« Nous ne pourrons commencer à voir qu’en invitant l’ensemble du vivant à nous ouvrir les yeux » - Vendredi Corsoe

C’est au tour de Vendredi Corsoe de donner sa version des faits… elle est accablante ! Il faudra pourtant l’écouter au risque de nous perdre…

  

  

« Nous ne pourrons commencer à voir qu’en invitant l’ensemble du vivant à nous ouvrir les yeux »

 

Vendredi Vincentellu di Mas a Tierra

 

« Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m'épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j'étais fait pour être jardinier » (Ultime lettre de Saint-Exupéry, 30 juillet 1944, Pietranera)

 

« En vérité il nous faut penser. Pensons dans les bureaux, pensons dans les autobus (…). Ne nous arrêtons jamais de penser quelle est cette civilisation où nous nous trouvons ? » (Virginia Woolf, 1938, Three Guineas, The Hogarth Press.)

 

« Penser avec sa tête évidemment, mais aussi avec ses mains, avec son corps. Car penser c’est bien sûr analyser, envisager, comprendre, s’étonner, mais c’est encore considérer, prêter attention : prendre en compte ce qui est là, le visible, l’invisible, les humains, mais également les animaux, les plantes, le ciel, la terre, les arbres, les machines, les émotions, les idées. Penser comme une montagne, comme un rat, comme un cannibale, comme un exclus, un homme infâme, un loup, une araignée ou un oiseau. Penser c’est la possibilité de devenir autre ». (Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre https://www.comedie.ch/media/comediedegeneve/149181-dp_dago_concours_europ_en.pdf

 

 

 

Jamais une espèce ne s’est sentie, présentée et conduite comme autant supérieure aux autres. Jamais une espèce ne s’est pensée autant hors-sol, dans le mépris, la soumission, l’exploitation, la souillure de L’Autre, qu’elle a réduit au statut d’extériorité, de chose, d’objet. Le végétal, le minéral, l’eau, les océans, la terre, les bêtes.

 

L’homme a dominé minoré péjoré les bêtes, la nature, les fous, les femmes comme des objets, des choses, des zoos humains aux musées d’histoire naturelle.

 

À travers l’image de dieu, le prométhéisme, le néolibéralisme, les risques d’apocalypses, l’homme a dominé et péjoré L’Homme - l’Humain.

 

Cette violence contre le monde et contre nous-même nous a isolés, étymologiquement a fait de nous des îles, quand c’est l’archipel et ses relations qui peuvent nous aider à penser le monde, le voir et le sentir. « Nul homme n’est une île, un tout en soi, écrivait John Donne, dès 1623, chaque homme est part du continent, part du large ».

 

À ce titre, l’insularisation du confinement A.C. 2020, March April, ne constitue qu’une simple parenthèse : le confinement de l’humain déshumanisé avait commencé bien avant ce confinement ; nous assistons simplement à la réalisation hégélienne du concept de la Grande Solitude Humaine.

 

Le confinement nous a précipités en îles séparées, à la fois désertes, livrées à elles-mêmes, et surpeuplées de chaque-autre-tous-les-autres devenus pollueurs potentiels de notre île personnelle. Postillons, accolades, toucher, souffle. Pouvoir, lois d’exception, contrôle sortie, laissez-passer, danger de contagion par l’autre – de l’Autre.

 

Certains ont cru que cela allait « créer du lien », selon la formule, de la solidarité, une « espèce humaine » : qu’un tiers de l’humanité confinée faisait de nous une communauté, une espèce presque. Mais le triomphe des écrans n’est pas le triomphe de l’humain mais celui de la technologie de la séparation et de la réduction à l’hyper individualisme et l’hyper consumérisme, à la réduction baudrillardienne à deux orifices (pâtes et papier toilette) sans boite noire au milieu. Tout juste une petite foule d’écrans en interactions confinés. Tous pareils. Tous seuls ensembles, tous ensembles seuls.

 

Cela aura surtout créé un emballement financier sans précédent, une dette abyssale – où nous allons nous abîmer – en milliards de dollars, de la tentation autoritaire politique, du mensonge communicationnel, de l’infantilisation, du désir d’auto-soumission, du pouvoir médical incontrôlable, face à un virus dont l’effarant succès ne tient finalement qu’à l’abandon par le capitalisme des secteurs non rentables de l’humain, essentiellement ceux du soin dans les établissements publics et de la prévention – une histoire de pénurie de masques, de tests, d’écouvillons, mondialement organisée par désindustrialisation et délocalisation.

