La vie au temps du confinement. Aujourd’hui : Barcelone, Jour 66.6, après-midi - Alain Borrat

 Au 66e jour, chez Alain Borrat, à Barcelone, le confinement tourne doucement à l’aigre… l’étau se resserre sur notablement la population.

    

   

La vie au temps du confinement.

Aujourd’hui : Barcelone, Jour 66.6, après-midi

  

  

Il ne me restait plus beaucoup de feuilles blanches mais là je savais qu’il était vraiment nécessaire d’en utiliser une.

J’y ai passé pas mal de temps. J’ai rédigé un brouillon sur un journal. Je voulais que ce soit le plus clair possible et comme c’était en catalan, je vérifiais parfois une conjugaison dont je doutais, je recherchais un mot ou l’autre dans le dictionnaire bilingue.

En catalan, donc, j’ai rédigé ceci : « Je suis en train de devenir sourd. Je perds mes oreilles et l’audition. Merci de m’informer par l’intermédiaire des feuilles de ce carnet s’il y a une nouvelle qu’il est nécessaire de savoir. Vous n’aurez qu’à les glisser sous ma porte. »

 

J’ai enfilé ma main droite dans un gant en latex puis, muni de cette lettre et d’un vieux calepin à spirales orange dont j’avais débarrassé les feuilles déjà écrites, j’ai frappé à la porte de mes voisins d’en face.

On ne se connaît pas beaucoup. Plutôt sympas comme ça, mais c’est chacun chez soi, bonjour bonsoir. Des indépendantistes. Accroché à leur balcon, il y a toujours le « lacet jaune » symbole du soutien aux prisonniers politiques du temps du mouvement pour l’indépendance de la Catalogne, ça fait une éternité. Lui, il travaillait pour la télé catalane. Elle je n’ai jamais su. Le lacet jaune de leur balcon est tout terni.

 

Toujours est-il que c’est elle qui ouvre la porte. Elle et moi, chacun de notre côté, avons immédiatement reculé d’un pas, c’est un réflexe que nous avons tous.

Je lui dis bonjour – parler je peux encore, du son sort toujours de ma bouche, je n’ai pas noté d’altération de ce côté-là – et je lui tends mon papier. Elle s’en saisit bien prudemment par un coin. Je l’observe qui lit. Elle pose ses yeux sur moi, elle ouvre la bouche : «  C’est vrai, tu n’entends plus ? ».

Les mots qu’elle vient de prononcer, je viens de les entendre comme je la vois ! Cinq sur cinq !

- Je viens de t’entendre ! Dis-moi autre chose, s’il-te-plaît !

Je ne comprends pas tout des trois quatre phrases qu’elle m’adresse, mais je distingue parfaitement le son de sa voix. Ça alors ! Me voici soudain tout nerveux, tout excité. Je dépose le carnet orange dans sa main libre. « Le carnet », je lui fais, que j’accompagne d’un geste de l’index en direction du bas de ma porte. « Il faut que je rentre chez moi, excuse, merci, au revoir. »

Je me suis précipité dans mon confinement. Je crois me rappeler que j’ai claqué la porte, laissant la voisine comme un rond de flan au bord de son paillasson. Il fallait que je vérifie et immédiatement, que j’en aie le cœur net. Les oreilles, plus exactement.

Billie Holiday, vite.

 

On me croira ou pas : rien ! Triple zéro ! Ça m’a fait d’un coup baisser la tension de plusieurs crans. J’ai sorti tout ce que j’ai de Manu Dibango : les vinyles, les trois cédés et les cassettes que j’avais dénichées à Yaoundé entre 1988 et 1992, du makossa pur fruit et de l’afro-jazz de haute volée. J’ai tout mis sur les platines, j’ai poussé le volume à neuf et demi. Ça m’a fait tout chose de constater que Manu était devenu muet lui aussi. C’est comme si il était mort.

 

 

Je me sentais bien déboussolé. J’avais quand même pas rêvé ! La voisine, je l’avais bien entendue ! Idée : la radio! Je bouscule une chaise tellement je suis dans l’anxiété. Je l’entends, la radio ! Et parfaitement, en plus ! Encore aujourd’hui, ça m’étonne de ne pas y avoir pensé avant.

