Foutu foutoir - Ugo Pandolfi

Ugo Pandolfi, s’emmêle les neurones. Les faits, les ébauches, les récits s’entremêlent… la mémoire joue des tours à moins que « tout ne soit que littérature… »

  

  

Foutu foutoir

Pâle, l’œil fatigué, les cheveux gras, Paul-Félix Ceccaldi avait passé sa nuit à corriger les épreuves de son dernier livre, une énorme biographie de Paschal Grousset sur laquelle il travaillait, depuis plus de cinq ans, entre deux séjours en clinique. L’éditeur pour lequel il travaillait attendait l’ouvrage pour le premier trimestre 2009, l’année du centenaire de la mort de Grousset. Dans le Tarn-et-Garonne, à Grisolles, les commémorations du souvenir de ce journaliste républicain, né à Corte, en Corse, en 1844, promettaient de bonnes ventes. Celles-ci furent très moyennes. Dans les années qui suivirent, l’historien Paul-Félix Ceccaldi, toujours entre deux crises d’épilepsie, poursuivit sa galère. Les monographies ciblées sur des personnages très régionalisés n’étaient pas un produit éditorial bien payant. Elles étaient cependant l’unique passion de cet étudiant attardé, victime du « grand mal », sur lequel sa mère veillait avec une fusion quasi amoureuse. La situation financière de Paul-Félix Ceccaldi s’améliora grandement à partir de l’année 2016 quand l’un de ses anciens camarades de lycée, François-Xavier Simeoni, un journaliste qui travaillait désormais à Paris, lui passa commande d’une étude sur une violoncelliste morte en Russie au milieu du XIXe siècle. La commande était singulière : elle comprenait une clause de confidentialité et devait établir un lien avec l’île de Corse.

Un trop grand nombre d’histoires dans ma tête. Tout se mélange. Sans doute faudrait-il mettre un peu d’ordre dans le foutoir mémoire. Est-ce seulement possible ?

Je suis né en 1952, un 12 août, le jour où, à Moscou, treize intellectuels communistes yiddish, membres du comité juif antifasciste, sont fusillés sur ordre de Beria dans une prison de la Loubianka. Si j’en crois celui qui me connaît le mieux pour m’avoir sorti de l’ombre, je m’appelle Rigobertson, John Rigobertson. Je suis ornithologue. Je ne sais rien de mes origines islandaises. Mes deux passions : les oiseaux de l’Antarctique sur lesquels j’ai longtemps travaillé et les littératures policières qui m’ont toujours accompagné, y compris dans mes plus froides missions d’observation en Terre Adélie.

Foutu foutoir mémoire. Mon rapport au temps est un magma. Tout se mélange. Toujours, sans cesse, sans échelle, ni repères, ni amers. Pas de cap, pas de sens. Trop d’histoires. Des bribes seulement. Des morceaux. Un flux continu de parcelles de temps morcelé.

C’était au début des années 1980. Ugo Pandolfi n’existait pas, pas encore. Il avait commencé son métier de journaliste à la fin des années 70 sous le pseudonyme de Jean Crozier, le nom de jeune fille de sa mère, qu’il fit ajouter à son patronyme et légaliser comme nom d’usage dès que la loi française le permit. Les raisons pour lesquelles il choisit de ne pas utiliser le nom du père sont sans doute complexes. Elles relèvent de la psychanalyse, une épreuve qu’il n’eut jamais le courage d’affronter. Ma rencontre avec lui fut d’abord virtuelle : il s’intéressait comme moi au tragique destin de la violoncelliste Lisa Cristiani, victime du choléra, morte à Novotcherkassk, chef-lieu de la province des Cosaques du Don, le 24 octobre 1853. Nos nombreux échanges de courriels nous amenèrent à envisager ensemble l’écriture d’un ouvrage sur l’aventure en Sibérie orientale de cette jeune femme et de son Stradivarius. À partir des années 90, quand il partit s’installer en Corse, au nord de l’île, au début du Cap corse où j’avais moi aussi élu domicile, nous commençâmes à nous fréquenter régulièrement : au moins une fois par semaine nous passions des heures à échanger nos points de vue, autant sur notre violoncelliste que sur tous les sujets qui excitaient nos esprits. Au fil des années, notre amitié prit un tour fusionnel à un point tel que nous décidâmes que John Rigobertson serait l’unique auteur d’un roman noir, un sinistre et glauque polar, où le passé saute à la gorge du présent. Nous commençâmes alors à inventer des personnages, à établir un scénario. Nous étions deux à la manœuvre et j’étais seul face à moi-même.

