pour elle comme une danse dans laquelle elle se laissait guider. La forêt savait, et Stella sentait qu’elle accédait, grâce à ce savoir, à une connaissance non scientifique mais pourtant bien réelle.

Soudain, elle perçut, sous ses pieds, comme un picotement.  Elle s’arrêta, ouvrit les yeux : l’Arbre-Mère était là, juste devant elle. Un hêtre énorme, magnifique. Il devait avoir plusieurs centaines d’années, peut-être 800 ans, ou plus encore.  Son tronc noueux et creux faisait plusieurs mètres de circonférence. Il paraissait avoir traversé toutes les époques et des millions d’êtres vivants étaient certainement passés entre ses racines et son feuillage.

Stella et le Professeur San Marco étaient émerveillés. Cet arbre était une véritable prouesse de la vie, un trésor de la nature.

Au pied du hêtre, les fameuses ectomychorizes, des amanites*, dressaient leurs ombrelles reconnaissables entre toutes. Devant cette découverte tant espérée, le Professeur San Marco avait du mal à contenir son trouble. Il contemplait l’Arbre-Mère les yeux humides d’émotion.

 

 

«Celui qui croit crée, celui qui crée fait, celui qui fait se transforme lui-même et la société dans laquelle il vit »
Proverbe maya.

 

L’Oriu*

 

Le professeur était en train de prélever quelques fragments sur les champignons autour de l’Arbre-Mère, quand les premières gouttes de pluies commencèrent à tomber. Stella scrutait attentivement les montagnes qui entouraient la forêt car, déjà, l’orage grondait sur les sommets.

« Dépêchons-nous, Professeur ! »

La pluie s’intensifia et le professeur finit de ranger soigneusement les échantillons dans son sac. Soudain, un énorme coup de tonnerre les fit sursauter tous les deux et ils se hâtèrent de quitter la forêt. Ils pouvaient voir les traces des précédents orages sur de nombreux arbres frappés par la foudre. Troncs ou branches calcinés prouvaient la violence des éléments dans cette partie de la montagne. L’orage était en train d’envahir maintenant toute la vallée et arrivait inexorablement sur eux.

Stella évalua rapidement la situation : tenter de repasser par Bocca alle Porte dans ces conditions était suicidaire. Le mieux était de retourner à la bergerie. Le professeur San Marco se rallia à l’avis de Stella et ils reprirent la direction du gîte de Baptiste Salvatori.

Ils marchaient toujours sur le chemin quand l’orage se transforma en tempête et s’abattit sur eux. Le vent, la pluie et les éclairs se renforçaient et les mettaient à chaque minute davantage en danger. Les conditions se dégradèrent encore et ils marchèrent longtemps, sans aucune visibilité. Ils quittèrent, sans s’en rendre compte, le sentier qui les ramenait à la bergerie.

Au bout d’une heure, Stella et le professeur étaient complètement perdus. Ils arrivèrent sur une crête. La jeune femme savait qu’il était particulièrement dangereux de continuer à marcher sur ce type de terrain sans pouvoir voir au-delà de quelques mètres. Ils pouvaient facilement tomber dans un ravin. Elle aperçut, comme dans un songe, un enchevêtrement d’énormes rochers, un chaos granitique*.

 « Ne restons pas sur la crête, Professeur, rapprochons nous des rochers ! »

Ce dédale de bloc rocheux faisait penser à des géants de pierre assoupis.

C’est Stella qui le découvrit la première : éclairé par la foudre, un magnifique oriu* apparut.

Les orii, ces abris troglodytes* aménagés dans des taffoni*, avaient servi de refuges depuis la nuit des temps. Les hommes de la préhistoire, les bergers, les bandits, et les mazzeri* avaient tous utilisé ces tanières de granite.

Stella et le Professeur San Marco, se réfugièrent rapidement à l’intérieur de l’Oriu. L’obscurité de l’abri sous roche était totale. Stella sortit sa lampe frontale pour éclairer leur gite de fortune. Des fougères séchées étaient disposées sur des pierres plates dans un espace qui avait été aménagé pour accueillir une ou deux personnes allongées. Tout le reste du sol était en terre battue. L’énorme rocher formait un toit naturel, et Stella aperçut, gravée sur la paroi, la croix de San Damianu*.  Ce symbole était identique à celui qu’elle avait remarqué dans la bergerie de Baptiste Salvatori. Il était fort possible que le berger ait utilisé, lui aussi, l’oriu comme refuge.

