Paul Dalmas-Alfonsi - Monelle en jeu. Circulations

  

Monelle tente de vivre au grand air. On y étouffe parfois. Un tableau impressionniste de Paul Dalmas-Alfonsi.

  

 

Monelle en jeu. Circulations

  

Un jour de plus, il est souffrant et Monelle descend seule en ville. Tôt le matin, pour voir la mer. Juste elle et le chauffeur du taxi collectif – un minibus rien que pour eux (bombe lacrymo dans la poche). Et la radio comme compagnie.

Elle est heureuse lorsqu’elle repère qu’un lotissement, des entrepôts ont été incendiés. Des fois, c’est en totalité. Elle se dit que sa joie s’accorde au plaisir que doit éprouver la nature lorsqu’elle regagne du terrain. Est-ce ainsi ? Pas le moindre doute.

La ville, le matin, à juste marcher sans rien faire. Mais midi s’approche, où aller ? Un peu inquiète, elle est montée chez les Franciscains, pour la bibliothèque, au couvent. Le père qui l’accueille ne semble pas dans le secret de son histoire, de l’existence qu’elle mène là-haut – alors qu’elle a l’impression que ça suinte de partout. Convaincu qu’elle ne va pas savoir comment s’y prendre avec les classements – tandis qu’il la connaît déjà –, il lui paraît soupçonneux, puis l’oublie. Elle fait semblant de vérifier quelques fiches, regarde le ciel et s’enfuit. Elle redescend en ville à pied. Il fait chaud et on voit les îles. Une petite sensation d’elle-même lui revient, de fait.

Et elle saisit comment ça fonctionne : se trouver tellement empêchée de défendre une cause, pour elle-même, ne la dispense pas de voir juste et de déchiffrer certains mécanismes essentiels. Et d’avoir un avis. Son avis. Elle s’y reconnaît encore, avec un filet d’énergie. L’archiviste étourdi n’a pas voulu s’en rendre compte. Ce gardien discourtois ne deviendra pas son allié. Il fait chaud (ne pas s’en priver).

 

Au village, elle s’acharne à établir des inventaires. Les cohortes parties en guerre. Les morts jeunes, qu’on n’oublierait pas. Et ceux qui fréquentaient l’école, avec leurs noms qui se répètent, leurs prénoms qui se font écho, telle ou telle année, avant guerre, telle ou telle année entre deux. Le premier conflit, le second, et l’Indochine, et l’Algérie. Il lui semble les connaître mieux que ceux d’aujourd’hui, qu’elle croise furtivement – ils l’ignorent en sachant tout d’elle (si des pièces leur manquent, ils supposent).

Il y a aussi les vieilles femmes qui l’entretiennent de leurs filles. Qu’elles retrouvent un peu en elle, alors même qu’elle vit – c’est clair – une vie qui leur irait peu, avec cet homme trop âgé. Et aussi cette épouse dont elle a pris la place, qui souvent était de leurs parentes. Et qui l’est toujours, elle vit.

Certaines lui proposent un fils parti au loin – il reviendra... – ou contrefait – lui est resté –, un neveu, le fils d’un cousin… Un peu de créativité. « Ah ! Vous voyez ce que je raconte ! Vous êtes déjà engagée. Mais vous serez vite libre, allez. Parce qu’il avait le cœur malade. Il était déjà fatigué. Dieu me pardonne et le bénisse, mais je sais qu’il ne va pas fort. Ne me dites rien, je le sais. Avec elle, il était flapi. Elle nous le disait, ma cousine. Et avec vous, finalement… »

Elle n’a pas le permis et ne peut pas conduire. D’où sa voiture à lui, son statut de chauffeur, ses freins crissant dans les virages, ses atermoiements, sa vitesse dont elle dépend presque tout le temps. Elle est prise.

Est-elle copine ou pas avec l’institutrice ? « Avec Mme X., aussi, vous parlez corse ? Elle se débrouille pourtant plutôt bien en français. C’est une de celles qui parlent le mieux. C’est sûrement pour vos enquêtes.  Ces temps-ci, j’ai presque arrêté. Vous avez raison. Excusez-moi mais, avec ces gens que vous voyez, moi, je n’aurais pas la patience. Et aussi tous ceux qui critiquent. »

 

Donc le matin parfois, des départs avec minibus. Souvent vide ou presque. On respire. Et retour du quai–gare routière, à 16 h. tapantes. À chaque fois, la même histoire : « Aujourd’hui, il était malade ». Mais, de fait, en a-t-elle envie de les faire seule, de tels trajets ? C’est de la fausse liberté. Parce qu’elle n’oublie pas le village et sa vie, avec lui, là-haut. Non pas la vie en général, mais sa vie avec lui, là-haut. Toute cette brume. Ces silences en trop. Elle peut encore y réfléchir. Elle se dit qu’elle ne pourra plus.