Il est absolument nécessaire de reprendre ses esprits. De faire le point en gardant la tête froide. Je vais au cubi, ouvre une boîte d’olives et mon deuxième paquet de clopes de la journée.

- Voyons : j’entends les paroles humaines, en tous cas celles de ma voisine, j’entends ce qui se dit à la radio, mais j’entends plus la musique. 

Qu’est-ce que je pouvais tirer d’autre de la situation? C’est bien handicapant pour un type comme moi d’être confiné sans musique, mais au moins côté tympan, c’est pas encore le jour des obsèques. On va s’adapter, comme on fait en toutes choses depuis le début.

La dernière mesure des oreilles, c’était ce matin-là : 1,1. Pareil que la veille, je m’étais mis à contrôler tous les jours. Visiblement, ça commençait à se mettre en cours de stabilisation. Un virgule un. C’est déjà pas mal si ça peut rester comme ça.

 

J’ai reçu une petite feuille sous ma porte deux jours après. Le fameux Jour 60.

Tous les matins, maintenant, c’est la première chose que je fais : je note le numéro du jour. Pendant longtemps je différais ce repère à après le petit-déjeuner. Depuis plusieurs jours que j’ai abandonné le brin de toilette, je file direct à mon cahier noir. Quand j’ai inscrit « Jour 60 », j’ai pensé à Noé et à son arche. Un amateur, Noé, à côté, un petit bras du confinement. Quarante jours et quarante nuits, tu parles d’une rigolade ! Il avait de quoi faire des barbecues et danser la rumba, avec tous ces animaux. Pendant moi le déluge! il devait bien se le dire.

 

Le papier qu’avaient transmis mes voisins me demandait d’écouter la radio à treize heures. Important. Ce mot souligné deux fois.

À treize heures j’étais ponctuel devant le transistor.

Ce Jour 60, il est de ceux qui marquent une époque. Comme le Grand Bug du Jour 9, comme le Décret du Confinement Illimité promulgué par l’ancien gouvernement le Jour 48.

Le poste de radio s’est rempli d’une voix masculine que j’ai trouvée sévère et bien assurée. Si je peux en faire un résumé rapide, on nous informait que tous les pouvoirs étaient à compter de cette minute placés sous l’autorité du Conseil Sanitaire de Guerre, le CSG. Celui-ci était composé, expliquait la voix, de trois médecins, deux agents de sécurité et trois militaires haut-gradés. La Commissaire à l’Information en sera la porte-parole. Elle interviendra à la radio tous les jours à treize heures. Sa déclaration sera rediffusée à vingt heures. Aucun nom propre n’était cité. On ne disait rien de l’ancien gouvernement.

Le communiqué lu par la voix précisait également les premières mesures à respecter à compter de cette minute (il a répété cette formule). Obligation totale et absolue, c’était le terme exact, de respecter le confinement le plus strict. Fermeture des boulangeries, des pharmacies, des supérettes et des débits de tabac. Des Agents de la Sûreté Sanitaire, les ASS, procéderont dans les quarante-huit à un recensement méthodique et complet de la population immeuble par immeuble. Il était demandé de leur faire bon accueil. C’est la sécurité de tous qui est en jeu, a conclu le bulletin d’information.

Cinq minutes radiophoniques qui bouleversent des vies déjà formidablement bouleversées.

 

L’application des mesures ne s’est pas faite attendre. Il faut admettre que là-dessus ça n’a pas traîné. Ça a sonné chez moi quand je m’y attendais pas, vers neuf heures du soir. Depuis combien de temps on n’avait pas sonné chez moi ? Le drrring m’a provoqué un sacré sursaut qui m’a fait tomber des mains l’Astérix que je lisais (j’adore ces histoires qui se déroulent dans un petit village confiné que nous connaissons bien, ça me change les idées).

J'ouvre sur deux êtres enrobés dans des combinaisons blanches, deux formes à vrai dire.

Ils portent des bottes blanches, des gants blancs et un très large masque blanc qui leur donne une légère ressemblance avec des éléphants à la trompe amputée. Aucun indice ne permet de m’indiquer si je dois leur dire Bonjours Messieurs, Bonjours Mesdames ou Bonjour Messieurs dames. De toute façon, je comprends tout de suite qu’ils ne sont pas venus là pour bavarder gentiment sur le palier.