Elle entendit le Professeur frissonner à ses côtés. Il était  trempé  jusqu’aux os. Il devait rapidement mettre des vêtements secs pour ne pas se retrouver en hypothermie pendant la nuit.

« Il faut vous changer tout de suite Professeur ! » Devant la mine dépitée de son professeur, elle comprit qu’il n’avait pas prévu de rechange. Stella sortit de son sac à dos son duvet et le lui tendit :

« Déshabillez-vous et enveloppez-vous dans mon duvet.

- Mais comment allez-vous dormir sans ? 

- Pas de souci, Professeur, j’ai une couverture de survie et des vêtements supplémentaires », répondit Stella.

« Quelquefois, j’ai l’impression, qu’avec vous, c’est moi l’élève », dit-il en souriant.

Changés et emmitouflés dans leurs protections, ils écoutaient les éléments se déchainer à l’extérieur de l’oriu.  Au cœur de la tempête, simplement éclairé par les lampes frontales, leur refuge naturel prenait des allures de caverne préhistorique.  Les émotions de la journée et la fatigue accumulée les plongèrent rapidement dans un sommeil profond…

Cette nuit-là, Stella rêva qu’elle parcourait la forêt par une nuit de pleine lune. Devant elle, Baptiste Salvatori, vêtu de son grand manteau, marchait, accompagné de son chien. L’astre nimbait les arbres d’un halo qui rendait leurs ombres terrifiantes. L’obscurité plongeait la jeune femme dans un univers sonore angoissant. Chaque craquement, chaque cri d’oiseau nocturne la faisait sursauter. Stella avait du mal à suivre le rythme du berger qui semblait glisser au dessus du sol.

Peu à peu, une sensation de danger imminent s’insinua dans son esprit. Soudain, l’homme et son chien bondirent sur un animal caché dans un buisson. Salvatori tenait à la main une énorme mazza* et frappa violemment. Brusquement, par un phénomène qu’elle ne comprit pas, Stella percevait le battement du cœur affolé de la bête et ses mains étaient ensanglantées. La jeune femme sentait les poils rêches et la chaleur de l’animal qui gémissait. Elle voulu soulager la souffrance du sanglier, et le serra contre elle mais la bête succomba dans un ultime râle. Salvatori retourna l’animal sur le dos et Stella fut saisie d’effroi. Le ventre et la tête d’un dauphin avait remplacé le sanglier. Effrayée, elle recula mais le berger la retint.

« Tu dois apprivoiser ta peur Stella. La plus grande terreur, tu la découvres aujourd’hui violemment, c’est la mort.  Pour Pandora*, tout est un. Toutes les vies sont liées et les morts aussi. Fais en sorte que celle-ci ait un destin salutaire », conclut mystérieusement Salvatori.

Ils recouvrirent, avec beaucoup de soin et de douceur, le cadavre de fougères. Le berger posa ses mains sur le corps et récita une courte prière à voix basse. Puis, ils se remirent en marche.

Cet épisode marqua profondément Stella qui se demanda jusqu’où l’emmènerait cette sombre expédition. Finalement, ils arrivèrent sur une vaste clairière illuminée par le clair de lune. Elle entendait le chuchotement d’une rivière toute proche.  Ils longèrent le cours d’eau quelques temps, puis le murmure devint un vrombissement. Ils débouchèrent sur un bassin que surplombait une très haute cascade. La lune auréolait les rochers et donnait à ce lieu une beauté mystérieuse qui saisit la jeune femme.

Stella s’immergea dans la rivière, plongea et descendit dans les profondeurs de la source. Les rayons de lune transperçaient l’onde et formaient des faisceaux qui l’accompagnaient. Elle remarqua de petites ombres qui ondulaient autour d’elle. Bientôt elle aperçut une lumière qui provenait d’une grotte. Stella s’y glissa et suivit la galerie qui serpentait toujours plus profondément. Elle ne ressentait toujours pas le besoin de respirer. Elle nagea longtemps dans ces méandres souterrains, et finit par arriver dans un paysage aquatique étrangement familier : des herbiers, des fonds rocheux, du coralligène. Stella avait rejoint la mer.

