Paul Dalmas-Alfonsi - Au bord de la mer, l’été

    

Les lieux sont imprégnés de vie, l’empreinte du temps qui passe évoque la mort. Elle finit par venir, tue les gens, parfois les enfants. La vie continue, le chagrin en plus. Un tableau impressionniste de Paul Dalmas-Alfonsi

 

 

Au bord de la mer, l’été

« […] nulla toglie a questa città

quel senso di cose dette a bassa

voce e da lontano. »

Giuseppe UNGARETTI

Monte, marine è gente di Corsica

 

1

Les êtres du creux de la nuit, ceux du sommeil tard trouvé, débordaient épais dans la veille. Le matin donc, chaque matin, il fallait bien s’en détacher et les coincer pour la journée.

Nu-pieds sur le sol plastifié, puis les carreaux de la cuisine – c’est cette impression-là qui fait le réveil –, s’assurer de l’encerclement, tout en préparant le café, toujours trop long à venir, pas assez bon, ni fort, mais utile et par habitude. La mer un peu plus bas que l’œil, les palmiers nains jaunis, quelques camions, souvent des tout-terrains. La radio, l’autre langue. Et le bruit constant du dehors amorti par les doubles vitres. Dans ce quartier-ci, pas de vue sur la mer sans bruit de la circulation.

 

2

Il fait beau et très chaud, anormalement pour la saison déjà bien avancée. La fatigue arrive très vite, c’est vers l’automne qu’on va et plus d’inquiétude. Le gros de l’hiver, l’an passé, a été pénible et on en craindra le retour. Le golfe est placide. Les pêcheurs, dès la nuit tombée, et elle tombe de plus en plus tôt, s’installent patiemment, en silence. Le môle qui, de loin, peut paraître désert en abrite toujours cinq ou six (ce n’est rien par rapport au nombre de juillet).

 

3

Les pêcheurs restent parfois très tard – cannes, fil, hameçons, appâts, lampes de poche. Au bout de la canne (quand on en installe plusieurs, calées entre les dalles de béton usées par le sel), un grelot bien posé tinte si l’animal s’avise de jouer avec l’appât. Habile, il sauve le morceau (et sa tête), emporte le lambeau, l’engloutit sans dommage. Vorace peu méfiant, il est pris au piège, la bouche transpercée – ce dont avertit le grelot. Bien ferrée, bien saisie, la bête va finir étouffée dans un sac en plastique, exsudant et crachant sa bave. On l’aura abrutie avant, plus ou moins bien, d’un geste brusque sur le plat de ce sol très dur.

 

4

Ce môle est parfait, de tout temps planté là pour moi, et surtout sans nom. Du moins sur les cartes de la ville, les plans divers que j’ai pu voir, les accessibles au promeneur (près du supermarché, à la station-service, sur le boulevard principal…). Cela lui laisse donc à mes yeux la plus entière liberté. Celle des gens qui le fréquentent : un groupe particulier sur un beau territoire à part. S’ils sont de simples promeneurs, il leur faut de la discrétion, un silence respectueux. Car ils viennent après les pêcheurs qui, eux, connaissent la technique (ou bien sont en train de l’apprendre). Il y a aussi, dans la journée, les mouettes grasses et cruelles dont il vaut mieux se méfier.

 

5

Il y a donc partout la mer et le vertige de la mer auprès des dalles descellées, où marcher avec précaution, et de l’eau pourtant si tranquille. Si je tombais ici, moi qui nage assez mal ? La peur soudaine… Pourrais-je ressortir, me ressaisir contre ces piliers lisses, englués d’algues fines et de dépôts graisseux ? Les pièces métalliques qui soutiennent encore, ou dépassent, et ne sont plus que rouille épaisse, suffiraient-elles à supporter un rétablissement ?

Repartir après cette idée, refaire le môle en sens inverse dans la lumière distillée par l’humidité, repasser auprès des pêcheurs. Debout près d’un voisin beaucoup plus jeune qui surveille les lignes, un homme pisse avec bruit, bien nettement dans l’eau. C’est le plus pratique en ce lieu.

 

6

Quitter le môle pour la terre ferme. Un homme torse nu, en pantalon vert de treillis, tourne dans la poussière sur un petit vélo d’enfant. Un adolescent très jeune, le propriétaire du vélo, l’observe et l’encourage. Des Gitans bricolent un téléviseur. Leurs deux caravanes, leurs voitures sont garées le long des coffrages à béton de la future route du bord de mer, abandonnée à peine commencée. Des habitants des immeubles voisins viennent s’y adosser le soir, pour profiter d’un peu d’air frais. Je double par derrière la vaste station-service et reviens alors dans la ville.

