Gérard Maynadié & Yves Rebouillat - Vieille nouvelle

  

Yves Rebouillat, Gérard Maynadié entament un dialogue nouvellisé façon cadavre-exquis : comment raconter une histoire ? comment les mots racontent ? comment l’histoire se raconte-t-elle ?

 

 

Vieille nouvelle

 

Á cet instant il n’est rien indiqué quant à la voie à emprunter.

Tel trajet ou tel autre, peu importe.

C’est une des ressources du présent que de brouiller les dates, les cartes et les lieux, les noms et les distances.

Pourvu que la courbe des sens et les informations du cœur soient intimement respectées.

Telle ou telle histoire, tel ou tel commencement… Il n’est pas aisé d’être conteur de son existence surtout lorsqu’il s’agit d’un passage dont le profil s’est fait de jours en jours, de hasards en regards, plus précis, plus insisté.

En fin de compte et de pérégrinations intérieures, l’amour propre, la folie, l’aveuglement, la peur, la souffrance, l’innocence peut-être et bien d’autres causes, résorbent à point nommé le vertigineux espace qu’il y a de la réalité du rêve aux mirages de la réalité.

La pression dépasse ses espérances, sa volonté et les mécanismes ambigus de sa raison.

Le conteur – nous l’avons appelé ainsi – ne distingue plus alors aucune issue si ce n’est celle d’expédier un message à la façon dont on se débarrasse d’un secret trop lourd pour soi. Seul.

N’y a-t-il pas là, de sa part, inobservance, violation de domicile ?

Certainement. Mais comment faire lorsqu’on a renoncé à se taire ?

La question restera entière, dense et non résolue jusqu’à ce qu’il décidera être la fin provisoire de son récit.

Il est assis à sa table, entouré des quelques objets nécessaires au maintien de son équilibre. La lampe est basse.

Un prénom flânant en filigrane dans ses pensées qu’il a décidé aujourd’hui de retenir pour un instant privilégié à l’abri des balbutiements de sa vie.

Ce corridor tendre, il le goûte comme un nouveau fruit, émerveillé, impatient et inquiet de laisser se déployer un filet sensible sur lequel se déposera la semence de ses rêves les plus inhospitaliers.

L’exercice auquel il se convie avec délice consiste en ce renversement du temps lui permettant de raconter, en revenant de l’issue, l’origine des approvisionnements du conte.

Il n’a pour cela qu’un fil semi-conducteur et décide toujours, a priori, de n’être pas prudent quoi qu’il lui en coûte.

Sa partialité lui vient de son refus, en certaines circonstances, d’avoir à choisir entre les substances « Amour » et/ou « Amitié ».

Sa partialité n’est pas inaltérable mais il y a un temps pour chaque pas à exécuter et ce temps est le même pour chaque pas.

Il ne veut rien écouter d’autre que le bris de la pluie tombant d’un chéneau percé à quelques maisons de lui, et parfois un bruissement de voix paraissant en suspension dans l’air humide de la cour.

À présent il n’est plus question de fuir.

Il a choisi de rester avec Elle afin de pouvoir un jour dire ce qu’il s’est réellement passé lorsque il n’y eut plus rien entre eux qu’une imperceptible couche d’air.

Elle… Elle ne sait rien de cette approche ou bien un scénario dans lequel il n’a aucun mal à imaginer son absence.

Elle… Qu’en dire ? Est-il trop tard lorsque les souvenirs accumulés deviennent fragiles au point de n’être que lambeaux ?

Est-il trop tard pour tenter de dénouer les fibres de ces désirs insistants ?

C’est probable mais il s’en moque.

Il évince le processus virtuel nécessaire à l’émission d’un veto. Il doit parler.

Aller à sa rencontre ne serait-ce que pour déjouer, une fois de plus, la machinerie insubordonnée qui l’exhorte à la résignation.

Dans ces cas là, l’irrespect salvateur qu’il voue aux us et coutumes en vigueur, lui est de peu de secours.

Il n’est rien qui puisse le guider sinon le désir du désir, cette formalisation forcenée d’un songe farceur.

Il se jauge et se juge, s’éloigne et s’écoute, ironiste conteur de ses exigences, ramasseur de chimères, fou pensant non-identifié.

Dès lors il réside au-delà de ses forces, lorsque la fin du jour ouvre dans la nuit l’espace nécessairement vrai, où qu’il soit, apodictique, pour de silencieux et pathétiques combats.