 

Le confinement réunit des individus, des monades leibniziennes tout juste interconnectées, et non pas l’Humanité. L’Humanité demeure un projet politique et éthique, qui réunira des personnes en interaction, à égalité, post péjorantes et excluantes.

 

La crise Covid-confinement, en réalité crise de la pensée néo-libérale anti-humaine, va nous obliger à apprendre l’Autre. À découvrir qu’il n’y a pas de différence entre Nous, mais de l’altérité. À dépasser la méfiance/défiance de l’Autre, ennemi, contaminateur possible. Nous sommes tous altéritaires. Je suis égo. Vous êtes égo. Des égos égaux et altéritaires – des singularités possiblement humaines. Non des îles mais un archipel.

 

Il faut espérer que cette crise nous conduise également à dépasser entre nations et peuples la simple tolérance, qui n’est que la charité du pouvoir, pour l’hospitalité inconditionnelle de la petite altérité (la séparation de l’Homme d’avec l’Humain : Eux/Nous, Moi/Autre) et de la grande altérité (la séparation de l’humain avec le non-humain : la nature, l’animalité, le vivant, le souffle – ce que les Grecs appelaient l’Être, La Beauté - Zoé).

 

L’irruption dans l’histoire de l’humanité d’un virus, probablement dû à l’élevage en captivité et au trafic dans des conditions épouvantables d’animaux sauvages, et qui ne manquera pas, de donner dans le futur d’autres formes virales infiniment plus destructrices liées par exemple à la fonte des glaces ou du permafrost sibérien – donc du fait de l’action humaine, ou plutôt d’une infime minorités d’humains pour eux-mêmes contre l’immense majorité du genre humain – nous oblige à nous demander comment constituer un sujet non anthropocentrique d’intégration, non pas de L’Autre dans l’humanité, mais de l’humanité dans l’ensemble du vivant planétaire.

 

Le risque d’un rendez-vous manqué avec le destin réexaminé de la planète est celui de promouvoir un nouvel égoïsme qui serait dépourvu d’attention ou de compassion pour ce qui ne relève pas de l’humain : l’hors-humain, l’extra-humain, la Grande Altérité de la Nature, la grande ouverture de l’anthropocène à un éventuel avenir.

 

Le risque de continuer comme si de rien n’était, ce sont les apocalypses commencées de l’anthropocène et ses variantes, Occidentalocène, Capitalocène, Machinocène, Chimicocène, Industrialocène – que l’on pourrait synthétiser sous l’éloquent Poubellien de Laurent Testot.

 

Celle qui/que concocte la pensée unique à travers les écrans s’aimant entre eux et bientôt allant cliquer sur nos tombes, les grands logiciels et algorithmes marchands de bonheur aux esclaves désirant leur soumission que nous sommes devenus.

 

Celle du nouvel eugénisme qui nous promet un monde uniforme, sans défaut, sans handicap, sans ambiguïté de sexe ou de race, absolument normé et médicalement proclamé but idéal supérieur scientifique de l’humanité, dépassant et perfectionnant la nature.

 

Alors que ce qui définit l’unité du genre humain ce sont ses différences mêmes, ses plus petites différences : le Petit Poucet, Alice, Peter Pan, Frodon Sacquet, le primitif qui brule en Amazonie, le fou, l’autiste, la femme, le PD, le transgressif, le criminel, le migrant, le SDF, le mal sexué, le dégenré, le dérangé, les empêcheurs de penser en rond…

 

Alors que ce qui nous définit tous, humains, non-humains, c’est notre vulnérabilité, notre être pour la mort, notre finitude. Et aussi, notre irremplaçabilité à chacun et chacune. Et optimalement notre créativité.

 

Après cette crise paroxystique, il nous faut penser plus loin et autrement que les configurations contemporaines dominantes de l’humain. Il nous faut passer d’une anthropophagie par laquelle l’humain dévore le reste du monde en se constituant comme supra naturel et supra spéciste, à une anthropodoxie du vivre dans et avec le monde en tant qu’il nous inclut, qui propose un devenir vers l’universalité-planetaréité.

 

Cette vision politique éthique du post-humain prône l’intelligence avec l’étranger, l’ouverture à l’autre : se laisser traverser par l’autre, sentir par la peau de l’autre, voir par les yeux de l’autre : une esthétique de l’Autre en soi.