Soudain, elle fut stoppée par un immense filet fantôme*  posé sur le fond. Abandonnés par les pêcheurs, ces filets étaient de vrais fléaux pour les animaux marins. Stella attrapa un bout du piège pour essayer de le remonter à la surface. Malheureusement, il était trop lourd et elle s’épuisait sans succès. Stella était en train d’abandonner quand des dizaines de dauphins arrivèrent de toute part. Les cétacés attrapèrent le filet avec leurs rostres*. Ils se coordonnaient comme une armée de soldats qui s’apprêtait à livrer une bataille. Accompagnés par leur protégée, ils nageaient vers la surface en emportant le filet comme un long voile abimé. Arrivée à l’air libre, la joie de Stella fut de courte durée. Elle s’aperçut avec horreur qu’ils étaient entourés d’une  « mer de plastiques* ». Partout, les déchets s’accumulaient autour d’eux, au gré des courants.

Stella cette fois-ci, ne céda pas à la colère. Elle se servit de la force de son émotion pour faire appel à toutes ses ressources. À ce moment, comme par miracle, des milliers d’oiseaux marins, des goélands, des sternes* et des puffins*, s’assemblèrent et plongèrent sur le filet. La mer bouillonnait sous l’action conjointe des oiseaux et des dauphins. Tirant, les uns avec leur bec, les autres avec leur rostre, les animaux regroupèrent tous les déchets dans le filet, puis, dans un même élan, le déposèrent sur la terre ferme.

Stella contempla leur  ouvrage : des milliers de bouteilles, ligotées dans les mailles de nylon, formaient une montagne de plastique qui surgissait, tel un volcan, du sable. Leur mission accomplie, les oiseaux volèrent longtemps au-dessus de Stella tandis que les dauphins redoublaient d’acrobaties à la surface des vagues.

 

« Tourne-toi vers le soleil et l'ombre sera derrière toi. »
Proverbe maori.

 

U muvrone

 

Stella et le Professeur San Marco s’étaient réveillés, pour une fois, bien après l’aube. L’intérieur de l’oriu était resté longtemps sombre. La jeune femme resta immobile un instant pour graver ce rêve dans sa mémoire.  Ils comprirent la raison de cette obscurité en sortant de leur abri, et en découvrant qu’ils étaient dans une véritable mer de nuages. Tout leur environnement avait disparu dans un épais brouillard.  Il était impossible d’envisager de s’aventurer à plus de quelques mètres de leur refuge.  Ils consultèrent leur téléphone, aucun n’avait de réseau. Ils ne pouvaient prévenir personne pour signaler leur position ou pour se faire secourir. Avant de redescendre dans la vallée, ils allaient devoir patienter le temps que la brume se dissipe.

Au village, sa garde terminée, Orso se dépêcha de rejoindre l’auberge. Il retrouva sa mère, aussi inquiète que lui :

« Baptiste Salvatori vient de m’appeler, il m’a dit que Stella et son professeur n’ont pas passé la nuit à la bergerie.

- Avec la météo épouvantable d’hier, ils ont peut-être trouvé une autre option », répondit Orso

Il réfléchissait en consultant les prévisions pour les prochaines heures : « Ils doivent absolument redescendre car ça va se dégrader de nouveau ce soir ! »

Mattea et son fils se regardèrent : « Je vais les chercher ! dit Orso.

  • Sois très prudent, c’est de la purée de pois, là-haut ! ».

Le jeune homme récupéra son sac-à-dos, ses chaussures de course, donna un baiser à sa mère et prit la direction des gorges du Tavignano*. Orso choisit de rejoindre sa cousine et le professeur par ce chemin. Il se doutait que Stella n’aurait jamais prit le risque de revenir par Bocca alle Porte avec la tempête d’hier. Il commença à courir sur le sentier à bonne allure pour gagner un peu de temps, car il savait que les choses compliquées commenceraient dès qu’il parviendrait au premier col en altitude.

