Yves Rebouillat - Machje

 

Qu’est-il arrivé à Paul retrouvé par ses amis le crâne enfoncé ? Une nouvelle corse et noire d’Yves Rebouillat.

 

 

Machje

 

Lundi 3 mai 2021

 

Théo, est un homme plaisant, discret, athlétique, parlant bas, fuyant les disputes. On le dit raisonnable et gentil, bon camarade et bon amant.

Léa est impulsive, déterminée, certains la disent révoltée, entêtée. Son franc-parler peut heurter des gens. Les méchants chuchotent – c’est vraiment très inamical –, qu’elle parle d’abord et réfléchit ensuite. En vérité, elle a des convictions auxquelles, parfois, elle sait, à raison, renoncer. Elle est belle comme le jour, gracieuse comme un printemps, virulente comme un épisode météorologique méditerranéen.

Ils se sont connus à Quenza, à l’âge adulte. Nés tous les deux sur le continent, ils avaient, sous le ciel corse, engagé un processus de séduction lent.

Le désir était là, partagé, dès leur rencontre ; des précautions les avaient retenus d’entrer dans une relation sans lendemain comme de faire des projets. Leur immersion récente dans le berceau familial les avait fait hésiter. Ils n’aimaient pas se donner en spectacle ni, si peu que ce soit, laisser autrui s’immiscer dans leur vie privée.

Puis ils avaient fait l’amour une première fois. Pour ainsi dire, par la force des choses. Ils avaient beaucoup aimé et ont continué en cultivant entre eux une douce harmonie, faite de goûts partagés pour le sport, la cuisine, le jazz et les livres.

Leur bonne entente se comprenait bien : une association stable de... complémentarités, un équilibre nécessaire de contraires. Ils vivent désormais ensemble.

Devant leurs amis, ils éprouvent un peu de honte à connaître aussi mal la Corse et particulièrement leur région : l’Alta Rocca, le Sartenais-Valinco-Taravo.

Leur liaison n’était pas restée secrète bien longtemps et comme on pouvait s’y attendre, elle fit l’objet de commentaires. Il y en eut de favorables et de perfides. Un homme, au moins, de Quenza, influent, n’avait pas du tout apprécié.

***

Ils venaient de la montagne et marchaient depuis environ quatre heures le long de sentiers incertains qui dessinaient d’étranges figures et striaient le cap de Roccapina. La fatigue les avait gagnés. Le moment était proche où ils auraient dû en finir, à l’emplacement précis où les attendait leur automobile de retour. Mais le GPS de Léa indiquait qu’ils n’en avaient pas terminé ; l’instrument n’aurait pas su mieux dire...

Ils avaient surestimé leurs forces et leur science de la randonnée était lacunaire. Alors la mauvaise humeur les gagnait, non pas qu’ils eussent commencé à se quereller, mais la beauté des lieux, à leurs yeux las, s’évanouissait ; l’inquiétude qui résultait de leur affaiblissement physique minait le sentiment de plénitude euphorique qui était le leur quelques instants plus tôt. Ils s’étaient égarés, avaient dû rebrousser chemin, explorer des traces qui s’effaçaient après quelques mètres, pour repartir le long du fil rouge de l’itinéraire virtuel qu’ils tentaient de comprendre avec un sens de l’orientation qui défiait l’entendement. Mais, depuis peu, ils étaient en bonne voie... de ne plus se perdre.

En attendant la fin de cette expédition mal préparée, ils auraient voulu trouver un endroit pour faire étape. S’arrêter sur la piste eut été une drôle d’idée... Une clairière dans une forêt de chênes aurait fait l’affaire mais ce n’était pas la bonne région, un bord de mare inattendu, une improbable petite prairie ou, plus sûrement, un départ de plage parsemé des fleurs du printemps – que Léa, érudite, s’était amusée à nommer en attendant de les voir – roquette, luzerne, anthémis, suéda, toutes quatre marines, matthiole, silènes, ravenelles, lotiers, anacycles, centaurées..., tissant un tapis alternant les couleurs, sur lequel marcher précautionneusement, pieds nus, procurerait un plaisir sans pareil... et tant d’autres fleurs qui jonchent les hautes plages et dont la liste est un long poème, un feu d’artifice de la langue, un bouquet de syllabes aux sonorités caressantes.