 

L’un des deux (je vais supposer qu’il s’agissait de deux hommes) me présente une tablette où est écrit : «  Vous êtes… » suivi de mon nom et du numéro de ma carte d’identité avec un pont d’interrogation à la fin. C’est bien moi. En-dessous, deux cases : OUI NON. Son collègue me tend un de ces crayons dont on appuie la pointe pour activer les écrans. Le crayon est enveloppé d’un film plastique. Un doigt ganté m’ordonne de marquer une case. C’est oui.

Les questions se sont succédé sur la tablette. Il n’y en a pas eu beaucoup, en réalité. J’ai coché 1 pour « Combien de personnes vivent à ce domicile ? » et Non aux questions « Avez-vous des signes de fièvres et/ou de courbatures ? » et « Y a-t-il un chien dans votre domicile ? ». La dernière m’a rendu perplexe : « Que buvez-vous au petit-déjeuner ? ». Trois réponses possibles : Café - Lait – Café-au-lait. J’ai voulu commencer à expliquer que moi le matin c’est du thé. Un des gars a appuyé sur Café avec son stylo à lui. Puis l’autre a repris la tablette et je l’ai vu presser un bouton sur le côté.

Maintenant c’était marqué « Signez ici ». J’ai signé ici.

Je les ai vus qui montaient à l’étage du-dessus. Dans le dos de leur combinaison, il y avait trois grandes lettres rouges : ASS. Je suis retourné me barricader.

 

 

Jusqu’à présent, l’approvisionnement est très bien organisé. Comme cela a lieu tous les deux jours, nous en avons déjà eu trois. Entre onze heures et midi, toutes les sonnettes de l’interphone extérieur de notre immeuble retentissent simultanément. C’est le signal.

La première fois, le lendemain du Jour 60, j’ai été le premier à réagir. À enfiler masque et gants. À descendre l’escalier. À pousser la porte de l’immeuble. À découvrir une caisse métallique grise dans la rue sur le pas de la porte. À l’ouvrir.

La nourriture se présente sous forme de portions individuelles contenues dans un sac plastique sur lequel un auto-collant mentionne le domicile. La part qui m’est attribuée porte l’indication 2e gauche. Elle contient : deux sachets de café en poudre, deux petits pains mous enveloppés dans du papier cellophane, un petit paquet de nouilles accompagné d’une enveloppe de poudre déshydratée, une boîte d’olives, quatre abricots secs, un carton d’un litre de pinard, un petit pot de confiture de fraises et deux paquets de clopes. Hier matin, la troisième livraison contenait également un paquet d’une vingtaine de feuilles beiges de papier toilette, un autre de mouchoirs jetables et une savonnette du type que l’on trouvait dans les chambres d’hôtels au temps d’Avant.

 

 

 

On récupère le paquetage correspondant à son domicile et puis l’on remonte chez soi. Lors du premier approvisionnement, j’ai crié très fort depuis le palier : « Au suivant ». Toutes les portes des domiciles étaient entrouvertes, laissant voir les habitants qui guettaient mon retour, les habitants qui sont encore là.

Dans l’après-midi de ce même Jour 61, une feuille a été glissée sous ma porte. J’ai reconnu l’écriture de mon voisin ou de ma voisine. « Pour la nourriture, nous proposons que commence le voisin du 3e, puis ceux du 2e, gauche d’abord droite ensuite, etc. en descendant. Ceci pour ne pas nous croiser dans l’escalier. Êtes-vous d’accord OUI NON ? Passez à l’étage du dessus et retour de ce papier au 2e droite. Courage à nous tous. »

Tout le monde a répondu oui et c’est comme cela que nous sommes organisés. Ça fonctionne bien, pour le moment personne ne triche. J’imagine que ce ne doit pas se passer ainsi dans tous les immeubles. Que, par exemple, dans les grands ensembles à forte densité les premiers arrivés sont les premiers servis, que des portions sont rapidement subtilisées, que les voisins les plus faibles, les plus âgés, ceux qui dorment jusqu’à midi, vont finir par mourir de dénutrition. Qu’on en viendra aux poings, aux griffures sur le visage, aux coups de couteau, qui sait. C’est très probable. Nous n’avons aucun moyen de savoir ni d’agir.