Le compte à rebours était lancé. Il fallait retrouver Stella et le professeur avant que la météo ne se dégrade et les empêche de revenir. Il devait faire vite, tout en s’économisant pour pouvoir courir pendant plusieurs heures. Pour résoudre ce dilemme, la seule solution pour Orso était de courir le plus longtemps possible dans un état où la notion d’effort disparaissait. Il avait développé une technique : il visualisait d’abord mentalement son animal fétiche, le mouflon, et tentait, ensuite, de s’identifier à lui par la pensée. Ce magnifique animal à l’incroyable aisance, symbolisait à la perfection l’adaptation à la montagne corse.

Au bout d’un certain temps, le jeune homme sentit une modification dans la perception de ses sensations. Il courait sur les rochers avec facilité et rapidité, sans s’arrêter sur les passages les plus difficiles. L’effort s’était métamorphosé en une joie sauvage.

Orso avait finalement remonté le Tavignanu. Il était arrivé à Ninu et il courait de sa foulée aérienne sur les pozzine du lac. Le vert intense de ces pelouses sauvages contrastait avec le brouillard de plus en plus épais qui plongeait la montagne dans un océan opaque.

Il connaissait l’emplacement de chaque pierre et possédait en mémoire une vraie cartographie de ces lieux. Il continuait à avancer en direction du col San Pedru*, quand il arriva sur un chemin de crête. Soudain, il se sentit observé. Il s’arrêta et distingua une ombre sur un rocher. Un mouflon se tenait campé fièrement et le dévisageait tranquillement. Orso pensa que son imagination lui jouait des tours. Cela ne correspondait pas du tout à la nature plutôt farouche de ces animaux.

Malheureusement, il ne pouvait pas continuer à observer l’ovin*, il devait retrouver Stella de toute urgence. Le jeune homme allait reprendre sa course sur le sentier quand le mouflon fit une chose incroyable : il sauta de son rocher sur le sol, puis remonta d’un bond. Il fixa Orso quelques secondes et recommença son manège. Ce n’était plus inhabituel, c’était irréel !

Orso eut l’intuition que le mouflon essayait de communiquer avec lui. Il se dirigea vers l’animal qui s’élança au milieu d’énormes rochers. Après l’avoir suivi de bloc en bloc, le jeune homme perçut, tout à coup, une odeur de feu de bois.

Il contourna un gros amas de granite et découvrit Stella et son professeur, assis autour d’un feu de camp. Le mouflon était encore là et observait la scène. Orso, inconsciemment, leva la main en signe de salut. L’animal le fixa une dernière fois et disparut dans un ultime bond.

Le jeune pompier surprit les deux égarés :

 « Tout va bien, cousine ? »

 Le professeur et Stella sursautèrent en entendant sa voix.

« Orso ! Comment as-tu réussi à nous trouver ? »

Ils se tombèrent dans les bras, heureux de ce sauvetage inattendu.

« Tu ne vas pas me croire, cousine, mais je te raconterai ça plus tard. Maintenant il faut se dépêcher, la météo va se gâter. »

Ils récupérèrent leurs affaires, éteignirent le feu et entamèrent le chemin du retour. Stella et le professeur San Marco suivaient prudemment Orso, qui, lui, avançait comme si la brume n’existait pas. Après de longues heures de descente le long des gorges du Tavignanu, ils furent de retour au moment où les premiers coups de tonnerre se faisaient entendre.

En arrivant à l’auberge, Mattea et Baptiste Salvatori les attendaient. Leurs retrouvailles furent chaleureuses et le repas mémorable. Jusque tard dans la nuit, les jeunes comme les anciens discutèrent de leurs aventures.

Stella profita de cette soirée si spéciale pour leur poser une question qui la préoccupait depuis longtemps :

 « Comment faire pour changer le comportement destructeur de notre société vis-à-vis de la nature ? » 

Après un long moment de réflexion, le vieux professeur rompit le silence :

« Sois toi-même le changement que tu souhaites voir dans le monde ».

- Mais mon action sera minime par rapport à tous les ravages commis chaque jour sur les océans, les animaux, les forêts…

- Peut-être bien, mais ton action, si minime soit-elle, si elle vient du cœur, sera le point de départ essentiel. En fait, tout commence toujours par une petite source qui coule quelque part, ajouta Mattea.

