Des confitures et des hommes - Cyril Debost

Cyril Debost rappelle que sans fondamentaux, il sera impossible de reconstruire un monde vivable…

  

  

Des confitures et des hommes

                                                       

Ça y est, nous y voilà. Qui l’aurait imaginé ? Personne. Et pourtant, nous y sommes. En plein dedans, en pleine déconfiture. Confinés comme on dit, conscients, mécontents mais patients. Comme une impression de vivre l’histoire, la grande, celle des livres, en temps réel, d’en être les acteurs, les victimes et les instruments, mais aussi les figurants et tout le casting, toute la technique, du preneur de son au metteur en scène, en passant par les têtes d’affiche et la production.

Ce que nous sommes aujourd’hui ressemble peut-être à ce que l’on pourra considérer un jour comme une humanité lucide, sorte d’onde globale sur laquelle nous nous serions branchés et qui nous relie malgré nous les uns aux autres. Alors bien-sûr il y a les sceptiques, les mauvais, les égoïstes et tous ceux qui ne pensent qu’à leur petite personne. Mais pour peu que l’on tende un peu l’oreille, que l’on ouvre les yeux en grand et que l’on s’intéresse, on entend partout cette musique, comme un air de cornemuse au loin venu des tourbières, sous la brume, un air de « revenez-y », un vent frais, une éclaircie, la relève des espérances et du renouveau, qui marche au pas, lentement, doucement, mais d’un pied ferme et assuré, en cadence et plein de courage. Comme la sève inexorable du printemps qui fait sortir les bourgeons et construit la saison nouvelle, un son qui avance, grossissant la foule des gens à terre, croyant le combat perdu d’avance, quand la bataille est là, devant nous. À la cornemuse vient s’ajouter les fifres et les tambourins, les trompes et les chœurs, comme une vague hypnotique et majestueuse. Au rythme des pas sourds martelant le sol exsangue, ils avancent dans la plaine, traversent les forêts pour rallier les grandes esplanades abstraites, là où tout commence, où les échanges se font, où l’on communie. Une envie d’autre chose, un besoin de se racheter une conduite, de se faire pardonner les errances et d’entamer une destinée nouvelle, comme une soif de justice.

 

D’aucuns diront que le rêve est joli, l’utopie naïve et la prose circonstanciée. Ceux-là même qui vantent les bienfaits du pillage en règle sont à bannir, ces autres-là sont à convaincre.

 

Car la nature nous montre le chemin, depuis la nuit des temps. Résilience, symbiose, coopération, tout en elle n’a qu’un seul but : l’équilibre. L’humanité n’ayant eu de cesse de l’exploiter, l’homme est le seul être vivant à avoir réussi l’exploit d’avoir réchauffé les océans, assombri l’horizon, troué la couche d’ozone, ou encore exterminé soixante pour cent des espèces animales.

 

Certains diront que la nature est bien faite et que la science peut à elle seule réparer les dégâts. Ceux-là même qui s’enorgueillissent de produire toujours plus en accélérant le processus, ceux-là même sont à bannir, ces autres sont à convaincre.

 

Quand nous sortirons du chemin, quand nous quitterons les ornières, les bras griffés, la chemise trouée, nous tournerons la tête vers ceux qui suivent, les plus jeunes, les vieux, les plus fragiles, et bravement, la poitrine gonflée, les épaules droites et la mine sérieuse, nous nous tiendrons la main pour mieux arpenter le sol accidenté. Ainsi peut-être, tous ensemble, par petits groupes au début, éparpillés de ci de là, nous nous rallierons jusqu’à grossir des rangs toujours plus importants au son des cloches et des cris d’enfants.

 

Beaucoup rirons par-dessus les débats et tenteront leurs éternelles plaidoiries, sûrs de leur fait et rompus aux méthodes de communication séculaire, ils diront leur vérité, connue de tous et rassurante, ceux-là même sont à proscrire, ces autres-là sont à convaincre.

