Fulvio Caccia - Novella

 

De quoi la nouvelle est-elle le nom ? Quel est donc ce genre littéraire si spécial ?  Une analyse éclairante de Fulvio Caccia.

  

  

Novella

 

À Mavis Gallant,

 

D’où vient la nouvelle ? Que nous dit-elle aujourd'hui de notre relation à la modernité mais plus encore de notre rapport à la fiction ? Ces questions requièrent des réponses qui débordent le cadre strictement disciplinaire ou national dans lequel on a l'habitude de les considérer. Car la nouvelle dans son avènement même nous révèle quelque chose du symbole et du dispositif dont elle est le nom et qu'il serait utile d'explorer aujourd'hui. Cela ne sera pas de trop pour capter cette qualité du temps si particulière où ce qui apparaît, la vérité de la nouvelle, disparaît presque aussitôt dans l'évanescence, la suspension qu'induit la fameuse chute.

Symbole, donc. Parce que la nouvelle authentique, du moins celle qui accomplit sa mission de révélateur est comme le « sumbolon » grec, cet objet coupé en deux, souvent un tesson, qui constitue un signe de reconnaissance quand les deux porteurs peuvent les assembler (sumballein). Cela signifie qu'un pacte a été scellé entre eux ou qu'il a été transmis aux héritiers par leurs ancêtres. La nouvelle fonctionne ainsi entre le lecteur et l'auteur.

 Mais c'est pareil, me direz-vous, pour les autres genres ! Certes mais ce qui change avec la nouvelle c'est la concentration temporelle, son précipité, au sens chimique du terme, qui rend visible ce que ne l'est déjà plus. Ce qui l'apparente à cet égard à la poésie. « Le petit temps, nous dit Paul Valéry en parlant de la métaphore poétique, donne des lueurs d'un autre système ou monde que ne peut éclairer une clarté durable ». On pourrait dire qu'à l'instar du poème, la nouvelle opère comme un accélérateur de particules subatomiques. Elle nous permet de relier dans le temps (symbolein) ce qui a été coupé en deux, séparé (diabellein). Mais qu'est ce qui a été séparé, diabolisé ?

C'est l'existence humaine qui est scandée par ce long processus de liaison et de déliaison. Du paradis perdu de la petite enfance à la séparation suprême, la mort, l'homme cherchera sa vie durant à pallier au manque et ceci à travers un double mouvement d'attachement et de détachement, de sacralisation et de profanation. La profanation est ici entendue comme la restitution à l'usage commun, ainsi que nous l'apprend l’antique droit romain (1).

Jusqu'alors la chronique des heurs et malheurs de la condition humaine appartenaient aux dieux. Lorsque d'aventure les hommes s’immisçaient dans le récit, ils étaient souvent réduits au bon vouloir des dieux qui gouvernaient leurs actions. Ce commerce avec le sacré participait alors du registre du merveilleux où les héros se voyaient dotés de pouvoirs extraordinaires. Le temps était sacré et les formes littéraires s'appelaient épopée, poésie sacrée justement.

Avec le monothéisme cependant quelque chose change. Le divin vient squatter le récit niché dans les grands rouleaux de parchemin et l'homme, de marionnette, devient le principal interlocuteur d'un dieu unique et capricieux qui veut absolument lui imposer son programme éditorial ! Cette humanisation du divin, le christianisme le portera à un point inégalé qu'amplifie, un nouveau support plus maniable que le parchemin, le codex, qui va faire surgir le « nouveau testament » de l'ancien en annonçant, je vous le donne en mille : « la Bonne nouvelle » ! 

Les Évangiles, traduction grecque de la « Bonne nouvelle », agissent comme programme et un horizon d'attente ! Les Évangélistes seraient-ils les premiers nouvellistes pré-modernes ? Vous en doutez ? Leur succès l'atteste pourtant ! Leurs nouvelles, rassemblées en autant de variantes du même récit, vont devenir le best seller absolu de ces temps nouveaux dont ils inaugurent l'avènement ! De surcroît leur héros qui dans l'intervalle aura supplanté tous les autres, deviendra le modèle d'une nouvelle humanité auquel tout-un-chacun sera invité ou forcé de prendre exemple. 