- Confie ton cœur à Pandora, Stella ! », conclut le berger.

 

 

« Toutes les rivières se jettent dans la mer. »
Proverbe mantchou.

 

Le maelström*

 

Les jours suivant, une idée avait germé  dans l’esprit de Stella mais elle préférait d’abord en parler à sa tante.

« O zia, tu vas trouver ça plutôt étrange mais je voudrais te parler de mes rêves.

- Bien au contraire Stella, nos rêves sont de bons guides quand on sait les écouter.

- Justement, dans plusieurs d’entre eux, j’arrive dans une mer polluée par les plastiques. Je me demande si ce n’est pas un signe pour que j’agisse et que je combatte moi aussi ce fléau.

- C’est intéressant, j’ai justement discuté de ce problème de pollution avec un ami d’enfance qui est patron-pêcheur à Bastia. Il y a quelques jours, il s’est retrouvé, avec son bateau, encerclé dans une « mer de plastiques » sur des kilomètres. Pour lui aussi c’était un vrai cauchemar.

- Tu crois que cela serait possible qu’il m’emmène sur place ? Je pourrais en parler au Professeur San Marco car nous pourrions faire des prélèvements directement sur cette zone. 

- François est un peu particulier mais je vais l’appeler, je suis sûr qu’il sera sensible à ton projet », conclut Mattea.

Stella en parla rapidement à son professeur. Ils étaient du même avis. C’était une occasion unique de comprendre ce phénomène. Si on voulait enrayer cette pollution massive et arrêter ce poison mortel pour toute la vie marine, il fallait d’abord connaître la provenance des déchets et savoir pourquoi ils se concentraient si massivement dans cette partie du Canal de Corse*.

Quelques jours plus tard, Mattea rappela sa nièce :

« J’ai eu François, mon ami pêcheur, il est d’accord pour vous emmener avec lui. Vous avez rendez-vous dimanche prochain.»

Stella était tellement heureuse qu’elle aurait sauté au cou de sa tante si elle avait été devant elle.

C’était un beau dimanche d’été et, malgré l’heure matinale, il y avait déjà beaucoup de monde qui s’activait sur les quais du vieux port de pêche. François s’était levé bien avant l’aube comme à son habitude. C’était un pêcheur « à l’ancienne ». Bien qu’il fût d’âge mûr, il gardait, en bon marin, un corps solide, habitué au rude travail physique.

Il était patron-pêcheur depuis de nombreuses années, mais plus jeune, il avait aussi été corailleur*. Toujours habillé du traditionnel bleu de chine* des gens de mer, c’était un personnage incontournable du port.

En arrivant devant le petit chalutier, le marin accueillit Stella et le Professeur San Marco par une macagna* : « Vous êtes prêts à capturer les monstrueux plastiques des abysses ? »

  • Tout à fait, Capitaine !, répondirent en chœur les deux compères.
  • Mattea est une amie de longue date, sa famille est aussi ma famille, bienvenue à bord ! ».

Une fois embarqués, ils ne tardèrent pas à appareiller*. Ils quittèrent le port et prirent rapidement le large en direction de l’île d’Elbe. La mer était légèrement agitée et un vent d’ouest soufflait modérément mais Stella était sur un bateau comme chez elle. Toute jeune enfant, elle avait appris à marcher sur un voilier et aussi loin qu’elle se souvienne, naviguer lui était aussi naturel que respirer.

La jeune femme se cala à l’extérieur de la cabine de pilotage, côté sous le vent pour ne pas recevoir les embruns soulevés par le sillage du chalutier. Elle scrutait l’horizon en quête de mammifères marins ou de toute autre présence curieuse. Tandis que les deux hommes, eux, discutaient de navigation, de courants, et bien sûr, de disparition des stocks de poissons.  Malheureusement, en guise de rencontres insolites, Stella observa de plus en plus fréquemment des déchets plastiques qui flottaient à la surface des vagues.

Bientôt, ils arrivèrent sur une zone complètement recouverte par les détritus, ils naviguaient sur la mer de plastiques.

« Nous y sommes ! »,  cria François.

C’était horrible : des milliers et des milliers de déchets flottaient à perte de vue. Cependant, ce n’était pas le moment de s’appesantir, ils devaient agir tout de suite.