La nuit obscure, sans lune, seulement identifiable à la fraîcheur des fins d’été, apporte propositions et résolution.

Au matin il lève à nouveau les yeux vers un soleil factieux qui ne tient aucunement compte des anciennes blessures encore suintantes, des phantasmes prometteurs, des affluences de l’âme.

Il s’éprend d’une nouvelle direction, invite, conduit et se livre.

 

Gérard Maynadié

 

∞ ∞ ∞ ∞ ∞ ∞

 

Trêve de trop d’introspection, de sophistication littéraire, de dissimulation, de foi mauvaise, d’impasses et de troisième personne du singulier !

S’il me faut conter, parler, dire l’amour et la blessure enfouis, raviver la flamme et sa brûlure, que cela se fasse sans tourner autour du pot, avec simplicité et authenticité, sans dissimulation de l’essentiel, mais avec retenue, une nouvelle élégance.

De sorte qu’en me lisant, elle aurait pu nous reconnaître.

J’écris « S’il me faut... », mais quoi, qui m’oblige ? Le temps qui fuit et ne retient rien des petites et grandes séquences de bonheur dans une vie où le meilleur ne dure jamais longtemps.

Pourquoi écrire ? Faire le point ? Expulser de soi ce qui y fermente, ronge l’intelligence et le cœur ? Tenter d’évacuer sa bile, défaire de soi ce qui pourrit l’âme : regrets, remords, honte ?

Écrire pour être lu ? Par des amis ? Ses propres enfants ? Prendre le risque de décevoir, d’être mal ou trop bien compris, désaimé... ? De lecteurs qui tomberaient miraculeusement sur le texte comme d’autres sur un parchemin roulé, emprisonné dans une bouteille jetée dans un fleuve, dérivant dans un océan lointain, et dont j’aurais glissé la copie dans un fichier d’ordinateur accrochée à un brin d’arborescence dont la racine serait « Mes textes » ? Et l’une des branches, possibles, « Auto-littérature » ou « Balivernes » ? Et ledit fichier, « Rien qu’elle et moi » ? Ou « Vieille nouvelle » ?

J’ai écrit les trois premières pages de ce texte, cinq ans après le drame, je m’y remets vingt-cinq ans plus tard. J’en ai eu soixante-cinq en juin 2021. Je n’arrivais pas à nous faire entrer dans l’histoire, cette matière morte à laquelle on fait dire n’importe quoi, quand tous les témoins ont disparu, n’ont laissé aucune trace, lorsqu’on ne sait plus distinguer le rêve du réel advenu, si l’on a vécu exactement ce que l’approche de la mort refait surgir que des doigts fous tentent d’écrire afin que renaisse et perdure l’étincelle d’une félicité d’exception.

Il est temps.

Des trains de nuit, il y en avait encore. Le « Paris-Côte d’Azur » n’était déjà plus le « Train Bleu » d’antan, il ne partait plus de la flamboyante et déjà méridionale gare de Lyon mais de la triste et centriste Austerlitz – une relégation. Il avait abandonné tous les symboles de sa magnificence que je n’avais pas connue ; je m’en moquais. Par la grâce du désir et de l’imagination combinés, j’avais à l’esprit le charme discret des trains de luxe à destination du Sud et de l’Est de l’Europe. Ces vestiges mémoriels de mes lectures et des chemins de fer, héros cinématographiques, m’accompagnaient aux moments de faire ma valise et de monter dans le wagon-couchette qui m’était imparti.

J’avais trente ans, je revenais de Nice. Qu’étais-je allé y faire ? Architecte, je me rendais chez des clients, pour réaliser une esquisse, valider un avant-projet de construction ou contrôler un chantier. J’habitais à Paris mais deux ou trois réussites, le bouche à oreille, avaient fait basculer le centre géométrique de mes affaires de l’ouest francilien vers les Alpes maritimes, précisément à l’intérieur du triangle effilé « Grasse – Cannes – Nice ». Je ne m’en plaignais pas, je pouvais voyager en train, en première ; je ne supporte pas l’avion et le trajet est trop long pour être effectué en automobile.