 

Car l’humain en a soupé des sempiternels discours consuméristes et suicidaires consistant à nous faire croire que seul l’individu compte, que chaque pas en avant est un exercice solitaire où la vue ne s’arrête qu’au pas suivant, comme si le nord et le sud étaient négligeables, le levant et le couchant inconnus, le voisin invisible et l’environnement une grande surface doublée d’une décharge à ciel ouvert. Il sait bien au fond, surtout en ces temps imprévus et consternants, combien tout ce qui l’entoure est un tout que la vue n’embrasse pas en restant assis le nez collé à l’écran, face contre vitre, comme un infirme privé de sens, mais bien en la portant le plus loin possible. C’est en observant un vol d’hirondelles en quête d’insectes ou un couple de sternes allant pêcher à tour de rôle pour nourrir l’autre qui l’attend, que l’on prend conscience de la beauté du monde. Cette beauté est encore là, offerte en cadeau à qui veut bien l’admirer et la sublimer. Et c’est en sa protection que réside notre salut. La science l’a compris depuis longtemps déjà. L’interdépendance de l’homme avec la nature ne vaut que si l’équilibre est stable. Le rompre, comme nous le faisons chaque jour un peu plus, nous met en grand danger, entrainant tout dans notre chute, comme on s’accroche aux branches, comme après un pillage, politique de la terre brûlée, le monde sauvage ne s’en remettra pas et l’homme dit moderne ne sera plus qu’un lointain souvenir. Levons-nous tous ensemble et agissons contre l’égoïsme irresponsable des puissants. Luttons contre un libéralisme sournois et aveugle par des actions concrètes et éclairées, quotidiennes et à long terme, localement et partout dans le monde.

 

D’autres que l’on sait critiquerons l’initiative, crierons à l’ineptie de telles actions, continuerons la chasse le dimanche et la viande à tous les repas, ceux-là même sont à confondre, ces autres-là sont à convaincre.

 

Par nos actions, par nos paroles, ensemble et séparément, partout et chez nous, au marché du coin et sur le net, par le partage et l’échange, le débat et l’empathie, construisons l’avenir. C’est vrai, on dirait un discours d’écolo baba cool emprunté, une ode au partage et à la solidarité, au retour à la nature et un poème aux animaux. Mais la planète ne vaut-elle pas que l’on se penche enfin sur elle et qu’on la prenne à bras-le-corps, comme un enfant fragile et apeuré ? On nous parle de croissance et d’emplois, de consommation et de profits, mais l’heure n’est-elle pas à la maîtrise de nos énergies, à la limitation de nos déplacements ? À l’économie d’échelle ne vaut-il pas mieux une écologie réelle ? Justice environnementale et sociale, le beau programme. C’est pourtant le seul chemin possible vers un monde viable. L’univers s’en fout, il est immuable. La terre s’en moque, elle est par définition inaltérable. Par contre l’humain et la nature dont il dépend foncièrement, ne se remettront jamais des dommages infligés. Quand on sait que l’homme possède le pouvoir incommensurable de s’auto-détruire, il est temps de penser un autre paradigme.

 

Les sceptiques diront que c’est impossible, qu’ils ne veulent en aucun cas perdre leurs prérogatives et changer sensiblement leurs petites habitudes, ceux-là même doivent faire sourire, ces autres-là sont à convaincre.

 

On a souvent coutume de présenter le banquier, le financier, l’actionnaire principal ou le PDG comme un requin aux dents pointues et sanguinolentes. Le vrai danger ne vient pas de ce pauvre roi des poissons à qui l’on prête toutes sortes de pouvoirs surnaturels indignes de notre humanité, mais bien d’un homme en complet trois pièces, costume cravate de marque et sourire carnassier. Celui-là est dangereux, profondément. Il est capable d’asservir les peuples, de les parquer et les exploiter jusqu’à l’os, pour son profit. Capable de piller les océans, littéralement, pour toujours plus de fric. Pillage des sols, des forêts primaires, viol des cultures et des traditions, détournements de fleuves, extractions sauvages et arbitraires, tueries en masse d’une faune innocente et vierge, vols des sanctuaires à l’insu des peuples autochtones, assassinats de lanceurs d’alerte, de résistants, d’hommes libres, sans parler des guerres et des privations des libertés fondamentales, polluant tout sur son passage en vendant du rêve à un Occident malade et égocentrique, aveuglé par l’exotisme comme une envie de sushis un soir d’hiver.