Aucune chance de trouver tout cela dans la machja, ce joli nom pour dire le maquis dont les lentisques, les genévriers, les oléastres, le lavandin, les bruyères arbustives où s’entortillent l’épineuse salsepareille, feraient trop d’ombre à des espèces se plaisant au ras du sol dans la chaleur des sables clairs, comme ces rampantes qui ne détestent pas les petits piétinements à pas prudents approfondissant leur enracinement.

Enfin, ils arrivèrent à une incurvation du chemin en sévère déclivité qu’ils suivirent jusqu’à sa dispersion dans les dunes, dernier rempart à franchir avant la plage en pente douce vers les rochers et la mer. Léa retrouvant sa bonne humeur, reprit son énumération savante et belle : queues de lièvre, fenouils, rapistres, chardons lancéolés, galactites, vipérines, coronilles, salicornes, glauciennes jaunes... interrompue élégamment par Théo : « Écoute le zézaiement et le bourdonnement des insectes, le chant des oiseaux et la respiration de la mer, c’est la musique de la terre ! »

Progressant vers le rivage avec vraisemblablement l’envie de baigner leurs pieds fatigués dans l’eau fraîche, ils avisèrent au loin, une forme épaisse, oblongue et couchée, ressemblant à une grande pièce de bois, peut-être transportée là par temps de hautes eaux et de déferlantes, échouée dans les débris marins. Théo l’aperçut le premier : « Bizarre ce truc au loin... un tronc d’arbre ? Un gros tuyau ? »

Le couple se rapprocha sans trop se presser.

Théo : « On dirait quelqu’un, une personne ! »

Que fichait-elle ici ? Dormait-elle après une improbable cuite prise dans le maquis, avait-elle eu un malaise, y avait-il eu une bagarre soldée par un KO profond... ?

Léa qui faisait rarement dans l’indécision : « Ben restons pas là, allons voir ! »

L’homme gisait à plat ventre, le visage fiché dans les algues sèches, les posidonies et les dépôts de bois flotté.

Ils se précipitèrent et se mirent à genoux de chaque côté de la personne allongée afin de lui venir en aide. Et l’invitèrent énergiquement à se réveiller... La retournèrent inanimée, sur le dos.

C’est alors que Théo, probablement un temps avant Léa, reconnut Paul, l’ami du continent venu rejoindre le village.

« Mais... c’est Paul ! Oh, merde ! Qu’est-ce qu’il fout ici ?... Merde, mon pote… c’est quoi ces conneries ?... Léa.., notre pote Paul... Non, c’est pas vrai... »

Léa, ébranlée, mais tout en contrôle, mit sa main sur le cou de Paul.

« Rien ! », murmura-t-elle.

Théo perdit pied, se releva brusquement, fit quelques tours énervés sur lui-même, s’éloigna brusquement de la scène, comme si ne plus la voir l’effaçait du réel et finit par appeler les pompiers. Le gestionnaire d’appels posa les questions d’usage : "Respire-t-il ?", "Avez-vous pris son pouls ?", "Quelle est la nature des blessures ?", "Savez vous faire des massages cardiaques ?". Il invita Théo à faire pression de ses doigts sur la carotide de l’homme et à rester en ligne.

Théo coupa brutalement la communication, hagard.

Léa renouvela son geste, hésita de longues secondes puis, s’adressant à voix haute à un Théo toujours un peu à l’écart . « Je ne sens aucune pulsation ». Elle se releva, chancelante, alla à la rencontre de son compagnon qui revenait de nulle part, l’enserra dans ces bras, tenta de le consoler et attendit qu’il se calmât. Elle aussi avait besoin d’un répit, d’un soutien.

Théo s’agenouilla à nouveau au côté de Paul et avisa une vilaine et sanguinolente meurtrissure sur un côté du crâne de leur ami. « Regarde, là, sa tête, une blessure ! ». Puis revenu à la réalité, il tenta à son tour de sentir palpiter son cou, l’effleura et, plus déterminé, s’employa bien trop tard, à mettre en pratique ce qu’il avait appris de la technique du massage cardiaque.

