Claude Marmounier - Ajaccio demain !

   

Le monde de demain est devenu vertueux. Il suffisait d’y penser. Il suffisait de ne pas nier les faits… Une nouvelle d’anticipation de Claude Marmounier

 

 

Ajaccio demain !

 

Pour illustrer le principe selon lequel "la raison d'être d'un objet inventé par l'homme répond à un besoin", je vous présente Petru, qui a pu se séparer de sa voiture individuelle et, depuis lors, ne se déplace au quotidien qu'en utilisant les moyens de transports collectifs qui ont révolutionné sa ville natale. Justement, ce mercredi-là, Petru a besoin de faire des courses en ville. Son choix se porte sur Bob, le bus à roulettes façon "bobsleigh" (technique en service depuis de nombreuses années en Angleterre), qui descend de la Station Haute vers Trottel et Diamant plutôt que l'escalator qui le déposerait directement rue H.Dunant à deux pas du cours Napoléon. Voilà un besoin vital bien identifié : faire ses courses. Le problème est que Petru n'a plus de véhicule individuel, Petru habite sur les hauteurs d'Ajaccio près de l'ancien hôpital et pour se déplacer il a, à sa disposition, ces deux moyens de locomotion installés pour que les gens puissent entrer dans l'époque décarbonnée. Chacun se souvient, pour l'avoir pratiqué pendant des années, le poids des sacs qu'il fallait extraire des chariots des Hyper et basculer dans le coffre de nos voitures quand, comme Petru, on ne faisait ses courses qu'une fois par semaine : au bas mot cinquante kilos ! Comment, dans ces conditions, abandonner la voiture individuelle ? Et Petru, ce matin, descend faire ses courses en ville "les mains dans les poches" car les Hyper sont passés de mode et ont été remplacés par nombre de petits commerces au pied des immeubles d'Ajaccio ! 

Suivons Petru dans cette belle révolution organisationnelle !

Bob est gratuit. Il descend l'avenue de Verdun, puis boulevard madame Mère jusqu'à la plage Trottel. L'avenue est équipée de murets délimitant une piste de roulage et destinés à guider la trajectoire des bus robotisés. Très simple : en plus des roues porteuses, l'avant du bus est équipé de deux roulettes latérales qui s'appuient alternativement sur le muret droit et gauche pour garantir la trajectoire imposée. Chaque roulette est reliée mécaniquement à la barre d'accouplement de l'essieu et le bus suit docilement la route comme l'imposerait le conducteur avec son volant. Cette ligne-là  est particulière : les bus n'ont pas de moteur "in board", ils descendent sous l'effet de la gravité et remontent entraînés par un câble actionné depuis la Station Haute, à la façon des câble-car de San Francisco. De part et d'autre de ces deux pistes ainsi crées, les trottoirs deviennent zones cyclables et piétonnes. Arrivé à  la Station Basse de Trottel, Petru change de bus et emprunte la ligne du bord de mer qui relie Parata à  l'aéroport. Même type de bus à roulettes automatisé, électriques cette fois, la fréquence de passage est réglée sur quatre minutes. Descente à la station Diamant pour accéder aux commerces du cours Napoléon qui traverse Ajaccio du Nord au Sud. Là, Petru va emprunter le tapis roulant (technique très répandue aujourd'hui dans les aéroports) installé au centre de la chaussée, choisira de le quitter devant les magasins où il souhaite faire ses achats, remplira ses paniers et une fois passé en caisse, les confiera aux services de livraisons. Il sera livré à domicile en une seule fois, les producteurs locaux chez qui Petru a réalisé ses achats sont interconnectés.

Intéressons-nous au cours Napoléon new look crée à partir de la grande consultation populaire de 2030 où les habitants, majoritairement, ont exprimé le vœu de bannir l'automobile du centre ville. Pour cela, depuis la place Diamant, regardons vers le Nord. Que voyons-nous ? Deux tapis roulants, l'un montant l'autre descendant au milieu de la chaussée. De part et d'autre en  s'écartant vers les bâtiments, une piste cyclable de quatre mètres, une autre de deux mètres pour les piétons et enfin la zone réservée aux véhicules d'approvisionnement des magasins eux-mêmes. Concernant ce dernier point, l'éloge de la lenteur a fait son chemin et parfois on fait appel au cheval, mais les moyens de livraison restent le plus souvent de petites camionnettes électriques, les horaires privilégiés sont le matin entre 6h et 9h mais peuvent avoir lieu en journée. Puis Petru, après avoir rencontré des amis, commenté les nouvelles autour d'une Pietra, remontera cette fois par l'escalator accessible au bas de la rue Henri Dunant jusqu'au sommet de l'avenue de la Libération où il réside. Seule contrainte pour lui : être présent quand le livreur sonnera à sa porte. 

Quel bilan fait Petru plusieurs années après les transformations drastiques que sa ville a réussi à réaliser ? 

Écoutons-le :

« L'avantage premier est l'économie réalisée. En France, le budget auto dans un ménage est en moyenne de 500€ par mois en incluant toutes les dépenses incontournables. Quand on gagne un peu plus que le SMIC comme moi, quand il faut payer le loyer et se nourrir, c'est une somme énorme ! Une voiture coûte de l'argent même quand on ne l'utilise pas mais le fait d'être accro nous le fait oublier. Depuis que j'ai franchi le pas, ma vie a changé, je n'appréhende plus les fins de mois comme avant, les loisirs font partie de mon quotidien, j'ai accédé à un bien-être que je ne connaissais pas.

Si je veux aller là où les transports en commun ne passent pas, alors je prends mon vélo électrique en priorité mais aujourd'hui, le concept location a explosé. On peut louer toute sorte de choses. Une voiture bien sûr. Pour une citadine c'est aussi facile que pour un vélo, il y en a partout stationnées dans la ville, on y accède avec sa carte bleue. Si je veux aller visiter un ami dans un petit village de montagne à 100 kms d'Ajaccio par exemple, alors je vais louer une plus puissante chez un concessionnaire. 

Il y a quand même des voitures qui circulent dans la ville sur des voies réservées mais aujourd'hui c'est devenu extrêmement rare de rouler avec un modèle essence, juste les amateurs de voitures anciennes. 

On trouve encore de l'essence à la vente, mais les stations de l'époque ont disparu depuis plus de 10 ans. Le pic de production de pétrole a été franchi en 2008 et le rationnement s'est instauré progressivement dans le monde entier depuis 2030. Aujourd'hui seuls les véhicules qui ne peuvent utiliser une autre énergie, les avions des lignes internationales par exemple, utilisent encore du fossile, mais le trafic aérien a considérablement diminué. 

Comment cet exploit a-t-il été réalisable à Ajaccio ? Qui osait, dans les années 2020, rêver d'une ville sans embouteillages, rendue à l'usage des piétons et cyclistes, cela sans compromettre les activités sociales, professionnelles et commerciales dont nous ne saurions nous passer ? Preuve qu'une intelligence collective est possible. Deux forces à l'œuvre : une municipalité innovante et une population majoritairement convaincue des enjeux environnementaux désormais clairement identifiés. Sans pour autant revenir à la bougie, mais changer de paradigme impose des contraintes que l'on ne peut sous-estimer. Pas insurmontables toutefois, juste incontournables. »

Ajaccio, 18 février 2021

  

  

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