Cet homme-là est mauvais, parfaitement rôdé aux combines et préparé au pire. Informé et solidaire avec ses semblables, il ne réduira pas ses privilèges sans combattre. Et beaucoup d’entre nous confortablement installés dans nos habitudes d’occidentaux gâtés et capricieux, n’oseront changer que quand le vent tournera résolument dans un sens avec lequel il faudra composer. Ce sera dur mais l’homme sait s’adapter.

 

Une caste d’intouchables restera dans l’ombre et la discrétion. Ceux-là ne diront rien, agissant sournoisement et sapant instinctivement les progrès d’une société nouvelle. Ceux-là même sont l’ennemi, le seul et l’unique.

 

Il fut un temps, on brandissait des fourches et des piques en signe de contestation et de rébellion. Un temps où l’on dressait des échafauds dans la violence et le sang au profit d’hommes qui, sans le savoir, étaient les remplaçant de la caste ancestrale. Aujourd’hui j’ai le sentiment que la foule ne se presse plus aux grilles des palais, la rage aux lèvres et le couteau à la main, mais bien plus qu’une simple révolution aisément manipulable, elle aspire résolument à se changer par elle-même, comme la mue d’une chrysalide ou la larve du coléoptère, de l’intérieur. Cela participe d’une population de mieux en mieux informée et fatiguée d’être le jouet de fourberies politiciennes nationales et internationales ayant fait feu de tous bois pour lui faire passer les pilules d’une croissance toujours plus dangereuse.

 

Aujourd’hui les gens savent, comprennent et commencent à intégrer qu’il existe d’autres alternatives à une société basée sur la possession et un bonheur factice qui s’étale sur les réseaux sociaux. Quand j’étais petit je n’avais pas de smartphone. J’avais la fenêtre de la voiture de mes parents faisant défiler les images d’un décor sans cesse renouvelé, j’avais la campagne, l’odeur de la terre après la pluie et le bruit des mouches voletant dans la cuisine ouverte en plein mois d’août. Je mettais un peu de sirop dans un verre d’eau du robinet quand il faisait soif, et le goût du pain beurre confiture pour couper ma faim suffisaient à mon bonheur. Le film vu la veille, souvent un western,  excitait mon imagination, et nous partions confiants dans les bois, jouer aux cowboys et aux indiens. Quand il fallait acheter un vêtement c’est que l’ancien était trop vieux ou trop usé, on réparait aussi pas mal et ce que l’on achetait venait souvent du commerçant du quartier ou l’artisan tout près. Le mot utile n’était pas galvaudé comme aujourd’hui où l’on tente de nous faire croire aux bienfaits de la 5G et à l’intérêt d’acheter des fruits enveloppés dans des coques en plastique.

 

Heureusement, depuis maintenant quelques années j’observe une tendance non négligeable à se passer de protéines animales, à faire marcher les réseaux locaux d’échanges et de seconde main, à manger bio donc sans pesticides, entrainant de manière vertueuse de petits producteurs à produire mieux et durablement. On cherche à faire durer les objets, on trie, on revend, on recycle, on se remet à cuisiner (le confinement a permis cela) un peu comme si on se rappelait qu’il n’y a pas si longtemps, à l’époque de nos grands-parents, ces gestes étaient courants. Ces nouvelles habitudes, toute cette conscience et ces efforts, ne peuvent qu’être bons puisqu’ils vont dans le sens de l’histoire ; un conte moderne tourné vers les autres et centré sur la nature.  Et rien ni personne ne peut s’y opposer. La machine a démarré. Signe indéniable d’un réel repositionnement des curseurs, les journalistes sérieux s’en emparent. Le nombre impressionnant d’articles de fond, tous médias confondus, concernant l’écologie, le développement durable ainsi que les causes et les conséquences du non-respect des traités internationaux, sur l’industrie agro-alimentaire ou les effets désastreux de l’impact humain sont légion. Du point de vue humaniste, le fossé social qui se creuse de manière exponentielle, l’interdépendance entre le réchauffement climatique et la misère entrainant l’exode et les migrations, donnent, là encore, un énorme coup de projecteur à la pertinence d’un système à transformer.

