Yves Rebouillat - Conversation piégeuse

   

De la controverse en milieu amoureux : ou comment retourner le désir comme un gant pour l’amour des mots et de la joute. Une scénette d’Yves Rebouillat.

 

 

Conversation piégeuse

  

Notre rencontre avait débuté sous des augures favorables. Puis, nos échanges avaient pris un tour pesant. J’entrevoyais la possibilité d’un incident.

J'ai bien conscience que tu n’es pas seule responsable de ce qu’il advint.

Nous ne nous connaissions pas et venions de nous rencontrer, promeneurs en détresse, qu’un orage de printemps avait surpris, poussés, sous un abribus et amenés à discuter impromptu, sans autres préliminaires que l’abaissement du masque et une prise de distance physique d’un mètre quatre-vingt. Deux petits gestes cruellement prophétiques.

Le jour, l’heure, l’occasion, le manque d’inspiration, la précipitation, l’excitation du moment, nous conduisirent à évoquer la pandémie en cours. Nous avions exprimé pourquoi nous acceptions sans broncher le troisième confinement comme nous l’avions fait avec les précédents, autant pour nous protéger que pour participer à un combat collectif contre une calamité mondiale, à une lutte immobile à la fois sanitaire et humanitaire. Le célèbre « Je me protège, je protège les autres ».

Puis, pour faire durer l’instant sans ajouter d’inutiles gloses aux commentaires et aux chiffres que nous connaissions, la conversation s’aventura sur un autre terrain, celui de l’Humanisme. Vaste sujet « toutes saisons », éloigné de ce qui nous grisait et que nous ne tarderions pas à manifester déraisonnablement. Ce n’était pas si mal avisé, en ces temps difficiles, l’humanité était malmenée et faisait l’actualité.

Le parallélogramme d’acier, de verre et de vide ne convenait plus. L’échange allait durer, l’humidité persistait et la température extérieure baissait, les courants d’air se faisaient traîtres. Les troquets n’avaient pas rouvert, il aurait été audacieux que l’un ou l’autre proposât tout de go son appartement pour abriter un premier « rendez-vous ». Nous gagnâmes donc la Halle aux grains proche et ses aménagements astucieux qui permettaient d’échanger, non confinés, assis, à l’abri de la pluie et du vent.

J’ai dû te dire quelque chose de cet ordre : « Solidarité, souci et respect des autres, foi en l’humanité..., je ne veux pas dresser de moi un portrait flatteur mais je crois faire preuve d’un peu de ces vertus. J’ai conscience des limites à l’expression de mon humanisme, ou plutôt, du nombre élevé de circonstances où je me trouve dans l’incapacité à le manifester plus avant ».

- Moi, je ne me regarde pas en train ou non de faire la preuve de mon humanisme, je ne me pose pas la question de savoir si je fais mon devoir de femme et d’humain. Ma compassion, mon empathie et une solidarité souvent active via des assoces, vont à tous ceux dont j’ai à connaître les problèmes qui les affectent », répondis-tu comme si mon propos était suspect de narcissisme et de tiédeur. 

Je ne m’en formalisais pas. Il y a mille manières d’aborder un grand sujet, et par bonheur, un nombre élevé de façons d’exprimer des engagements et des idées. Et puis je ne suis pas parano.

J’ai voulu te dire, par souci d'exactitude quant à ma disposition d'esprit, qu’en dépit de mon infini respect pour la vaste humanité, toutes implantations planétaires et classes sociales confondues, mes égards comportaient une restriction que j’énonçais comme suit : « Les gens sont parfois pénibles. L’humanisme, t’ai-je dit encore, n’est pas un altruisme généralisé, mais une certitude : les femmes et les hommes, par la grâce du savoir, des arts, de la culture, peuvent progresser et s’épanouir. C’est également une attitude exigeante fondée sur la considération pour autrui. En revanche, rien n'oblige à aimer individuellement les gens. Je suggère même qu’on peut détester franchement quelques individus sans se déjuger. Et c’est bien ainsi ».

