Yves Rebouillat - Se soustraire du chaos

 

Certains érigent des remparts devant la possibilité de l’effondrement des mondes collectifs ou personnels. La rencontre de l’un d’entre eux, philosophe du quotidien, n’a rien d’anodin en ces temps d’anomie générale. Un récit de Yves Rebouillat.

 

 

Se soustraire du chaos

Il y a environ trois ans, j'ai rencontré un homme étrange et attachant qui avait probablement dépassé la cinquantaine.

Cet été-là, avant la pandémie et ses confinements, j'avais été invité par des amis à participer à une soirée festive. Dans le vaste jardin qui entourait leur charmante résidence, j'avais dérivé de groupes élargis en petits rassemblements jusqu'à tomber sur lui, assis devant un verre, face à une femme qui le dévorait des yeux et l'écoutait raconter – je l'appris rapidement – son voyage en Éthiopie et en Somalie. Je m'ennuyais ferme, mais rentrer chez moi me semblait, à cette heure insuffisamment tardive, inélégant, alors, profitant de ce qu'ils levèrent les yeux vers moi, me sourirent et me saluèrent, je tentais de m’immiscer dans leur discussion.

Après de courtes présentations, la jolie dame enamourée s'excusa et s'absenta un instant. L'homme poursuivit avec moi son récit interrompu par mon irruption dans leur tête-à-tête. Après l’énoncé de quelques faits, il passa subrepticement, à autre chose de plus complexe et intime, donnant à son propos une orientation philosophique me rappelant un auteur que j'avais beaucoup aimé au temps du Lycée et que j’avais depuis, bien à tort, négligé. Il faisait de la situation de guerre, de famine, d'insécurités et de violences, d'ingérences étrangères, qui prévalait dans la corne de l'Afrique, une illustration du chaos qui, selon lui, régnait dans le monde.

Il ne soliloquait pas, l'échange était constant, la dame revint, prit part au débat, mais je retiendrai dans la restitution que j'en fais, les seuls dires du premier.

Nous nous sommes revus. Une amitié était sur le point de se construire.

 

Chaos

Il affirmait qu'il avait toujours eu conscience de l'absurdité du monde. Ce qui ne signifie pas qu'il n'en comprenait rien ; il trouvait sa marche, la plupart du temps, chaotique, décevante, insensée, douloureuse aux gens et aux peuples. Un monde inintelligible en proie à tous les dérèglements, climatiques, telluriques, humains et sanitaires.

Il se rappelait les joies courtes, les chagrins longs et les impuissances répétées qui avaient émaillé sa vie. Que des événements entraînassent si souvent l'affliction lui avait fait douter qu'une harmonie heureuse et durable entre lui et le monde pût être recherchée avec des chances sérieuses d'aboutir. Il trouvait la vie qu'il personnifiait, dure et cynique, briseuse de rêves, pourvoyeuse de malheurs, d’injustices et de souffrances.

Conscient des limites de son entendement, il n'aurait cependant pas fait longtemps l'hypothèse qu'un sens caché, difficile d'accès, lui échappait.

Dès la petite enfance, des questions l'avaient assailli. Pourquoi sa mère était-elle triste, son père sévère, sa sœur cadette souvent malade, l'aînée en conflit avec l’autorité ? Pourquoi des maladies, des accidents survenaient-ils ? À tous les âges ? Comment se faisait-il que des familles fussent sans souci d'argent et d'autres dans l’extrême dénuement, habitant des belles maisons ou des appartements lugubres, des cabanes au fond de cours sombres, des péniches transportant du charbon qui salissait des enfants qu'il croisait à l'école ? L'âge de ses parents les destinait-il à une mort qui surviendrait avant celle de ses oncles et tantes plus jeunes, et ceux-là, auraient-ils une vie plus longue et ses cousins leurs parents plus longtemps ? Son père et sa mère auraient-ils, un jour, plus de chance, de confort matériel, d'amis, d'amour à recevoir et à donner ?