Ils se rendirent à l’évidence, Paul avait trépassé.

 

« J’appelle les flics !, décida Théo.

- Attends !

- Que j’attende quoi ?

- J’sais pas.... Mais, tu ne trouves pas que pour qui nous surprendrait à l’instant, on ferait singulièrement suspects de meurtre ? »

Théo pleurait bizarrement, sans larmes, sa compagne s’inquiétait de la tournure des événements. Le couple était mal parti.

« On se tire vite d’ici !

- On ne peut pas laisser Paul comme ça, j’appelle les flics.

- On touche à rien... ?

- Tu veux faire quoi ?

- J’sais pas.... Allez, on fiche le camp. T’imagines... si on nous trouve là...

- On ne peut pas faire ça à Paul !

- Les emmerdes vont pleuvoir. Si on file maintenant, personne ne saura rien de notre présence ici.

- Tu rigoles ! Avec ton portable et le GPS, il sera facile d’établir que nous sommes passés ici. Moi, je viens d’appeler le 18. Tous les copains de Paul qui sont dans la région seront interrogés. On n’y coupera pas non plus. Tout le monde sait qu’on se balade entre Olmeto et Bonifacio.

- On n’est pas des voyous, il sera vite admis qu’on n’a rien à voir avec ça.

- Parce que tu penses que l’absence de casier judiciaire, un bon boulot, des parents clean, des amis à notre image, nous épargnent, nous les bien nés, du soupçon de crime réservé à la canaille ?

- Sois pas idiot, c’est pas ce que j’ai dit, on a garé la voiture loin d’ici il y a un bon moment, on est en train de la rejoindre, on ne se serait pas amusé à le transporter à pied si loin !

- Il aurait pu être avec nous et on l’aurait tué là.

- Il a pas été tué là, pas de mare de sang et les techniciens de la police ou de la gendarmerie scientifiques qui inspecteront la voiture ne trouveront rien qui corresponde à cet homme. »

Théo revenait à pleine conscience, retrouvait un peu d’allant.

« Parce qu’il n’y aurait pas d’hémorragie interne possible ou d’arrêt du cœur provoqué par un coup violent au cerveau. Arrête ! T’es pas médecin légiste ! Et puis si, justement, il y a trois jours il était avec moi dans la voiture, de retour de l’agence où son auto de location avait dû faire l’objet d’un réglage de son système de clim’, je l’avais reconduit chez lui. Il a bien laissé un cheveu, une empreinte qu’aucun chiffon, aucun aspirateur ne feront disparaître, il y aura même peut-être un témoin ou plus...

- Appelle les gendarmes alors !

- Et puis, je ne saisis pas bien ce qu’il te prend, bordel ! Un homme est mort, nous l’avons découvert, nous sommes des gens responsables, bons citoyens et tout..., c’est notre ami et toi, tu te cavalerais à bonne distance du vacarme du monde pour protéger ta petite tranquillité... »

Pour complaire à son compagnon, Léa mis fin à ses récriminations. Théo appela la gendarmerie tout en se gardant avec Léa, à bonne distance du corps de Paul.

 

Avant ce mois de mai 2021, venteux, nuageux et frais

Les amis de Quenza se coordonnaient pour être, nombreux ensemble en vacances. Ceux qui avaient des enfants, vivaient et travaillaient sur le continent, se loupaient lors d’effets de zones académiques, mais à la fin d’une année civile ils s’étaient tous rencontrés. Les agacements liés aux hordes de touristes bruyantes et impatientes ne gâchaient pas le plaisir qu’ils ressentaient à se retrouver pour des fêtes quotidiennes.

À chaque fois que Léa, originaire du village et Théo, né à Sainte Lucie de Tallano, rentraient en Corse, la bande de la génération née entre 1990 et 2000 se retrouvait bruyamment. Les gestes barrières que la persistance de la pandémie réclamait de maintenir en place étaient difficilement respectés. Il faut dire que le Sud avait vacciné à tour de bras...