Je ne sais plus à quelle date cela a commencé. Michèle Witta, notre grande amie bibliothécaire, était encore vivante. Elle avait très gentiment encouragé Ugo à poursuivre et apprécié son pastiche des aventures de Sherlock Holmes. N’essayez pas d’écrire comme des Américains nous avait-elle dit. Mais comment fait-on pour répondre aux exigences quand autant d’ami(e)s qui nous guident disparaissent et nous laissent seuls avec nos larmes ?

Pour soigner l’image d’un oligarque russe, lié à un groupe mafieux, qui s’installe dans le sud de la France, une officine de conseil recrute un jeune et ambitieux journaliste d’origine corse. Chargé de monter une opération culturelle caritative, celui-ci utilise les travaux de son ami d’enfance, un historien dont la santé est fragile. Un petit différend, un grain de sable dans la machination, et tout va mal finir.

Le choix que nous avions fait de me promouvoir comme seul scripteur n’était en rien une mise en retrait de mon ami Ugo. Nul effacement. Ugo, au contraire, alors qu’il travaillait de son côté à une longue nouvelle autour de la découverte d’un manuscrit de Walter Benjamin perdu par le philosophe lors d’un bref séjour en Corse en juin 1927, me livrait régulièrement une masse d’éléments parfaitement documentés qui trouvaient toujours leur place dans le puzzle narratif que j’avais imaginé.

Une Parisienne au grand charme. Lise était parfaite. Elle avait joué du violoncelle aux baleines sur la mer d’Okhotsk. Mendelssohn lui avait dédié une romance. En Suède, ses admirateurs l’appelaient Saint Cécile de France. Il fallait être aveugle pour ne pas voir en cette femme la plus fabuleuse des aubaines. Musicienne, aventurière et morte si jeune. Morte si loin. Le destin de Lise Barbier-Cristiani est un chef-d’œuvre. Un véritable ouvrage d’art. Grand comme un opéra. Romantique et tragique. Exotique et fatal. Le scénario idéal, les ingrédients parfaits, pour une putain d’arnaque géniale. François-Xavier l’avait toujours su : tout est dans l’émotion, l’affect tueur. C’est l’émoi qui fait le roi. Je te trouble, je te double. T’es ému, je t’encule. Belle gueule d’ange, mèche rebelle sur le front, François-Xavier Simeoni avait les yeux qu’il fallait pour mentir sans faille, bleu voyou bon genre. L’une de ses premières grandes victimes le lui avait dit un jour, entre quatre yeux : tu n’as pas de regard, tu n’es que du froid, sans âme. La pauvre femme avait vu juste. Juste trop tard. Leur liaison n’avait pas duré plus de trois ans. Trois petites années de baise clandestine qui avaient largement boosté ses débuts dans le métier de journaliste. À vingt-deux ans, François-Xavier Simeoni était entré dans le troisième millénaire en passant dans le lit de la principale actionnaire de l’hebdomadaire dans lequel il commençait à se faire un nom à l’échelle de son île natale. Mais comme sa maîtresse avait un standing à tenir et qu’elle supportait mal de coucher avec quelqu’un de sa propre paroisse, elle décida que son jeune amant devait élargir au plus vite ses ambitions médiatiques. Elle mit en œuvre son influent réseau dans le milieu de la presse parisienne. Le talent et l’habileté de François-Xavier firent le reste. Simeoni fut très vite l’excellent correspondant régional d’un grand titre du soir avant de partir pour Paris où le siège offrait un terrain de chasse idéal pour un jeune loup aux yeux bleu mensonge. Depuis, François-Xavier Simeoni ne revenait en Corse qu’en de très rares occasions. Depuis, il avait abandonné les contraintes de la presse quotidienne pour de plus lucratives ambitions. Maintenant, il était aux affaires. Et c’est sa mission qui le ramenait à Bastia, ce soir, pour le concert. Ils arrivent. Ils sont là. Tous venus, avec femmes, enfants, bijoux. Ils se montrent, tous. Ils sont venus pour ça. Un concert privé, une belle cause, un beau geste, la main à la poche. Le bonheur est dans la sbacca. Paraître, plus qu’hier et moins que demain. Et entre nous seulement. Trà di noi. Le club très fermé des donateurs ouvre les portes. Ils tiennent tous dans leur main le luxueux carton d’invitation. Hyper sobre, le bristol. Rien de trop. Presque rien. Minimal. Classe.