Jeune adolescent, il se demandait si la religion lui avait enseigné quelque chose qui pût l'aider. Pouvait-il vraiment compter sur l'existence d'un Dieu bienveillant ? Enfant, il avait entendu parler du paradis perdu, et se rappelait n'avoir pas compris pourquoi "Adam-et-Ève" avaient pu laisser échapper un sort aussi fabuleux après leur expulsion du jardin d’Éden. Il était loin de se douter qu'ils se seraient rendus coupables du péché de lèse-majesté... Quel Dieu que celui qui ne souffrirait pas que l'humanité accroisse ses compétences !

Autour de lui, les gens ne mouraient pas en grand nombre, mais justement, la rareté de l’événement lui faisait redouter la survenue de grandes pertes à des moments où il ne s'y attendrait pas. Une intuition, une probabilité, puis une certitude.

Jeune adulte puis homme mûr, il n'avait toujours pas trouvé la paix.

Ses amitiés seraient-elles durables ? Ses enfants survivraient-ils à leurs parents ? Donner suite à l'envie de descendance qu'il avait eue lui semblait aujourd'hui déraisonnable. Ses craintes s'apaiseraient-elles enfin sur un temps suffisamment long lui procurant un peu de quiétude ou vivrait-il sans cesse dans les tourments ? Pourquoi aujourd’hui délicieusement vécu, doit-il bientôt finir ? Quand l'interrogation se frayait un chemin comme le ver trace le sien dans le fruit, c'était  déjà demain : il s'entendait comme personne à massacrer le présent et à s'en faire un souvenir qui, il l'anticipait, ne tarderait pas à le torturer.

Pourquoi ses relations sentimentales se délitaient-elles rapidement ? Connaîtrait-il un amour durable sous enchantement long ? Ses projets prendraient-ils toujours aussi souvent l'eau ? Sa gentillesse et la confiance qu'il accordait facilement donneraient-elles encore maintes fois l'idée à ceux auxquels elles étaient destinées, de le duper et par quel dysfonctionnement personnel il pouvait croire, espérer, que ses emportements imbéciles pouvaient le libérer ? À tout cela, il pouvait, à la rigueur, trouver de bonnes et de mauvaises explications.

Mais il y avait plus terrible. Les petites et les grandes guerres. Récurrentes. Des religions pareillement monothéistes qui s'affrontent à mort sur fonds de textes écrits à des siècles de distance des événements, souvent imaginaires ou fantasmés, qu'ils relatent. Les repliements nationaux, ethniques, claniques, genrés, sur des questions d'identité fossoyeuses d’humanité. Les projets politiques libérateurs qui se transforment en leurs contraires, les soifs de pouvoir et de lucre, les malversations, la loi générale de maximisation du taux de profit, la brutalité intrinsèque des institutions démocratiques hors toutes les autres... Là, c'était vraiment sérieux et le règne du non-sens, de l'absurde était absolu.

Savoir que ses proches vieillissaient – il n'en revoyait plus certains au-delà d'un certain âge – lui était une douleur, une frayeur, tandis que ne pas grandir suffisamment vite lui avait paru retarder le moment où il maîtriserait sa vie. Vieillir à son tour lui devint dans sa cinquième décennie, insupportable. À trente ans, il avait estimé raisonnable de se suicider à cinquante-et-un an. Une année au-delà de la décennie pour vérifier que rien ne s'arrangerait désormais plus.

Il connaissait des moments d’accalmie, puis tout recommençait tout le temps, il y avait toujours des circonstances où, se retrouvant seul ou en mauvaise société, il butait sur une incompréhension, refusait d'accepter qu'un nouvel incident s'inscrivit dans "l'ordre naturel des choses".

De l’adolescence à l'âge adulte, il avait éprouvé des difficultés à prendre des positions, à résister aux beaux parleurs, aux obstinément convaincus qui avaient l'air de l'être avec raisons (essentiellement les effets sur autrui du parler haut et de la rhétorique), à élaborer des points de vue qui fussent fortement documentés et personnels. Non qu'il n'y mît pas du sien, mais il ne parvenait pas à combler les trous béants d'une culture qui aurait dû mieux nourrir ses analyses. Il se sentait incapable d'exprimer rationnellement les motifs de son malaise constant. Il lui manquait des connaissances scientifiques et philosophiques, des repères solides pour décrire le monde en embrassant toutes ses complexités. Les acquérir lui semblait une tâche surhumaine. Alors, il ressentait une sorte d'infirmité et même un peu de honte. Cependant, son incompétence supposée n'ébranlait pas sa conviction selon laquelle l'intelligibilité du monde n'est pas un horizon possible.