Tous se retrouvaient le soir venu, verre à la main pris chez les uns et les autres, pour bavarder, échanger des nouvelles des familles, des jobs, de la vie, écouter de la musique, en faire et chanter en chœur, danser, manger, blaguer, flirter...

La journée, ils s’éparpillaient selon leurs affinités autour d’activités sportives ou ludiques. Les uns pratiquaient l’escalade, d’autres la randonnée sportive, le tennis, la pétanque. Certains s’éloignaient dans les maquis hauts s’exercer au tir sur des cibles parfois vivantes : un sanglier, un lièvre, sans égards aux dispositions régissant la chasse. La mer les attirait toujours : glisse, voile, plongée, jamais de monstre à moteur genre hors-bord ou "scooter". Leurs loisirs étaient respectueux de l’environnement et s’ils aimaient les traditions, ils ne s’interdisaient pas les nouvelles trouvailles techniques appliquées à la glisse et à l’utilisation des vents.

L’hiver était leur saison préférée parce que les touristes s’étaient repliés chez eux, et que sans être sectaires, ils préféraient savoir la foule ailleurs ; sans elle, la vie était plus simple, authentique et chaleureuse.

Paul et Ugo habitaient aussi sur le continent. Moins d’une dizaine de jeunes, originaires de l’île y étaient restés. Trois autres avaient débarqué un jour pour participer, en mode Wwoofing, à un projet de permaculture et s’étaient installés là. Ils ramassaient les clémentines avec les Marocains venus par charters, participaient aux vendanges avec d’autres et cultivaient des parcelles que des propriétaires fonciers vivant en Provence ou sur la Côte d’Azur, leur prêtaient contre l’entretien du lieu. Il leur arrivait d’élever des chèvres et de faire de leur lait des fromages assez réussis.

Ils n’avaient pas tous fait de longues études. Ceux qui demeuraient dans l’île œuvraient dans le bâtiment, la restauration, les réserves régionales, les exploitations agricoles, à l’équipement, à l’aéroport d’Ajaccio, dans un secrétariat général de mairie, des boites de services, des commerces... ce n’était pas très clair. Ou bien ils articulaient débrouille, prestations sociales et solidarité familiale. Ils s’entendaient avec leurs collègues étrangers, Sardes, Italiens, Portugais, Européens de l’Est... mais pas plus. Ils condamnaient mollement les graffitis peints sur les murs du type « Stranieri fora !”

La pandémie avait un peu désorganisé leur petit monde. Ils s’étaient serré les coudes. Ils allaient bientôt recommencer à vivre comme avant.

 

Retour au lundi 3 mai

Les gendarmes arrivèrent assez vite sur les lieux où le défunt avait été découvert. Établirent un périmètre de sécurité sans difficultés vu qu’il n’y avait pas d’autres personnes que le couple, premiers témoins sur place, et eux-mêmes, et que la nature n’empêchait rien. Prirent des photos. Firent les premiers constats sur le corps de Paul. Accueillirent le substitut du procureur de la République qui n’attendra pas pour ordonner une enquête judiciaire. Les médias connaissaient la disette depuis de longues semaines, l’affaire, genre « Drame à Sartène : une mort inexpliquée ! », allait les remettre en selle. Il fallait aller vite, les devancer, résoudre l’énigme avant qu’elle connaisse un « retentissement mondial », potentiellement gênant pour la poursuite de certaines carrières et le tourisme.

Théo, un peu à l’écart avec Léa, entendit distinctement que le décès remontait à moins de deux heures et se dit que c’était très embêtant.

Il apprit en tendant l’oreille, qu’aucun papier d’identité, ni aucune clef de voiture ou de domicile n’avaient été trouvés sur Paul ou à proximité, qu’un gros roc situé à moins d’un mètre à gauche de la tête du mort était taché de sang. Les gendarmes en prélevèrent un échantillon aussitôt placé dans un tube pour être analysé par l’unité de gendarmerie scientifique d’Aspretto, dont un groupe était attendu sur place en même temps qu’un médecin légiste. Il arriva dans l’heure qui suivit, peu après l’experte médicale, et plia bagages longtemps après le départ des enquêteurs et des témoins. Les techniciens avaient recherché d’autres indices, progressant en cercles concentriques dans un rayon d’une cinquantaine de mètres autour de la victime. Ils avaient cherché des traces, glané de quoi remplir quelques sacs en plastique : mégots de cigarettes, mouchoirs en papier, pierres tâchées, masques chirurgicaux récents.