 

Alors oui, j’entends les indécrottables cyniques, les paresseux, les couards, les nantis et tous ceux pour qui les mots respect, nature, équitable, éthique, humain, vie animale, océans, santé, partage, modération ou encore décroissance font peur, amusent ou font rire, ceux-là, ceux-là même sont les ornières et le savon, les épines et l’obscurité, seuls obstacles sur le long chemin à parcourir. Ils nous appartient, nous les convaincus, les engagés, les éclairés, de tenter de leur montrer la voie par l’exemple et la détermination,  l’action et le courage…

 

Mais j’entends déjà les mots fanatisme, égoïste, secte, vegan, hurluberlu, utopiste et je passe tous les noms d’oiseaux multicolores dont les conservateurs passéistes sont friands ! Hélas la réalité est là, bien là, démontrée par la science, la vraie, la passionnée, la rigoureuse, qui nous met en garde depuis 40 ans (pas 6 mois) combien l’heure est grave. Les conséquences de notre tendance naturelle à courir une fois que le lion a bondi ont été maintes fois exposées, et à l’heure où ce paradoxe atteint son paroxysme, regardons enfin la réalité en face.

Pour autant, qui dit changement de modèle ne veut pas forcément dire radicalisme ou extrémisme ! Car en prenant exemple sur la nature, qui est une merveille de tempérance et de coopération, il suffirait souvent de peu d’efforts pour réussir :  arrêter d’empiéter sur le monde sauvage (si nous en sommes là c’est bien à cause de notre propension à nous croire propriétaire de la terre) ; ne manger de la viande qu’une fois par semaine (première source de pollution, de déforestation, de gaspillage des ressources naturelles et de souffrance animale dans le monde) et la remplacer par des protéines végétales ; idem pour le lait ; consommer moins ; localement ; et préférer les produits de saison ; produire bio en respect avec l’environnement ; éviter les déplacements carbonés ; privilégier les voyages courts et limiter le tourisme de « masse » ; redécouvrir la marche à pied, la lenteur ; limiter drastiquement la chasse ; arrêter de gaspiller l’eau, réduire l’utilisation du sable et des matières premières ; stopper la production de plastique et le recycler ; relocaliser l’industrie et légiférer de manière éthique et durable ; penser l’humain comme une fin et non comme un moyen ; laisser en paix les peuples indigènes ; reboiser et penser un « après-huile de palme » ; développer résolument les énergies renouvelables ; consommer du poisson péché localement et bannir la pêche industrielle ; agrandir considérablement les sanctuaires de la vie sauvage ; créer de véritables institutions de lutte contre le braconnage internationale ; interdire l’enfermement des animaux ; mettre l’écologie non pas dans des ministère mais sur les frontons des constitutions ; unifier littéralement la fiscalité au niveau mondial et apporter les aides structurelles indispensables aux pays en voie de développement ; organiser un moratoire sur la paix ; bref, la liste n’est bien-sûr pas exhaustive, difficilement réalisable sur bien des points j’en conviens, mais dans l’ensemble ce sont des actes réalistes et peu contraignants si chacun s’y met. Montaigne nous dit : « Si la vie est un passage, sur ce passage, au moins, semons des fleurs ». Encore faut-il le vouloir.

 

Et qui sait ? Par les temps qui courent, des temps confus où l’on se plaît à imaginer des lendemains joyeux, tout porte à croire que l’époque industrielle de ces derniers siècles s’éloigne doucement. Comme le brouillard qui se dissout quand le soleil fait fondre le givre et redonne aux oiseaux le goût du chant, souhaitons que cette prise de conscience soit les fondations d’un futur plus équitable. Ce changement de civilisation constructif est la seule issue possible d’un monde définitivement voué à disparaître, comme une obsolescence programmée involontaire et salutaire. Laissons-nous au moins le droit de rêver, après tout, ça ne mange pas de pain. « Plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres » nous dit Voltaire, il nous appartient donc de redéfinir notre liberté…

 

Flash info !

 

J’apprends à l’instant qu’un Drive Mc Do venant de rouvrir a provoqué  instantanément une file d’attente de 3 heures en voiture. « Animal, on est mal »…

 

22 avril 2020

   

   

  

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