Lise Cristiani

(1827-1853)

Le prédateur savoure l’instant. Ses employeurs jubilent, le Russe surtout. Vladimir est sur un petit nuage. Vladimir rigole. Vladimir baise des mains. Vladimir reçoit les compliments. Vladimir ne regrette pas son voyage. François-Xavier est rassuré. Vladimir, entre un député-maire et son épouse et un sénateur avec sa maîtresse, vient de lui adresser un grand sourire. Tout baigne. Que la fête commence ! La tournée de concerts va faire un malheur.

L’importance accordée aux faits et une fastidieuse attention apportée à l’authenticité des détails. Voilà sans doute la démarcation qui me sépare de mon ami Ugo. Pour lui, les faits, leur établissement et les moindres de leurs détails occupent une place centrale, fondatrice, première. Ce choix qui ne laisse guère de place à l’imagination, n’est pas le mien. En tous cas, il n’est pas un déclencheur pour moi. Des faits, certes, alimentent mon imaginaire. Ils ne sont pas pour autant fondateurs. C’est plus mon imagination qui digère le factuel, le dégrade et s’accommode de sa décomposition. Ugo, lui, non : il ne digère pas les faits, il les constate, les authentifie, les accumule, les transforme en objets. Cette différence entre nous n’a rien d’antagonique. Elle a peut-être parfois l’inconvénient de peser un peu lourdement sur ma façon toute personnelle de tenter de construire un récit qui ne perde pas le lecteur.

— Monsieur Nedachev ne pourra pas se rendre à Ajaccio. On ne change rien pour la soirée de demain. François-Xavier informera simplement nos invités au dernier moment. Nous sommes d’accord ?

Ce n’était pas vraiment une question. Un tic de langage plutôt. La formule par laquelle Robert Dersant avait l’habitude affable de terminer la transmission de ses ordres. De ses ongles jusqu’a sa manière de parler, tout était poli chez ce quadragénaire dont la société, Concept VIP S.A., ne travaillait qu’au service exclusif de Vladimir Sergueï Nedachev, son unique employeur. Après le concert de Bastia, la veille, Dersant avait couvert d’éloges le travail de François-Xavier. Nedachev, lui-même, l’avait complimenté, à sa manière, sans excès.

— Bonne action, Simeoni. Je crois que Dersant va vous gardez dans son équipe avait simplement ajouté le Russe dans un rictus carnassier.

Chez ce petit homme glabre, un peu rond, aux allures de chat, qui parlait un français irréprochable avec un imperceptible accent, les mots ne prêtaient jamais à confusion. Nedachev n’avait pas dit notre équipe. La nuance était importante. Simeoni n’était qu’un employé travaillant pour Dersant. Le message avait toujours été clair. Pas d’ambiguïté : l’opération était un job, elle relevait de la boite à Dersant, des services de Concept VIP, Nedachev n’avait rien à y voir. Il n’était qu’un sponsor de l’opération, un parrain philanthrope, un amateur de musique, un gentil qui avait la bonté d’accorder un peu de son temps précieux pour une bonne œuvre, bien dégoulinante de bons sentiments. La bienfaisance, la mémoire, la musique, l’aventure, le destin, la rencontre, la Russie, la France… La totale, à faire pleurer chic dans les chaumières de Neuilly. La réalité avait une autre gueule. Dersant, son petit staff et Simeoni en tête étaient grassement payés pour le savoir. Les chemins du banquier Vladimir Sergueï Nedachev et de François-Xavier Simeoni s’étaient croisés quelques années auparavant, à Paris, au tout début de l’année 2003, en un moment où plusieurs journalistes occidentaux, et non des moindres, expliquèrent à leurs lecteurs que les nouveaux maîtres du Kremlin risquaient d’aller trop loin dans leurs attaques en justice contre les oligarques qui avaient bâti leur fortune sur les chaos de la période Eltsine. C’est à cette époque que Simeoni avait rencontré Dersant, lors d’une réunion très fermée que Concept VIP S.A. organisait sur le thème « Libéralisme et État de droit ».