Au cours de l’audition sur place, la suspicion des enquêteurs qui apprirent l’existence de liens d’amitié entre les témoins et la victime, était, à l’endroit du couple, patente et même pénible à subir. Les gendarmes tinrent pour relativement sûr que la victime s’appelait Paul Rayat comme l’avaient déclaré les témoins.

Léa et Théo furent avisés qu’ils seraient convoqués dès le lendemain dans les locaux de la gendarmerie pour y être entendus en qualité de témoins ; à cette fin, ils furent invités à ne pas quitter la région.

L’hypothèse du suicide de Paul fut assez logiquement et rapidement exclue. Celle d’un meurtre de rôdeur ne semblait pas avoir grand crédit auprès des militaires, ni celle d’une simple chute ou l’éventualité d’une bagarre qui aurait mal tourné et pas davantage celle d’un accident à la suite d’une mauvaise cuite.

  

Le soir du lundi 3 mai

De retour à Quenza, le couple battit le rappel de la petite troupe pour lui faire le récit des dernières épouvantables heures. Puis, ils rentrèrent chez eux, laissant les commentaires amicaux, la colère, les conjectures et les déplorations s’exprimer sans eux.

Trois ans plus tôt, la jeunesse adulte de Quenza accueillait Paul et Ugo qui avaient loué une maison en retrait de la rue principale, sur une hauteur, parmi les oliviers, et avaient cherché à établir des contacts. Ils se disaient en vacances, à la recherche de calme et de parcours de randonnées sportives, pour découvrir enfin le célèbre GR20, et "faire un break dans les affaires" avaient-ils ajouté. Après les très généreuses tournées de circonstances dans les bars placés le long de la D420, ils avaient été entraînés dans les activités des autochtones et des liens amicaux avaient été noués. Cette année un peu spéciale, fidèles au village, les deux nouveaux étaient entrés dans le processus de consultation sur les dates de retrouvailles. Chloé, l’amante de Paul, les avait accompagnés.

L’annonce de la mort de Paul les affecta tous ; ils s’indignèrent qu’on pût le moins du monde, convoquer Léa et Théo pour, s’emballaient-ils, répondre à des questions "à charge". Sur l’insistance d’Ange, un ami combatif de Quenza, ils se mirent à envisager comment venir en aide au couple : « Il y avait certainement quelque chose qu’ils pourraient faire ». Chloé, effondrée choisit de regagner sa chambre.

L’homme fort, grand, tonitruant et donc remarquable, avait du goût pour le commandement et les femmes. Ce pour quoi il déplaisait à Théo qui lui reprochait de surcroît et muettement, de n’être pas insensible aux charmes de Léa, laquelle n’avait jamais admis qu’il se fût passé quoi que ce fût d’un tant soit peu sexuel entre eux.

Traitement de défaveur infligé aux derniers arrivés, ils se mirent tous à douter d’Ugo et de Paul, se demandèrent qui ces deux là étaient-ils vraiment, quelle était la nature de leurs relations et pourquoi Ugo qu’on avait vu quitter Quenza en tenue de sport avec Paul, n’était pas revenu. Était-il mort lui aussi, avait-il été kidnappé ou avait-il pris la fuite après avoir accompli son horrible et impardonnable forfait ?

Pas question de déballer informations et avant-soupçons aux gendarmes dont on savait leur propension à embarquer tout le monde et à faire ensuite, lentement, le tri. Et puis certains d’entre eux venant du continent, étaient franchement bas du front et se complaisaient à faire les malins en terre soi-disant hostile et à enquiquiner ses habitants. Les jeunes de la bande en étaient persuadés.

 

Mardi 4 mai 2021

Convocation à audition libre du témoin Théo Fieschi – extraits de PV – transcription littérale.

