Pierre Lieutaud - Le temps des hirondelles et des moineaux

  

L’aliénation volontaire de l’homme au monde numérique est devenue une antithèse de la simple humanité. Pourtant dehors, les hirondelles et les moineaux… Une nouvelle de Pierre Lieutaud.

 

 

Le temps des hirondelles et des moineaux

 

Le monde où nous vivons est celui que nous avaient promis les scientifiques. Le monde hyperconnecté de l’assistance permanente et totale. La fin des servitudes… Sans un bruit, sans parler, sans bouger, d’un souffle, d’un regard, d’une mimique, nous déclenchons en cascade les procédures de la vie qui se déroule, feutrée, économe de voix, d’énergie, de temps, désertée par les cris, les rires, les larmes et les pleurs. Les automatismes s’en donnent à cœur joie, tamisent la lumière, entrebâillent les fenêtres, allument la radio, lèvent les stores. Alors une douce musique nous berce, le micro-onde sonne, s’ouvre, un café fumant attend…Et le jour s’ensuit, monotone, sans problèmes. Peu à peu, gavés, épargnés de tout par l’attirail numérique incontournable qui surplombe nos vies, nous entrons en déliquescence et nous glissons, lisses comme des savonnettes au fond d’une baignoire…

La liberté ? Sitôt que je me lève, les sbires informatiques se mettent en marche pour me conduire où il est légal, moral et autorisé d’aller. Les conseils, les itinéraires, les ordres s’abattent sur moi. Et si je refuse, si mon comportement n’est pas programmé dans leurs algorithmes, le méchant galopin du monde numérique que je suis reçoit sa punition : tous les systèmes se déconnectent de moi. Je reçois d’abord des messages de réprimandes polies (« L’étude de vos données mettent en évidence un non-respect des consignes données. En relation probable avec une erreur de compréhension de votre part, Veuillez corriger. Merci »), puis d’intimidation (« Votre comportement reste anormal. Les sanctions prévues à cet effet vous seront appliquées si vous poursuivez »), enfin de sanction (« Vous êtes déconnecté de l’assistance de vie. La reprise du flux ne se fera qu’après réception d’un message d’excuse et un engagement de votre part de ne pas récidiver que vous nous adresserez »).

Silence numérique total, complet, assourdissant. Impossible de sortir de chez moi, la porte est verrouillée. Comment me nourrir, le frigo, le micro-onde le sont aussi. Comment communiquer, tous les réseaux répondent occupé. Comment voir le ciel, les vitres de mes fenêtres sont devenues opaques.

Pour le monde numérique, je n’existe plus. Ils ont même déconnecté les caméras de surveillance. Une chance. Big data est bien malin, il sait tout de tout, mais le petit crayon noir et le carnet à spirales au fond du tiroir, il n’est pas au courant. Des vieilles choses inutiles, obsolètes, des reliquats du monde d’avant… Qui aurait pensé à utiliser un crayon, du papier pour s’exprimer ? Je n’ai pas le choix, sinon, comme les autres, j’aurais jeté ces reliques dans une poubelle, pas numérique, une vraie. 

J’ai décidé de résister. Seul, avec quelques morceaux de pain et une bouteille d’eau tiède, enfermé dans la pièce où la climatisation est coupée, j’attends. La régression complète. Je dois mettre mes pensées en ordre, me souvenir pour me reconstruire. Alors, tant que je le pourrai, qu’il me restera du pain et de l’eau, j’écrirai sur les pages du carnet le retour à l’âge d’homme d’un habitant de la terre. 

Premier jour. J’étais un petit enfant et ma mère m’aimait. Notre maison ouvrait sur un jardin aux fleurs multicolores. Deux grands arbres ombrageaient la prairie où des paons majestueux faisaient la roue. Des milliers de moineaux, invisibles dans les feuillages, faisaient le soir un grand tintamarre pendant que dans le ciel sifflaient les hirondelles. Elles faisaient leurs nids de boues séchées et de brindilles sous les poutres du garage. J’étais heureux.