Cela vous fait sourire ? Pourtant ces premiers nouvellistes n'ont pas ménagé leur peine. Pour y arriver ils s'emploieront à créer un dispositif original qui fonde aussi notre propre modernité. Il est constitué, on l'a dit, d’un nouveau support, le codex, ancêtre de notre livre ; d'une armée de commentateurs dévouées, les ecclésiastiques ; d’un lieu spécialement dédié, l'église, et enfin d’un auditoire captif, les ouailles, venu entendre des extraits commentés afin de favoriser au mieux l'identification et l’exemplarité à l'égard de la vie et l’œuvre du Christ. Qui dit mieux !?

  Je ne m'attarderai pas sur ces considérations ironiques certes mais dénuées, vous l'aurez compris, de tout prosélytisme. La Bonne nouvelle, sacralisée et triomphante, devait secréter son contraire. Ce n'est pas un hasard si c'est en 1349 en Toscane que Boccace, fils illégitime d'un agent de change, donne ses lettres de noblesse à la nouvelle dans l'espace public européen, espace qui alors n'est encore circonscrit que dans le périmètre de la Cour avec ses valeurs et ses rites. Mais pas pour longtemps puisque que bientôt elle va s'élargir à la société marchande dont les banquiers, les financiers, comme les Médicis, vont devenir les grands ordonnateurs.

Ce nouveau genre porte en lui le refus voilé, la critique de l’idéologie et d’une morale hégémonique mais aussi la libéralisation des mœurs et des savoirs comme un défi lancé à la mort. Car plus qu'une nouvelle narration qui se détache des fabliaux et contes moraux, c'est un nouveau dispositif de lecture dans lequel se reconnaissent les élites des villes dans les décombres d'une aristocratie féodale en déclin. 

Que cette forme surgisse symboliquement au moment du plus grand péril, la peste noire, n'est pas anodin non plus. Rappelons-en le cadre : sept jeunes femmes et trois jeunes hommes fuient la peste pour se réfugier à la campagne dans une demeure au somptueux jardin. On élira un roi et une reine de la journée qui donneront alors le thème des nouvelles à raconter chacun à son tour. Dix par jour, pendant dix jours. D'où le titre Le Décameron. « Une nouvelle solidarité est en train de naître, nous dit l’universitaire Serge Stolf, celle des conteurs qui deviendront chacun son tour dispensateurs et récepteurs de la parole ». Ce nouveau dispositif où la parole, dépouillée des oripeaux du sacré, se sécularise avant de se laïciser, annonce de fait l'avènement de l'espace public moderne. 

On le voit, de sacré, les représentations de la parole deviennent profanes. Avant même le journal et le roman, la nouvelle est ce passage obligé qui établit ce nouveau rapport au temps : chronique des gens ordinaires et des temps profanes. Ce temps profane n'est plus ordonné par la Tradition mais par le nouvel arbitre des élégances : l'Histoire. Désormais le temps se met à filer droit. Et vite.

C'est précisément le rythme devenu plus soutenu, plus politique qui devient la principale caractéristique de la modernité, comme nous l’indique Henri Meschonnic. Dans son ouvrage de référence Modernité, modernité, le linguiste nous met d'emblée en garde sur les contre-sens que ce terme engendre depuis l'époque classique. Car cette vitesse de l'histoire qui emporte le « vaste enfant progrès » (Rimbaud) comporte aussi ses dérives. La modernité n'est pas nécessairement du côté que l'on croit. C'est pourquoi elle lutte contre son double qui prétend usurper son identité. Ce qui fera dire au linguiste que la modernité est « un combat », « une athéologique du sujet » qui ne se prend pas au sérieux et qui laisse la porte grande ouverte sur « l'avenir du présent » au lieu de le voir confisquer « par des flics » comme le constatait Louis Aragon.

 Fort bien me direz-vous, mais qu'est-ce la nouvelle nous dit de notre actualité à nous et, question corollaire qui, je le sais, vous brûle la langue : la nouvelle était-elle soluble dans le nouvel espace numérique ?

Pour y répondre il faut se demander en quoi l'espace numérique favorise une nouvelle forme de subjectivation ? Car la grande leçon de ce genre qui prélude à notre modernité nous enseigne que pour créer du nouveau il faut recréer les conditions de la subjectivation, c'est à dire de l'autonomie du sujet. Or aujourd'hui dans nos sociétés avancées tout se passe comme si le processus de subjectivation qui implique de se confronter avec l'ancien était mis hors jeu par la dissémination des dispositifs de pouvoir qui réduisent tout-un-chacun à une seule et unique préoccupation : la gestion scrupuleuse et multitâches de l'économie de sa propre vie. Or cette dé-subjectivation n'est accompagnée d'aucune subjectivation en retour.

