La page où l’on meurt  - Alexandre Maroselli

Même l’écrit est voué à l’inutilité quand le monde s’efface, par Alexandre Maroselli.

  

  

            La page où l’on meurt

Comment la décrire ? Il faut décrire ce qu’elle est, mais ce qu’elle représente plus encore. Une image ranimée par des visages ridés, leurs bouches sèches ressassent encore des souvenirs qui les précèdent dans l’oubli. Au-dessus des plaines étouffantes, bien loin des plages, des touristes, de leurs absences, au-delà des premières collines brûlées par le soleil, dans le creux d’un vallon ombragé, les murs sont sertis de mousses assoiffées, tout a une fin, et ici elles sont nombreuses ; certaines, dressées vers le ciel vide, sont fleuries et une chaleur rassurante émane de quelques lettres dorées ; d’autres fins périssent dans l’oubli, elles restent certainement jaunies dans un classeur ; sous nos pieds elles s’évaporent, et la nuit les noms effacés hantent leurs bourreaux. Au centre, à l’abri de la rumeur, le temps n’a pas prise sur elle. Elle se tient droite, lisse, sous son voile le visage incliné et les yeux clos. Les mains jointes au niveau de sa taille, on espère quelques secondes qu’elle relève les yeux. J’aurais aimé qu’elle sache que nous étions passés. Le visage de marbre, et la robe lavée par les hivers successifs, ses visiteurs sont rares. Certainement que François est monté quelques fois, il a profité avec le frère d’un moment de recueillement, admirer la gorge translucide et la chair de ses lèvres, le pas débuté, mais l’un comme l’autre absorbés par cette pierre blanche qui leur rappelait la fin, la sienne et la leur, au creux d’un vallon ou dans la touffeur des cités péninsulaires.

Le jour se termine. Dans ces minutes d’incertitudes, quand enfin on croit que la nuit ne viendra pas, les heures deviennent transparentes, et le fleuve, minuscule abîme entre les pierres, prend la couleur de nos âmes. La lumière est trop faible pour écrire. Il plisse les yeux sur les caractères indéchiffrables qu’il vient de tracer. C’est une souffrance, toujours. Ses yeux noirs évitent les derniers rayons. D’ailleurs, il laissera à présent les volets fermés. François est passé hier, quelques courses sous le bras, il venait surtout pour se rassurer. La nuit pénètre les rues. Chaque seconde le rapproche, lui-aussi, de la fin. Sur les ondes les voix sont graves. Cette erreur est la sienne ; c’est la traduction de leur faillite à tous, et, mais ça il ne le sait pas, c’est aussi l’oracle des faillites à venir, des nôtres, celles qui hantent les rues vides. Les souffles juliens qui peuplèrent les allées étroites ont été balayés. Dans les renfoncements de murs, les mains jointes à la poitrine, elle nous rappelle ce que nous avons été. Sous ses doigts hésitant, il écrit une partie de ce qui n’est plus, lui qui voulait être le porte-parole du Nouveau-Monde devient tout d’un coup le chroniqueur d’un passé déjà là.

Dans l’herbe grasse d’automne, dans une cité colorée, lui et les autres, François et les autres, sans que leurs inflexions n’aient jamais vraiment disparues, posèrent les premières pierres de notre tombeau. Nous pouvons nous en contenter, et même y trouver un instant de réjouissance. Résister est vain ; les heures filent et avec elles les teintes rassurantes du fleuve, la nuit engloutit tout.

Je sais d’où tu viens Lvcette. Ton nom dont l’évocation illumine nos pas.

  

  

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