Objectiver les faits n’avait de sens pour mon ami Ugo qu’à la condition de découvrir dans l’amoncellement des objets une architecture susceptible d’informer cette accumulation des faits. Il s’agissait bien pour lui de passer du désordre à l’ordre, de l’entropie à l’information. Quête incessante, difficile, trop exigeante ? À plusieurs reprises, lors de nos rencontres, Ugo m’avait affirmé que cet impératif qui était le sien, avait bien en lui quelque chose d’inaccessible et d’insensé, d’ambition folle, d’espoir désespérant.

Officiellement, ce n’était que la deuxième fois que Vladimir Sergueï Nedachev se trouvait en Corse. La réalité était différente. Sa première venue, avait eu lieu à la fin des années 90, à Figari, dans la plus totale discrétion. Il faisait à l’époque partie des associés d’Ilian T., un autre oligarque de l’ombre. Ils avaient dû se déplacer, en urgence, pour rencontrer dans une villa de Bonifacio l’un des hommes clé du rachat de la dette de l’Angola envers la Russie. En Suisse, les versements, entre 1997 et 2001, de plusieurs centaines de millions de dollars sur les comptes d’obscures sociétés n’étaient pas passés inaperçus. Ils avaient fait désordre. À Genève, une procédure financière avait été ouverte. L’affaire s’était plutôt bien terminée quand le gouvernement russe avait retiré sa plainte. Quelques années plus tard, en 2004, le Procureur général avait dû classer l’affaire. À son niveau, Nedachev avait contribué à faire oublier un abus de biens portant sur près de 600 millions de dollars. Un montant qui tisse toujours des liens, entre amis. Par la suite, Ilian T. qui avait fait quelques petits investissements immobiliers en Corse, l’avait invité à plusieurs reprises dans un hôtel en bord de plage des environs de Porto-Vecchio dont le chef cuisinier, un Italien, était un véritable artiste. Et Nedachev avait découvert là, en Corse, les subtilités de la cuisine toscane. Il y avait pris goût et cette île française convenait bien à l’idée qu’il se faisait d’une paisible retraite en Méditerranée. Il aimait la mer quand elle était calme. Il n’était plus vraiment dans les favoris du Kremlin. À 53 ans, un vétéran de la guerre de l’aluminium pouvait bien prendre un peu de recul. Vladimir Sergueï Nedachev ne se retirait pas des affaires. Il était simplement à une période de sa vie où il pouvait s’offrir une nouvelle image de lui-même. Il n’était pas le premier homme d’affaire russe à se plaindre du cliché de voyou qui pesait sur les oligarques de sa mère patrie. Mais Nedachev, lui, qui avait toujours été d’une grande prudence et avait toujours eu une sainte horreur des signes extérieurs de richesses, des paillettes et du gaspillage, avait son idée sur l’art et la manière de bien être riche. La modestie, c’était ça son secret. Même s’il y avait des moments dans la dure vie d’un discret homme d’affaire où il fallait se mettre en avant pour montrer sa discrétion, rassurer tout le monde et enjoliver au passage les éléments fâcheux de l’histoire de sa vie. Nedachev n’avait que dix ans quand son père, en juin 1962, transmit l’ordre aux forces du KGB d’ouvrir le feu contre les ouvriers des usines de Novotcherkassk manifestant pour défendre leur salaire et leurs conditions de travail. Vingt-six manifestants furent tués et plus de quatre-vingt furent blessés lors du massacre de Novotcherkassk.

Un jour où nous parlions d’intertextualité, Ugo m’assura qu’il n’avait jamais vraiment lu L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, publié en France en 1973. Il en avait lu des extraits, dans la presse, à l’époque. Son intérêt pour cet ouvrage était tout à fait récent. Il était en lien avec la découverte du fait qu’une agence de communication événementielle avait lancé en Corse une tournée européenne de concerts afin de collecter des fonds pour l’édification à Novotcherkassk d’une stèle à la mémoire de la violoncelliste Lisa Cristiani.

NDA : La soumission de plusieurs extraits du texte ci-dessus à des logiciels de vérification de plagiat nous oblige à préciser que ce texte n’est pas originel à 100%. Les restrictions en matière de contacts humains et de déplacement imposées en France depuis le 17 mars 2020 en réponse à la pandémie de Covid-19, ne nous ont pas permis, pour l’instant, d’aller demander des comptes à l’auteur. Nous pouvons l’assurer ici qu’il ne perd rien pour attendre : #OnNoublieraRien

   

   

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