 

Nous devons profiter de l’anthropocène et de la promesse d’apocalypse pour comprendre qu’au lieu de transcender ou maîtriser la nature, l’homme doit composer avec les mondes non-humains, car il en va de la survie même du sien. Nous vivons depuis notre advenue au monde dans du plus-qu’humain, à partir duquel nous avons construit notre monde humain, dans la diversité de nos cultures. La Grande Altérité (la nature naturante de Spinoza, le monde, les êtres vivants, le minéral, végétal, animal – que nous avons réduits à « l’environnement ») nous interpelle au-delà de notre curiosité ou de notre désir de connaissance, parce qu’il nous faut regarder ce qui nous regarde, en même temps qu’il nous faut nous laisser regarder, car apprendre à penser pourrait bien être interroger le décentrement qui nous fait croire à notre supériorité et extériorité.

 

Les anthropologues nous montrent le chemin pour qui l’anthropologie est connaissance de l’Autre dans le maintien d’une part d’inconnaissable. Dans nos rapports aux mondes quels qu’ils soient, une part d’intraductibilité est la condition même de la traductibilité.

 

Les épistémologues nous montrent le chemin : dans les sciences humaines, la question de l’altérité est centrale parce que l’Autre est en même temps celui que je veux rencontrer et celui dont l’impossibilité de rencontre fait partie du principe de la recherche. Ce n’est qu’à partir d’un écart qu’il y a quête de rencontre. C’est précisément là où une résistance au dialogue est présente que peut se construire un objet et un savoir sur l’humain.

 

Les philosophes nous montrent le chemin, Merleau Ponty et le corps, Levinas et le visage, Camus et le beau : le fond de l’humain est relationnel. En lieu et place de la tolérance aumône du pouvoir et du puissant, l’hospitalité inconditionnelle. Sous les formes aussi diverses que les relations femmes/hommes, Nous/Eux, Dedans/Dehors, Moi/Toi (…), l’Homme c’est l’Autre. L’Homme, c’est l’Autre Homme. Avant la main est la poignée de mains. Avant la conscience l’empreinte du pied de l’Autre dans le sable. Le métissage est premier. L’humanité est bigarrée, Arlequine. Point de « cogito » avant un « bonjour ». L’Autre garde ouvert les battants mêmes de la pensée : cette relation est peut-être la pensée même.

 

Les artistes nous montrent le chemin. Armand Scholtès, peintre et créateur installé à Nice nous tend un miroir où vibre le silence au plus près de la musique, une lumière au plus près de la nuit. Il nous invite à l’innocence, à percevoir ce qui demande avec force et candeur à être vu, la nuit au plus près de l’aube.

 

Alors, il nous faut d’abord nous ouvrir aux autres humains en tant que l’humanité est d’altérité. « Rien n’existe plus que l’homme que je ne vois pas », écrit Robert Antelme ; « Le visage de l’Autre me regarde même lorsqu’il ne me regarde pas », avance Emmanuel Levinas.

 

Ensuite, il nous faut ouvrir l’humain aux valeurs éthiques recentrées sur la vie, en tant que processus interactif ouvert, Il nous faut l’ouvrir à un égalitarisme trans spécifique trans naturel, post et extra humain – à l’universel planétaire.

 

Notre question est désormais la mise en question de l’humain même. Nous ne pouvons plus prétendre regarder seuls et seules le monde, sans le voir. Ainsi qu’une humanité de cyclopes. Nous devons ouvrir nos yeux aux autres yeux qui regardent dans la nuit. Les bêtes, les arbres, les pierres, les étoiles, la mer, la montagne, le ciel.

 

Nous le devons à Laïka, envoyée mourir dans l’espace avec ses frères et sœurs chien-ne-s et singes sacrifié-e-s à la « conquête de l’espace », à Dolly, mère du monde cloné à venir, à l’onco souris, sacrifiée au profit des grands laboratoires du Big Pharma.

 

Laika, Dolly, l’onco souris sont nos sœurs en humanité.

 

Nous le devons au genre animal en train de disparaître, à la plus petite abeille, à la plus grande baleine.

 

Nous le devons à l’ensemble de l’Être.

 

Nous ne pourrons commencer à voir qu’en invitant l’ensemble du vivant à nous ouvrir les yeux.

 

À nous inviter à l’Être, à nous inviter à Être.

 

 

Nice, le 3 mai 2020

  

  

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