Jamais aucun médecin n'avait diagnostiqué chez lui une dépression caractérisée. Il admettait en ressentir des symptômes, mais n'exprimant pas urbi et orbi ses angoisses existentielles, il donnait le change. Quand il parlait comme ce premier soir, on pouvait le taxer d'intellectualisme, de pessimisme, mais le dire malade, impossible. Il arrivait qu'on le crût profond, joyeux et satisfait voire courageux. Qu'il s'estimât heureux, chanceux. Il était tout cela parce qu'il y avait ces failles lumineuses dans la noirceur de l'existence et que la satisfaction, le bonheur ou la joie parvenaient à se nicher dans les interstices des épreuves. Mais cela ne durait pas.

 

Contournements

Je m'efforce de rapporter fidèlement ce que mon interlocuteur me rapportait et que j'enrichis d'éléments glanés plus tard auprès de lui et de personnes l’ayant connu. Il me mettait en garde contre ce que ce retour sur son passé pouvait revêtir de caricatural, de bâclé et même d'un peu insincère. On ne résume pas plusieurs décennies de mauvaises pensées et de malaise en un discours aussi court. Il ne faisait pas dans l'accablement mais plutôt preuve d'un peu de gravité nonchalante ou de décontraction retenue.

Je voyais bien son fil rouge.

Il voulait m'entretenir de ses subterfuges inventés, rodés, pour conjurer la tristesse et les idées noires qui lui avaient permis de tenir, de continuer à avancer, d'arracher des moments de bonheur à l'angoisse ambiante.

Il avait réalisé qu'il était possible de mater des questions dérangeantes et ses inquiétudes délétères. Enfant, il y parvenait à la faveur de lectures, des contes, d'aimables récits, joliment illustrés, en jouant avec de petites automobiles, aux billes, en dessinant, en écrivant, en (se) racontant des histoires qui finissaient bien, en pêchant seul, ou se baignant en rivière, en mer. En prenant le risque de partager des moments avec ses contemporains, avec ses sœurs et des cousins, des copains, en cultivant des amitiés. Plus tard, en aimant, en voyageant, en débattant de manière détendue et respectueuse, en marchant avec des camarades, en grimpant vers des sommets, où tous se figeaient dans la contemplation des figures réelles de la planète : plaines, vallées, golfes, plages, lacs, horizons, barres rocheuses. Le jour, faisant l'expérience de la liberté ressentie et le soir, le rappel des instants où l’émotion en avait submergé plus d'un.

Je me souviens de ses paroles, j'en rapporte l'esprit et presque la lettre.

« ...l'absurdité intrinsèque du monde ne se combat pas en recherchant un ressort contraire et des lois qui la démentiraient, en attendant la révélation de pseudo finalités, en s'acharnant à dénicher Dieu ou ses équivalents dans quelque nébuleuse. L’absurde requiert, pour que survivre soit possible, une indignation, une révolte, des contreparties, un contrepoison, de la malice, le développement d'une science de l'évitement, du détour et de la compensation. Il y faut de l'opportunisme, de la disponibilité aux plaisirs, aux bonnes relations et aux grands sentiments. Dans l'espace infime où l'on respire sans contrainte, chérir et préserver sa liberté dans les limites imposées par la mort, sans rien entreprendre qui spolierait quiconque, soutenir des causes humanitaires et écologiques, éprouver et donner encore et toujours de l’amour. Mais faire preuve d'assez d'égoïsme et de prudence pour se préserver de la contamination des méchants, des imprudents, des maladroits, des cyniques, des plus forts et de pas mal d'imbéciles... »