Le trajet de retour, surtout, devient pesant, avec le temps. Les regards d’autres passagères – deux ou trois, jamais vraiment plus. Elle sait très bien qu’une ignorante – un cas de figure improbable – connaîtrait déjà tout, ou presque, à peine le tunnel sous la Citadelle franchi. Elle sait que tout le monde y pense.

   

**************

   

Lorsqu’elle descend en ville, certaines voisines lui demandent de leur faire des courses ; elle sait choisir les cadeaux ; elle a "de l’idée" et "du goût" ; elle débusque tout à bon prix.

Elle y passe pas mal de temps. À croire qu’on l’y engage exprès (« Aucune obligation, surtout. Vous le faites si vous pouvez. »). Ensuite, elle doit courir pour tout cadrer pour elle, des papiers ou des vêtements (pas souvent), quelques livres (les lire ou pas) et de la pharmacie, surtout (des bandes Velpeau et des semelles, un bracelet pour la tension – surveillance et orthopédie).

Au bout d’un certain temps, alors qu’on commence à s’habituer à elle, dans des boutiques et une brasserie, elle finit par se sentir aussi mal dans ces espaces bienveillants qu’au village calé trop haut.

En période de vacances, l’hiver, des étudiants rentrés du continent l’ont reconnue, mais il ne s’agit pas de ceux qui lui plaisaient, là-bas. Une fois, elle est allée prendre un café avec une fille sympa, croisée et recroisée. Une fausse occasion. Ratée.

 « Notez tout ! », lui avait dit l’un de ses enseignants. Elle s’est remise à faire des fiches. À Aix, est-ce qu’elles étaient mieux ajustées ? Plus inspirées ou plus précises ? Lorsqu’elle l’a revu à Bastia, il a regardé les feuillets bristol timidement posés sur la table du rendez-vous. Il a été déçu. Elle l’a vite compris. Et pourtant, elle essayait toujours de réfléchir, de souligner, de lire un peu (Mary Douglas, De la souillure...).

  

Dans le bus, une voyageuse : « Vous n’avez pas trop d’air ? – Non, pour moi ça va bien. Merci. – Vous n’avez vraiment pas trop d’air ! » Très vite répété, quelques instants plus tard. Et elle comprend  qu’en fait, il lui faut remonter la vitre. Recommence son mal au cœur.

En arrivant, elle s’est couchée. Son mari était descendu au bar, dans la vallée, tôt le matin. Soudain guéri par son absence ? Un principe à considérer.

  

Le lendemain, la vie reprend. « Vous êtes saine et même costaud, et avec vos jolis yeux verts. Je ne vous vois jamais malade. Comme sa femme quand elle était jeune. » Elle ne discute plus vraiment. Écoute tout juste à moitié. Mais elle respecte le tempo des piqûres et des soins pour lesquels on compte sur elle. Elle s’y conforme et elle s’y rend.

Pour lui, elle tient l’état des commandes, la liste des paiements, celle des fournitures. Puis elle essaie de s’en laver par des marches à l’écart des routes (le reproche lui en est fait), au cri violent des geais rapides, avec des rapaces aux aguets. Elle avance vers la fontaine, un lieu paisible et dégagé où elle peut s’entraîner au tir. Lui n’est pas d’accord. Il l’a dit. Peu importe. Tir à la cible à répéter.

Éléments de travail précis : le poulailler, les chats, un peu de jardin (arrosage), les documents professionnels (tous), les contraintes administratives (toutes), ménage, cuisine et lessive (avec pas mal de réticence), les draps, souvent les draps, les documents de ses pensions, militaire et des artisans. À se soucier ainsi de lui, à suivre ses droits lettre à lettre, elle en a égaré les siens.

Il voudrait être bien tranquille. Elle le voudrait plus ambitieux, déterminé, doté de souffle. Trop de pollen et trop d’histoires. À force d’air pur, on étouffe.

   

   

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