Deuxième jour. L’école, une ruche bourdonnante où je grandissais tant bien que mal. Ma mère m’aimait toujours autant. Le soir en famille nous écoutions la radio. Le monde soufflait son haleine dans les vibrations des haut-parleurs. Un monde incompréhensible, disproportionné, conquérant, grandiloquent. 

Troisième jour. J’étais grand, les paons avaient fermé leurs roues, les arbres avaient grandi, eux aussi, il y avait moins de moineaux, moins d’hirondelles, la télévision était posée au milieu du séjour. Sous mes yeux, des gens bardés de diplômes, de certitudes et de suffisance trônaient derrière de grands bureaux, expliquaient les raisons de ce qu’était devenu le monde, donnaient des conseils répétés qui remplissaient nos têtes. Et entre leurs interventions, la publicité nous montrait des machines modernes et indispensables. D’ailleurs, la voisine en avait déjà acheté une. Le temps pressait. On nous traçait un chemin au milieu des hirondelles et des moineaux.

Quatrième jour. Études supérieures, noyé dans un monde qui s’organisait pour être celui que la télévision disait. Quelques guerres queues de cyclone pour écraser les réticents lointains et la route droite se poursuivait. Où j’étais maintenant, je regrettais mes moineaux et mes hirondelles. Quelques merles citadins poussiéreux, apprivoisés par les hommes, venaient picorer dans mes mains. Un désespoir. Eux aussi suivaient la route.

Cinquième jour. Il ne me reste qu’un quignon de pain et un fond de bouteille d’eau... Le progrès se poursuivait. Le progrès est fait ainsi : des chercheurs découvrent un système, un moyen, les industriels s’en emparent, la finance en voit les gains à venir, les sociologues en décrivent l’intérêt pour les populations. Ils parlent de bonheur. Et nous voilà tous convaincus, remerciant cette kyrielle de nous avoir donné un outil de bonheur… Le pouvoir numérique était là, il allait changer un monde qui n’en demandait pas tant. Et puis très vite, tout avait changé. La publicité était partout, nous étions identifiés, soupesés, évalués, testés. Et toujours des hommes suffisants et porteurs de solutions obligées péroraient derrière leurs bureaux. Ma mère ne pouvait plus m’aimer, elle était morte. Je me sentais seul et étranger au monde où je vivais.

Sixième jour. Peut être le dernier. J’ai soif. Je pense à ma mère, mes hirondelles et mes moineaux. Le monde était connecté de toutes parts. Comme des nuées de moucherons, les données complètes de tous les êtres humains scintillaient sur les écrans des maîtres du monde, passaient d’un Cloud à l’autre, dévorant l’énergie, ne changeant rien à rien. Si nombreuses et banales, si détaillées qu’elles en étaient ridicules, si inutiles qu’un jour viendrait où on effacerait ce thesaurus de pacotille, comme une institutrice efface le tableau noir avec son éponge, pour revenir à l’humanité ordinaire, avec des circuits courts d’homme à homme, d’homme à femme, de père, de mère à enfant, bien plus efficace et vrai. C’est ce que je pense et c’est pour ça que je suis puni, condamné sans violence, dans le silence numérique.

Septième noir. Aujourd’hui. J’ai revu mon passé, ce temps si long, si dense de la construction d’un homme. Tout ce temps pour faire de cet être élaboré, à l’intelligence supérieure, aux connaissances infinies, un esclave décérébré, un non-être ?…Impossible. Je dois m’enfuir. Je cherche une issue. Je fais le tour de la grande pièce, je m’approche des baies vitrées opacifiées. Une ouïe d’aération laisse passer la brise. Il y a là une fragilité. Je pulvérise le triple vitrage avec la statue de l’entrée, je vois le ciel, le jour, les arbres et les fleurs. Je sors, je marche au milieu de la foule. Je suis libre. Dans le ciel passent des hirondelles et des moineaux…Je fuis…

 

 

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