« On va mettre le filet à l’eau et commencer le chalutage* ! ».

L’expérience et le savoir-faire de François étaient précieux.  Le pêcheur pilotait son bateau et le chalut* de main de maître. Stella et le Professeur l’assistaient pour quelques manœuvres mais l’essentiel du travail était effectué par le marin. Ils avaient déjà remonté à bord une grande quantité de détritus. Le filet, qui trainait à l’arrière du bateau, était également bien rempli. Soudain le vent tourna et se renforça. La mer devint sombre et menaçante, alors que le Libecciu* se mettait à souffler brusquement avec violence. Les vagues qui commençaient à se transformer de plus en plus en déferlantes obligeaient le patron-pêcheur à manœuvrer son bateau pour chevaucher les flots déchainés. Les courants marins se mirent, eux-aussi, à se renforcer et la mer prit, tout à coup, un aspect surnaturel.

François observait, inquiet, les éléments se déchainer. Il avait déjà affronté, à maintes reprises, des tempêtes et des ouragans mais aujourd’hui il pressentait, au fond de lui, un événement dramatique. Le patron-pêcheur demanda à Stella de venir se mettre à l’abri dans la cabine.  Ils s’apprêtaient tous à affronter la furie des éléments.

Pendant qu’ils naviguaient dans la tempête, un phénomène qu’aucun d’eux n’avait jamais vu se manifesta: un maelström* !

Ce tourbillon océanique était le cauchemar des marins depuis l’Antiquité. Il formait une force gigantesque capable engloutir n’importe quelle embarcation sans jamais la ramener à la surface.  Le maelström donnait l’impression qu’il pouvait aspirer la totalité de la mer dans sa gueule abyssale.

Stella, qui n’avait jamais encore eu peur en mer, était terrorisée par le gouffre sombre et béant qui les menaçait. Soudain, les évènements prenaient une tournure tragique et les plongeaient dans une autre dimension. Inévitablement, le petit chalutier fut pris par le tourbillon géant. François alors, poussa les moteurs à plein régime pour tenter d’échapper au vortex*. Le bateau vibrait de toute part sous l’effort. Il grinçait et gémissait pendant que tout le monde se cramponnait comme il le pouvait.

Pendant un court instant, grâce à la puissance des moteurs, ils pensèrent qu’ils allaient se sortir de ce piège infernal. Cependant, le bateau perdait inexorablement du terrain face à la force des éléments. Toute tentative paraissait inutile. Le maelström allait les engloutir. Désespéré, François voulut larguer le chalut pour alléger le bateau et éviter d’être entrainé vers les profondeurs mais les commandes ne répondaient plus. La tension énorme qui s’exerçait sur le filet devint trop forte et une partie du portique qui tenait le chalut s’arracha dans un craquement terrifiant. Brusquement, les moteurs stoppèrent. Le bateau cessa de lutter.

Stella, le professeur et François s’attendaient à se retrouver précipités dans l’abime d’un moment à l’autre et se réfugièrent à la proue* du chalutier, pour tenter d’échapper aux flots en furie.  Chacun se tenait à l’autre, soudés face au gouffre marin.

C’est à cet instant précis que d’énormes masses sombres apparurent à la surface de la mer.  Ils s’étaient regroupés par dizaines autour du bateau et de son équipage en péril. Pendant qu’une partie du groupe restait à l’extérieur du tourbillon, deux mastodontes* plongèrent à l’intérieur du vortex. Au moment où le chalutier allait définitivement sombrer dans les abysses, les deux colosses se positionnèrent de part et d’autre de la coque du bateau pour le soutenir. Ils se jouèrent du tourbillon avec une aisance et une puissance inouïes. Miraculeusement, les deux géants des mers sortirent du maelström avec le bateau et ses occupants sur leur dos dans une immense gerbe d’écume.

Incroyable, Ils étaient sauvés !

Stella hurla sa joie, alors que François tomba à genoux en récitant une prière. Le professeur San Marco, quant à lui, contemplait, sidéré, cette scène ahurissante.  Après avoir échappé in extrémis à ce cauchemar, nos trois compères retrouvèrent peu à peu leurs esprits, et découvrirent que leurs sauveteurs extraordinaires étaient, en fait, une famille de cachalots.