Après que j’eus ajouté : « L’humanisme s’autorise un soupçon de misanthropie », tu t’es offusquée : « Comment avoir foi en l’humanité pourrait se passer d’un amour inconditionnel pour elle ? Comment un humaniste peut-il soutenir sans sourciller qu’il trie les gens avec lesquels il sera aimable, respectueux, secourable... ? Pour le coup, misanthropie et humanisme s’opposent furieusement. La première est une haine du genre humain et une fuite pour s’en mettre à l’abri. Le second, un optimisme, une confiance, une appartenance solidaire et sans réserve : il n’y a pas "Nous" sans les "barbares", les malséants, les malfaisants et tous les "marginaux", les uns dans l’humanité, les autres dans une sorte d’enfer des contrefaits ».

J’étais mal à l’aise. Décrédibilisais-je ma position en affichant une aversion pour les fâcheux et les forbans en même temps qu’un soutien fort et constant, militant, aux luttes des peuples opprimés, des ouvriers, d'agriculteurs, des femmes, des minorités, des intermittents du spectacle... ?

Je sais qu'il m'arrive de donner dans l’embrouillement du discours, la grandiloquence et que de temps en temps, mes phrases n’en finissent pas ou s’achèvent bizarrement. Qu’elles peuvent être un calvaire pour qui veut me suivre. Non pas qu’elles se contredisent, mais au plus fort de la difficulté à exprimer une idée, je comprends que l’on m’entende mal et ne voie pas où je veux en venir. En général, je saisis rapidement le moment où la confusion s’insinue dans les esprits présents à l’échange et parviens à remettre de l'ordre et de l'intelligibilité dans le fatras qui vient de se produire. Au moins, je le crois et l'espère...

Là, je ne pense pas que nous étions en semblables circonstances.

Je venais de comprendre qu’en dépit de ce qui nous avait spontanément rapprochés, voire électrisés (sous l’eau, je savais que c’était dangereux) – une tendance à glisser gentiment l’un vers l’autre, des séquences d’emballement d’un cœur (des deux cœurs ?), une attirance physique que nous semblions ressentir tous les deux, des picotements dans tout le corps et particulièrement le bas de mon ventre (seulement le mien ?)... –, des mots malhabilement choisis (vraiment ?), des nuances dans l’expression d’un point de vue,  un soupçon d’envies partagées de provoquer, allaient mettre à mal notre toute nouvelle relation.

Je dis "des mots", nos idées elles, me semblaient proches ou complémentaires. À y regarder de plus près, je n’aurais pas dû caractériser ni "ostraciser" des individus. J’aurais pu affirmer que je ne retranchais rien de l’humanité mais que la fréquentation de certaines personnes m’accable. Après tout, cela n’était-il pour toi que niaiserie et confusion intellectuelle (je n’ose pas écrire "philosophique") ?

Je t’ai dit : « Je ne trie pas, je viendrais au secours de qui me le demanderait si la sollicitation n’est pas exorbitante » et « je secourrais quiconque aurait besoin de moi qui ne me vaudrait pas, en contrepartie, une mort certaine... », etc. Tu m’as cinglé en déclarant : « Mais aucune personne ne te demande de la secourir, de la sauver du naufrage ; l’humanisme n’est pas une position au cas par cas en situation d’urgence, c’est plus large, universel, conceptuel, philosophique ». Ajoutant : « L'humanisme véritable se dispense – il n'y songe même pas – du calcul "bénéfices / risques" inhérents à l’engagement personnel ! ».

Rien à faire ! Tu m’as encore sidéré en évoquant des "limites au soutien du genre humain", "les petits arrangements avec sa propre conscience", "l’hypocrisie, la fausseté avec lesquelles, souvent, on se dépeint"..., "l’absolue exigence qu’une grande cause s’incarne dans chacun des individus que l’on croise, aimable ou non", etc. « Ma parole !, m’exclamais-je muet, elle instruit mon procès ! ». Ton style indirect n’était qu’une fausse élégance et une mise à distance, tu me visais clairement, et au fusil à lunette.

Au diable les précautions, je tentais une pique : « Si le cas par cas souffre du défaut d’universalité, en quoi l’humanisme aurait-il besoin de s’incarner dans chacune de nos rencontres ? »

Tu assénas : « Tu le fais exprès... de ne pas comprendre ? »

Je reconnaissais dans le "classique" tu ne comprends rien, la manifestation diabolique de la mauvaise foi que je n'ai pas osé te reprocher pour ne pas envenimer davantage un dialogue mal barré.