 

J’ai tout de suite remarqué qu’à l’exception des olives et du carton de pinard, tous les contenus de l’approvisionnement sont écrits dans des caractères asiatiques, du chinois je suppose. Même les clopes et les mouchoirs. Ça m’a rappelé les déclarations de l’ancien gouvernement, les premiers jours : Que la population soit tranquille, notre pays, sous l’action du gouvernement, a tout mis en œuvre et possède toutes les capacités pour que soient assurés à l’ensemble de nos concitoyens la production, le transport et l’approvisionnement des produits alimentaires les plus divers.

On ne peut pas tout prévoir, bien sûr.

 

Aujourd’hui à treize heures dans son communiqué quotidien, la porte parole du CSG a annoncé qu’à partir de cette nuit zéro heure sera mis en place le Décret Balcons. Cette mesure, a-t-elle expliqué, n’autorise plus les sorties sur les balcons des domiciles. Les agents de la Précaution Intérieure ont reçu les ordres et les moyens appropriés pour que cette disposition soit strictement appliquée pour, je tiens à le souligner au nom du Conseil Sanitaire de Guerre, assurer la sécurité de tous nos concitoyens.

 

Il n’y a pas à en être étonné. Cela fait plusieurs soirs qu’à vingt heures tous les habitants nous sortons sur nos balcons, non plus comme c’était le cas jusqu’à il y a encore peu, pour marquer par nos applaudissements notre reconnaissance au personnel médical, mais pour taper avec véhémence sur nos casseroles. C’est notre unique façon d’exprimer que ça suffit, que l’on étouffe.

J’ai la vilaine impression que demain, Jour 67, sera le premier de l’époque de la Résignation Totale. Nous confinons à petit feu.

 

 

Il fait nuit et je suis resté sur mon balcon après la très longue casserolada de ce soir, la dernière peut-être. Je profite encore tant que cela est un tout petit peu possible. Un hélicoptère survole le quartier, il fait un bruit très arrogant.

Mes yeux impriment le triste spectacle quotidien qui m’est donné depuis soixante-six jours : la Place vide, désertée, morne, inutile. Les arbres ont commencé à fleurir.

Je repense à l’époque des pigeons, ce devait être entre le Jour 10 et le Jour 25, à peu près. Les pigeons s’étaient approprié la Place, des centaines et des centaines de pigeons. Libéré des terrasses de bars et des humains, l’espace leur appartenait en totalité. Depuis nos balcons, nous les regardions évoluer, marcher, s’envoler pour aller picorer un peu plus loin. En allant aux courses ou à la poubelle, nous avions pris l’habitude d’emporter un sachet avec des petits morceaux de pain dur, des miettes. Nous les répandions sur la Place, pour les pigeons. C’était notre bien piètre façon de maintenir un peu de vie sur la Place.

Un jour les pigeons ont disparu, tous. Où sont-ils allés ? Les a-t-on empoisonnés ? Y a-t-il eu une gigantesque rafle pigeonnière nocturne ?

Je me suis accroché à l’idée que, flairant bien qu’ils ne pourraient pas survivre ici et ainsi éternellement, que leurs jours étaient comptés, en quelque sorte, les pigeons s’étaient envolés vers les montagnes qui bordent la ville dans sa partie ouest. Vers chez les arbres, les graines, les insectes.

 

Ce dernier soir sur mon balcon, ici maintenant, je voudrais être un pigeon. Me transporter dans des montagnes Pyrénées, des puys du Cantal, sur une très longue plage Atlantique, dans des Ardennes belges avant que je m’effrite. Me translater dans d’autres confins où existent encore de l’air et des musiques et quelqu’un avec qui parler.

 

 

Alain B.                                                                                                                                 Barcelone, Jour 66.6 …………2020

  

  

  

Pour lire le premier texte de l'auteur :  La vie au temps du confinement. Aujourd’hui : Barcelone, Jour 55.5, soir

  

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