Tandis que les deux cétacés qui avaient plongé dans le tourbillon nageaient toujours contre la coque du chalutier, plusieurs congénères, attentifs, évoluaient à proximité du bateau. Des femelles, accompagnées de leurs petits, restaient légèrement à l’écart. Grâce à un phénomène mystérieux, la solidarité légendaire de ces mammifères marins s’était étendue aux humains.

Soudainement, Stella perçut une puissante vibration qui résonnait à travers toute la coque du bateau. C’étaient des ondes acoustiques, les codas* qu’utilisent les cachalots pour communiquer entre eux. La jeune femme savait que ces cliquetis caractéristiques des grands cétacés étaient étudiés par les scientifiques. Ces derniers arrivaient à reconnaitre les individus d’une même famille en fonction de ces signaux sonores bien distincts.

Stella se pencha par-dessus bord pour observer un des deux mammifères marins qui soutenaient le bateau. À plat ventre, les deux pieds calés sur des taquets*, elle fit glisser son buste le long de la coque. Le cachalot pivota légèrement sur lui-même et Stella se retrouva face à face avec lui. Son œil énorme la fixait avec une expression que la jeune femme put définir immédiatement. Elle connaissait cette attention chaleureuse dans le regard, c’était de la bienveillance. Ils restèrent tous les deux immobiles, l’un plongeant dans le regard de l’autre pendant de longues minutes. Stella eut la sensation qu’ils se comprenaient.

Ce moment aurait pu durer une éternité, mais François l’arracha à sa contemplation :

« Regardez, ils nous ramènent maintenant vers la côte ! », cria le pêcheur.

- Je crois que nous vivons une situation unique au monde », pensa tout haut le vieux professeur.

- Personne ne nous croira, ce n’est pas possible », dit François.

Et effectivement, les cachalots poursuivirent le remorquage du chalutier jusqu’au port de pêche.

Arrivés près du quai principal, les touristes et les plaisanciers, nombreux en cette saison, n’en crurent pas leurs yeux. Les gens étaient stupéfaits et contemplaient ce spectacle fantastique. Ils brandissaient tous leurs téléphones et prenaient des centaines de photos pour immortaliser cet évènement magique et le partager sur les réseaux sociaux. Au bout d’un moment, les cétacés plongèrent sous la surface pour retrouver leur famille à l’extérieur du port. Après que les cachalots aient disparu de la vue des spectateurs, Stella, François et le Professeur s’étreignirent longuement, car, désormais, tous le savaient, plus rien ne serait comme avant.

 

« Il vient une heure où protester ne suffit plus, après la philosophie, l’action. »
Victor Hugo.

 

Épilogue

 

L’évènement fit rapidement le tour de l’île. Le lendemain, le journal local titrait en première page : « HISTORIQUE : des cachalots sauvent et ramènent au port un chalutier ! »

L’histoire fabuleuse fut reprise par la presse nationale et, avec la magie d’internet, finit par faire en quelques jours un buzz* mondial.

Curieusement, dans de nombreux endroits du monde, des scènes identiques de coopération entre animaux et humains se multipliaient.  Ces évènements extraordinaires commencèrent progressivement, à infléchir le cours des choses. À tel point, qu’au bout d’un certain temps, l’ensemble de la population instaura un  Pacte* sacré :

« Des rivières aux coraux des océans, du chant des enfants au vol des goélands, de la fragile libellule au grand requin blanc, nous sommes tous reliés sur la grande toile du vivant. »

Cette épopée demeura un acte fondateur pour Stella. La jeune femme poursuivit ses études de biologie et s’engagea dans une association de défense de la nature.  Pour elle, se battre contre la pollution était comme lutter contre les virus et les maladies : un combat pour la vie.

 

 

Fin

 

 

   

Glossaire

 

Acides aminés : éléments qui constituent les protéines.

Amanites : famille de champignons.

Appareiller : terme maritime qui signifie quitter un port ou un mouillage.

Arbre-Mère : arbre le plus gros et le plus ancien d’une forêt qui sert de protecteur aux autres arbres, par le réseau des racines.

Aulne : arbuste caractéristique du bord des cours d’eau.