Cette nuit-là, un peu comme toutes les autres passées dans un compartiment pour quatre passagers, je n’arrivais pas à dormir ni à rester étendu, à me reposer. Le bruit des roues de la voiture sur les rails me tapait sur les nerfs, la respiration des occupants violait mon besoin d’intimité. Comment trois inconnus n’ayant entre eux aucun lien – le quatrième ne jouant pas le jeu – faisaient-ils pour dormir de concert dans moins de dix mètres carrés ?

Je quittais la cabine avec le projet de marcher dans le couloir et de me rendre au bar dont je ne savais pas s’il était encore ouvert, mais aller et venir ne me coûtaient rien... j’ai besoin de bonnes et de mauvaises raisons pour agir.

Dans le couloir, une femme était adossée contre la cloison face aux fenêtres. Je m’engageai dans l’étroit passage en présentant mon corps de profil et en regardant la dame dans les yeux, avec politesse et sourires, tout en prenant garde à ne pas la toucher.

Brune, cheveux courts, bien faite, souriante, la trentaine, l’air... de rien, elle donnait envie d’engager au moins une conversation.

Elle fumait une cigarette, ce qui était, en cet instant et à mes yeux, un moindre défaut. Un parfum de tabac blond avait envahi son espace personnel qui contaminait le domaine public sans que j’eus à me plaindre et faisait remonter à la surface de ma conscience des souvenirs de mon adolescence et de mes débuts dans la vie d’adulte.

À mon retour, environ trois minutes et quelques plus tard, elle était toujours là, enveloppée de la rémanence des fragrances tabagico-chimiques enivrantes de cuir, de vanille, de miel et de bois mêlés.

Dieu – j’invoque ce personnage de fiction quand je suit béat d’admiration – qu’elle me plaisait  !

« Bonsoir...

- Bonne nuit !

- Oui, c’est plus approprié.

- Des insomnies ?

- Pas exactement, juste l’absurdité de cette foutue cabine avec quidams.

- Prenez l’avion, une voiture !

- Pas envie !

- ...

- Vous venez de Nice?

- Non de Marseille.

- C’est indiscret de vous demander où vous rendez ?

- Comme le train, à Paris, et vous ?

- Je viens de Nice, j’habite Paris, je voyage pour mon job. »

J’avais connu des débuts plus inspirés, là, c’était léger, détendu, naturel. J’avais vécu des amorces plus franches ; ce n’était ni l’heure, ni le lieu, ni mon envie. Je voulais soigner ces premiers pas tout en limitant le risque de passer pour un type inintéressant, doublé d’un dragueur raté et insomniaque écumant les trains de nuit.

Debout, plantés dans le couloir, nous avons échangé jusqu’à notre arrivée en gare de Lyon. À propos de tout, de nos professions, elle était illustratrice et revenait du salon de la BD d’Aix-en-Provence, de nos projets d’installation dans un endroit de France où il ferait mieux vivre que dans la Région-capitale. Pour elle, c’était Annecy, moi, Grasse.

Sur le quai, nous avions encore beaucoup à nous dire. Nous le fîmes après avoir traversé le boulevard Diderot pour nous rendre à « L’Européen », une brasserie chic et populaire, et nous attabler devant un plateau d’huîtres et deux verres de vin de Chablis. L’heure n’avait aucune importance...

« La grosse horloge du beffroi de la gare nous narguerait-elle ?

- Ne serait-ce pas plutôt nous qui la narguons ?

- Vous connaissez le « Train Bleu » ?

- Le restaurant de la gare ou le train... "Train" ?

- Le Train.

- Oui, nous avons voyagé dans sa dépouille !

- Là, nous retrouvons un peu du décorum dix-neuvièmiste qui a fait le charme de ses couchettes et de son restaurant.

- Un luxe qui sonne un peu faux dont notre train était privé sans nous frustrer...

- Mais nous avons besoin de rêves et nos rêves, de repères !

- D’un faux luxe confortable et tape à l’œil ? »

Bref, quelque chose cheminait, cherchait à faire sa place, mais aucun de nous deux ne précipitait les événements. Avions-nous, en ces instants les mêmes projets ? Oui, nous l’apprîmes assez vite, le surlendemain, chacun de la bouche de l’autre.

Après cette causerie-flirt marathon, nous nous séparâmes jusqu’au... surlendemain. Nous devions dîner au Dôme. Tant qu’à évoquer le passé et ses ors autant continuer dans un endroit inspirant un futur prometteur.

Tout fut magique. Chez elle, cette nuit qui vint et la suivante chez moi.

 

Yves Rebouillat

 

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