Je voulais bien admettre que les phrases et les mots qui les composent ont une signification, des nuances pour soi et souvent d’autres résonances chez autrui, qu'il s'ensuit des malentendus qu’un peu de précautions et d’explications habituellement dissipent... Là, je prenais conscience du naufrage total de l'échange.

Tentant d’éteindre le désaccord qui avait éclaté, je protestais : « Ma misanthropie ne s’adresse pas à l’humanité, elle est dirigée contre ses défaillances maintes fois énoncées et dénoncées par les philosophes de l’Antiquité à nos jours, désignées par deux mots éclairants : "passions tristes" ». Tu me répondis que cette précision était inutile parce que « croire en l’épanouissement de l’humanité c’est savoir et accepter que ses composantes sont "améliorables", donc "imparfaites" et que s’accommoder de ces imperfections est partie prenante d’un humanisme bien compris. Les bonnes mesures politiques, culturelles, éducatives... aidant l’humanité à progresser et à s’épanouir, à l'inverse de la ghettoïsation, des abandons, des égoïsmes... ».

"Bon dieu de b… d. m… !" pensais-je tout en ressentant le désir que j’avais de toi refluer. "On s’écharpe peut-être moins sur des convictions que sur la façon de les exprimer", voulais-je croire encore.

Les oppositions frontales, on peut l’admettre, rendent impossibles les cohabitions et occasionnellement les coïts. J’étais certain que nous ne guerroyions pas sur le fond, que l’aventure était encore possible. Mais ton incompréhension du fait des mots dont j’usais et mon agacement né du ton de reproche qui était le tien, instillaient un poison que je devinais mortel.

Étais-je prêt à reculer, à faire amende honorable ? En expliquant le pseudo-conflit d’idées par le choix inapproprié de mes mots ? Non ! Tu aurais pris cela comme une reculade, une lâcheté, un stratagème d’autant que j’étais à deux doigts de te faire l’aveu de ma flamme et que j'en donnais des signes. J’étais coincé. Pouvais-je te demander de changer de ton ? Non, je n’en avais aucun droit. C’eut été une arrogance.

Puis, disons approximativement deux heures après l’orage, deux heures d’échanges vigoureux passés sous la halle, tu m’ouvris les yeux. Et littéralement, je n’en revins pas.

Tu avais décidé de te payer ma tête et de miner ma soi-disant assurance "rentre-dedans et macho", par une réfutation sévère et sectaire de mes outrances formelles et la mise en exergue des failles de ma pensée. Sur le fond de la "controverse" tu avais sans doute raison. Refuser la synthèse était donc une taquinerie, un jeu de rhétorique. Cette polémique artificielle me fit perdre un peu de mes moyens et le goût de l’instant.

J’accusais le coup : « Je comprends bien qu’associer humanisme et misanthropie est limite, pour le reste, le ton de tes réprobations était violent et la caractérisation macho-rentre-dedans pas très juste ».

Alors tu te jetas sur moi et de tes bras m’enserrant, tu plaquas ta bouche sur la mienne et pressas  ton ventre sur le mien.

Quelles belles heures ensuite dans un printemps redevenu estival ! Toute la nuit qui vint et le jour qui a suivi : vêtus de riens, du lit à la plage, du creux des dunes au rocher propice, du séjour de la petite maison aux volets pastel à l’herbe rase sous le tilleul, de la salle d’eau à la terrasse en étage, de la bibliothèque à la piscine, du milieu du pré fleuri au bord du fleuve minuscule... en musiques, courants d’air et voluptés...

  

Hors les spectacles et les arts associés, j'ai peu de goût pour les déguisements, les manipulations, les travestissements, le faux sous toutes ses formes. Après qu'elle me fut révélée, j'avais été chamboulé par l'aveu de ton insincérité.

Au cours de nos jeux érotiques, tu m’as peut-être aimé, malgré ton aversion pour ceux qui font les malins avec des formules à l’emporte-pièce et dissimulent imparfaitement leur désir d’une femme En tout cas, je m’empêchais de rêver.

Je ne suis qu’une infime et négligeable partie d’humanité et peut-être bien de celle qui ne s’améliore pas. Et entre autres défauts, je suis mauvais joueur quand on joue à mes dépens sans rien m’en dire et quand la probabilité est élevée que la partie recommence.

J'ai préféré m’enfuir.

  

  

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