Biodiversité : variété des formes de vie.

Biosphère : ensemble des écosystèmes de la planète où la vie est présente.

Biotope : espace de vie pour un ensemble de végétaux et d’animaux.

Bleu de Chine : vêtement d’origine chinoise porté traditionnellement par les marins et les pêcheurs en Corse.

Brocciu : fromage frais traditionnel de Corse.

Buzz : rumeur qui se propage rapidement, notamment sur internet.

Chalut : filet en forme d’entonnoir trainé à l’arrière du bateau de pêche.

Chalutage : technique de pêche à l’aide d’un filet trainé à l’arrière de l’embarcation.

Chaos granitique : entassement désordonné de rochers.

Codas : langage des cachalots.

Ecosystème : système formé par un environnement et par l’ensemble des espèces qui y vivent.

Ectomycorhize : association entre la racine d’une plante et une colonie de champignons.

Filet fantôme : filet de pêche abandonné sur les fonds marins.

Hêtre : arbre à feuilles caduques, appartenant à la famille des Fagaceae comme les chênes et les châtaigniers.

Home-trainer : appareil qui permet de rouler sur place avec son vélo en intérieur.

Libecciu : vent violent de secteur sud-ouest.

Macagna : forme d’humour typique en Corse, sous forme de gentille moquerie.

Machja : le maquis en langue corse.

Maelström : puissant tourbillon marin.

Mastodontes : gigantesques mammifères de l’ère préhistorique. Par extension se dit de quelque chose aux dimensions extraordinaires.

Mazza : arme en forme de massue qu’utilisent les mazzeri lors de leurs chasses rituelles.

Mazzeri : sorciers-guérisseurs dans la tradition corse.

Mer de plastiques : zone qui regroupe une grande quantité de déchets plastiques accumulés par les courants marins.

Mintra stella : plante caractéristique des lieux humides et des fontaines.

Mycorhize : résultat de l’association entre des champignons microscopiques et les racines des plantes.

Nutriments : substances indispensables trouvées dans les aliments.

Oriu, Orii : abri(s) sous roche.

Ovin : famille des brebis et des moutons.

Pacte : accord conclu entre deux ou plusieurs personnes.

Pandora : Déesse de la Terre dans la mythologie grecque.

Peuples racines : populations indigènes d’un pays (Amérindiens, Aborigènes, Maoris,…)

Pieds nus sur la Terre sacrée : recueil de textes appartenant au patrimoine oral et écrit des Indiens d’Amérique du Nord.

Photosynthèse : conversion par les végétaux de l’énergie lumineuse provenant du soleil en énergie chimique.

Polype : petit animal du corail. Le corail est constitué d’une colonie de polypes.

Pozzine : trous remplis d’eau, entourés de pelouses humides très épaisses.

Proue : partie avant d’un bateau.

Puffins : oiseaux marins de la famille des albatros.

Rostre : museau du dauphin.

San Damianu : Saint-Protecteur des agriculteurs.

Sternes : oiseaux marins de la famille des mouettes et des goélands.

Symbiose : association étroite en deux organismes différents.

Taffoni : (du corse tafoni) terme géologique qui désigne des roches qui ont subi une érosion insolite.

Taquets : dispositifs d’amarrage sur les bateaux.

Troglodytes : grottes creusées dans la roche.

Vortex : mouvement tourbillonnaire de fluide.

Zooxanthelle : algue microscopique vivant à l’intérieur d’autres organismes.

 

Noms de lieux

 

Bocca alle Porte : col au dessus du lac de Capitellu

Brèche de Capitellu : passage dans la montagne situé non loin de Bocca alle Porte.

Capitellu : lac glaciaire de la haute vallée de la Restonica

Canal de Corse : zone maritime située entre le Cap Corse et la Toscane (Italie).

Col San Pedru : col de montagne.

Manganu : nom d’un refuge en montagne.

Melu : lac glaciaire de la haute vallée de la Restonica.

Ninu : lac de montagne et source du Tavignanu.

Restonica : rivière qui coule sur la commune de Corti.

Tavignanu : fleuve qui prend sa source dans le lac de Ninu.

 

  

  

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Pour lire la première partie du roman : Les enfants de Pandora (première partie)

  

  

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