 

7

À la veillée, il y a ces mouches qui ne désarmeront jamais. Elles sont stoppées là par le mort et son cercueil encore ouvert. La veuve épuisée ne sait plus qui l’embrasse, la prend dans ses bras, la console. Les enfants sont chez des voisins, de l’autre côté de la place où il a attendu par terre, pendant toute une nuit. Avec, bien plantées dans la tête, ces deux balles de revolver qui y sont entrées par surprise.

Les gens sont nombreux aujourd’hui qui se pressent autour de lui. Les femmes ont la tête prise dans des mouchoirs de crêpe noir qui glissent sans arrêt et qu’elles disposent rageusement. Elles ont le visage crispé par la chaleur et par les pleurs, rougi près du nez, sous les yeux, congestionné. Pour certaines, carrément blanc et comme enfoncé dans les os du rebord du crâne. C’est difficile à supporter, cette application mise à l’abattre et déjà cette odeur d’un mort qu’il conviendra d’enterrer vite, tout fracassé qu’il a été.

 

8

Imparable cet autre : mort étouffé d’un infarctus en fin d’après-midi sur le terrain de sixte du village. Déchiré en plein dans sa course, puis affalé dans la poussière, la mousse de ce genre de foudroiement aux lèvres. Le corps attendait, déjeté, au milieu des garçons de sa classe d’âge toujours tous debout, la tête compressée par la surprise et par la peur, les bras ballants ; aux pieds, des chaussures à crampons.

 

9

Tombé ainsi le samedi, mis en terre dès le dimanche. Personne dans la chambre, n’a veillé ce mort-là. Seul le père, à genoux, qui triait des photos et souvent les jetait par terre, sans jamais regarder le lit. Il choisissait, il en jetait, se ravisait, les ramassait…

À vrai dire il ne reconnaissait plus rien puisque l’autre était mort, étendu là dans son costume. Sa mère n’avait pas eu la force de monter l’escalier raide. Elle se trouvait assise contre l’un des murs gris de l’entrée, tenue par l’un, tenue par l’autre, l’esprit ailleurs.

 

10

De temps en temps, quelqu’un montait pour surveiller. Ouvrir ou fermer son album, jeter près de lui les photos, il fallait que le père s’occupe (mais il n’aurait jamais fait pire). On montait donc se rendre compte, pas pour lui dire qu’il s’arrête mais en souhaitant qu’il l’ait fait.

Les croque-morts sont arrivés avec leur voiture spéciale, du matériel et des liquides, pour que ça tienne jusqu’au lendemain, toute la messe et le transport. La colère est montée vers eux, si professionnels. Une idée de cogne est passée. C’est qu’en lui faisant tout ça, dans le bruit des flacons de verre, pour encore le maintien des chairs, ils le coupaient vraiment d’eux tous, cette foule assommée, en bas sur la terrasse, mal éclairée par le carré de lueur jaune de la porte laissée ouverte. En train de perdre un des plus jeunes.

 

11

Le journal parle durement : « Pourquoi tous ces enfants lorsqu’on est invalide civil ? » … « Déformation congénitale »… « L’enquête semble aller dans ce sens ». Ah bon !

Ce n’est en tout cas pas directement sur la place qu’on l’a tué, pas là où on l’a finalement déposé, comme une bête qui se vide. C’est beaucoup plus loin, sous le porche. Mais de tels coups de feu, la nuit, ça ne ferait sortir personne. On surveille à travers les persiennes. Cela pourrait n’être qu’un jeu.

Ceux qui ont fait tout le travail – les cinq balles, plus deux pour la tête – connaissent tout cela très bien. Ils ne sont pas passés à découvert. Ils avaient bien garé la voiture. Équinoxe du début d’automne, c’était une nuit de pleine lune, tiède à ne plus rien pardonner.

 

12

Rentrer comme pour dormir, s’allonger, le cœur glissant dans la poitrine et le cerveau lassé d’histoires. Abandonner ces vapeurs moites que diffuse la nuit qui tombe et ces lumières artificielles. Transmission, multiplex… Il y a football à la radio, ce soir. Anne-Catherine est rentrée au village. Les verres du café laissés vides sont encore sur la table ; la fenêtre est restée fermée mais l’odeur du tabac ne me répugne pas.

« Oh ! trop longue cette passe… Il n’a pas su garder la balle… Elle est bien reprise ! » … Cinq au corps et deux dans la tête… « PSG – Sochaux : quatre à un… Nancy-Toulon… Combien ?… Match nul à l’autre rencontre… » On l’a touché très tard le soir. On l’a retrouvé vers 7 heures. Sa femme et les enfants dormaient encore à poings fermés.

 

 

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