 La mission du nouvelliste, comme de tout créateur authentique, s'il en est, serait d'intervenir aussi bien dans ce processus de subjectivation que sur les dispositifs qui le rendent inopérant. Qu’est-ce à dire ? Donnons un exemple. Dans Inconnu à cette adresse publié dans les années 40, l'américaine Katherine Kressman Taylor construit son célèbre récit à partir d'un échange épistolaire censé le rendre invisible mais qui, du fait du refus de l'échange par le destinataire, impose sa performativité en cassant la linéarité de la narration. 

J'ai vécu moi aussi ce genre d’expérience : j'avais 20 ans quand j'ai lu Tlon uqbar urbius tertius de Jorge Luis Borgès. Sa lecture m’avait plongé, selon l’expression consacrée, dans un abyme de perplexité. (Je rappelle la trame : l'auteur découvre un pays imaginaire dans une édition ancienne d'une célèbre encyclopédie). Car à mesure que j’essayais de lever le voile, montait en moi, une jubilation croissante comme si je découvrais une vérité cachée que j’avais crue perdue et qui se révélait plus intense et aussi plus vertigineuse que jamais.

Soyons plus concret. Qu’est-ce qui m’avait tant ému dans ces deux nouvelles ? Et bien c’est la capacité de jouer et de se jouer de dispositifs sur lequel ils font mine de s’appuyer : le premier est la vérité qui surgit d’un échange épistolaire qui dévoile la censure d’un régime totalitaire ; le second est le dispositif encyclopédique qui fait de la vérité scientifique un universel.

Si la nouvelle comme genre doit se renouveler c'est bien en se frottant à ces nouveaux dispositifs de lecture qui la mettent à l'épreuve ; comme l'avaient fait leur ancêtre ; puis ensuite au XIXe siècle par l'accélération et l'ampleur que lui donnera l'invention des rotatives de la grande presse. Car la nouvelle est la fille adultérine du capitalisme. Fille de l'air, elle va vite et disparaît dès lors qu'on veut la saisir !

Mais alors, me direz-vous, la nouvelle doit-elle se faire virale pour être visible aujourd'hui ? Comme celle intitulée Cat Parson publiée dans le New Yorker, temple de la nouvelle outre-Atlantique s'il en est, et baptisé « la nouvelle la plus virale de la décennie » par le New York Times ? De quoi s'agit-il ? D'une déception amoureuse, une drague qui a mal tournée entre une jeune femme de 20 ans et un homme de 15 ans son aîné qui met en lumière la zone grise du consentement dans le rapport sexuel et la drague… Un thème qui n'est pas étranger aux suites de l'affaire Weinstein…

En son temps, soit au Moyen-âge, la vaillante Gillette, belle roturière et femme médecin guérit le roi de France, rien de moins ! Pour ce faire, elle demande la main d'un jeune prince... qui la dédaigne ! Cela ne manque pas de sel. Cette liberté des mœurs où la ruse déjoue les pièges de la morale ne sont pas étrangers au succès viral de Boccace à son temps !

 

*

 

Répondons à la question formulée au début de ce texte : De quoi la nouvelle est-elle le nom ? Vous pouvez le deviner avec moi : c'est de cet inconnu, ce « présent en mouvement », la nouveauté, dont témoigne son étymologie et sa grammaire. En latin, le complément du nom est un datif qui se décline aussi par exemple dans les noms et prénoms de personne. En traduisant le titre de ce texte en latin, cela donnerait le nom d'une personne : Novella Novelli.

Si on file la métaphore, la nouvelle serait alors le prénom profane d’un nom propre qui reste à jamais sacré et secret, irrévélé mais pourtant visible de tous et dont elle est la déclinaison ou, pour reprendre le titre d'une nouvelle célèbre, la lettre volée.

 

 

(1) Je fais référence aux travaux du philosophe Giorgio Agamben et notamment à Profanations, (Bibliothèque Rivages, 2005.)

  

  

Ce texte a  d'abord fait l'objet d'une publication papier dans les pages de "L'atelier du roman" n°98  

  

   

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