Selon lui, on devait « croire en la survenue – délibérément suscitée – de moments lumineux avec des femmes et des hommes, qu'il faudrait aimer avec passion amoureuse raisonnable ou amitié éclairée, accompagner des enfants, une fois qu'il est trop tard pour y renoncer, aussi longtemps qu'ils en ressentiraient le besoin mais pas davantage. Faire d'emblée et sciemment confiance, et en cas de trahison, de toutes forces, s'arracher au déloyal, lui tourner le dos sans possibilité de volte-face. Ne pas s'attarder sur les photos ni les films de sa vie, ces témoins-tortures du temps qui file, tue à petit feu et qu'on aimerait remonter pour renouer avec des étreintes, des sourires, avec des parfums, des vertiges, des ambiances, des sensations rares, des mots doux ou voluptueux, murmurés ou criés, venus du cœur et du ventre. Boire un peu de vin, éviter les ivresses excessives. S'asseoir en terrasse, l'été, dans le Sud, en fin d'après-midi jusqu'à la nuit, en bonne compagnie. Ne pas sombrer dans les addictions. Écouter de la musique, assister à des concerts, aller au théâtre, au cinéma, faire du sport, éprouver les effets de l'adrénaline et de la fatigue physique, s'allonger sur le sable d'une plage au bord de la Méditerranée et, des yeux, suivre les nuages, les oiseaux et les traces laissées par les avions, s'étendre sur les mousses d'un sous-bois en cherchant dans les houppiers des arbres centenaires, d'où viennent les chants des oiseaux, les grognements et les sifflements des écureuils. De retour chez soi, confectionner des repas, goûter aux cuisines du monde, rester indifférent au rétrécissement des jours, à l'allongement des nuits, à tout ce qui préfigure, symbolise, rappelle la précarité de l'espèce et la plonge dans la tristesse. Tenter de toutes forces de survivre à cette folie qui gagne de savoir que tout passe et cesse... »

 

Épilogue

Aujourd’hui, alors que la pandémie fait rage et que nous craignons pour nos vies et celles de tous les autres, je me rappelle avec émotion et nostalgie cet homme emphatique, un peu naïf, à la sensibilité à fleur de peau, qui ne supportait pas de voir un enfant souffrir, se haïr des fratries, des couple se séparer, des livres et des films "mal finir". Suffisamment fort pour bourlinguer dans des zones dangereuses, pour se défendre d’agressions. Qui avait épousé et défendu farouchement des causes politiques, écologiques, humanitaires et en était revenu, déçu quand ce n'était pas accablé, par ses échecs, la faible audience et l'absence d'effets sur le monde de son militantisme.

Je l'ai revu à son retour du Cambodge où, "homme à tout faire", il avait travaillé au sein d'un orphelinat. Il y était resté moins d'une année puis rentra dans son village de Haute-Savoie. Il avait maigri, ses traits étaient tirés.

Il revenait avec une certitude. Le monde ne dysfonctionnait pas de la même manière partout, le chaos ne s'exprimait pas sous les mêmes formes ni avec la même brutalité en Asie ou en Afrique et en Europe. Il ajoutait que la confusion, l’irrationnel étaient omniprésents sur la planète.

Il prétendait connaître un regain de besoin de ses proches, de sa maison, de son village. Mais ses amis doutaient qu'il crût à ce qu'il disait. Il aurait fini par déménager et confier à ses enfants le soin de liquider ses affaires, de vendre la maison et tout ce qu'il y laissait – il avait réglé les détails des opérations avec un notaire qui expliquerait le dispositif aux personnes concernées.

Je crois qu'il s'était résigné. Ses indignations demeuraient, mais ses révoltes s'étaient épuisées. Son combustible fait d'étincelles, d'étoiles filantes qui venaient déchirer sa nuit bleu-noir, et éclairer son  âme et son imaginaire, d'étonnements joyeux et courts , de rayons de soleil balayant l'océan, une montagne enneigée, éclairant un groupe d'enfants qui jouent, révélant le corps d'une femme réchauffant le sien, d'un trait de lune nimbant un grand-père qui raconte, en riant aux éclats, une histoire dont il s'est mal sorti, et le mue en artiste de scène... Ce qui le nourrissait avant ne rallumait désormais plus rien en lui. Rien ne rassasiait plus sa faim de vie. Il capitulait.

Daté du dernier jour de sa présence dans son village, je reçu un colis postal contenant des œuvres d'Albert Camus, des romans, du théâtre, des essais. Je remarquais que les livres étaient abîmés, des pages annotées. Une phrase de l'écrivain-philosophe ouvrant le chapitre premier du Mythe de Sisyphe était amplement soulignée : « Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie ».

  

  

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