- Que faisiez-vous au cap de Roccapina le lundi 3 mai 2021 ?

- Nous marchions, Léa et moi, comme nous le faisons souvent.

- Quelle est la nature de vos relations avec Léa Parodi ?

- Nous formons un couple, nous habitons ensemble sur le continent, à Grasse. Ici aussi, dans nos maisons de famille respectives.

- Que savez-vous de Paul Rayat ?

- Il vivait à Nice depuis de nombreuses années après avoir achevé ses études à Paris où il est né et a passé le plus clair de sa vie. Il s’y était marié et n’a pas eu d’enfant. Sa femme, après cinq ans de vie commune et de bonheur partagé, aurait trouvé meilleure fortune auprès d’un politicien de l’ancienne Région Midi-Pyrénées. Plus ou moins célèbre. Écologue, enseignant l’écologie en fac à Toulouse... La parenthèse était fermée. Ce que j’en dis est fidèle à ce que Paul m’a raconté. Je sais de source plus sûre qu’il a eu ensuite de multiples et brèves histoires facilitées par son physique avenant, sa gentillesse et sa tchatche jamais ennuyeuse. Il ne frimait pas et faisait preuve de beaucoup de prévenance envers les gens. Son humour, sa culture étaient appréciés, sa compagnie recherchée autant par les femmes que par les hommes.

- Homo, bisexuel ?

- Non, je ne crois pas.

- Vous ne croyez pas ou vous savez que non ?

- Je vous ai répondu.

- Mais encore ?

- Encore quoi ?

- Que savez-vous d’autre ?

- Il se passionnait pour à peu près tous les sports non motorisés. Il n’aimait pas les engins à moteur. Ses fréquentations étaient diversifiées et hétéroclites. L’homme était bienveillant, sans méfiance, il ne s’attachait pas vraiment à toutes les personnes qu’il rencontrait. C’est tout ce que je trouve à vous dire. Au fait, il aimait jouer de la guitare et chanter en espagnol, et il était très bon bricoleur … ces précisions vous agréent-elles ?

- Savez-vous s’il rencontrait de gros problèmes dans sa vie, s’il avait eu des altercations avec des personnes, s’il se sentait pourchassé ?

- S’il avait des ennemis... ? Non. En fait je me rends compte que j’ignorais bien des choses à son sujet.

- Quand l’avez-vous la dernière fois avant sa mort ?

- Cette nuit, vers une heure du matin, chez des amis à Quenza.

- Merci de vous tenir à notre disposition, nous pourrions vous réentendre.

  

Convocation à audition libre du témoin Léa Parodi – extraits de PV – transcription littérale.

- Je ne connaissais pas très bien Paul qui était un ami de plus longue date de Théo.

- Avez-vous eu des relations amoureuses avec lui ?

- Qu’est-ce qui vous prend ?

- Je vous en prie, c’est une question posée dans l’intérêt de l’enquête !

- Non !

- C’est à dire ?

- Je connaissais mal Paul.

- Que pouvez-vous nous en dire

- Que l’homme était gai, intelligent, que tout le monde l’appréciait. Il était aussi parfaitement imbu de lui-même.

- Lui connaissiez-vous des ennemis ?

- Non, mais encore une fois, je le connaissais mal. Mais ça ne m’étonnerait pas.

- Quand l’avez vous vu la dernière fois et dans quel état vous semblait-il ?

- Ce matin, mort.

- L’avant-dernière fois !

- Bien et bon vivant, hier soir.

- Mr Rayat entretenait-il des relations privilégiées avec une ou plusieurs personnes ?

- Il me semble que Ugo Tavola et Chloé dont je ne connais pas le nom, avec lesquels il est arrivé en Corse lui sont très proches.

Stratégies et tactiques

Les enquêteurs pressentaient que de simples auditions libres en qualité de témoins ou de suspects ne les feraient pas avancer dans la connaissance des liens entre tous les acteurs potentiels du drame, amis, relations, famille. Ils souhaitaient placer les témoins davantage sous pression, l’entourage aussi. Ils allaient devoir y passer du temps, et le temps, ils en avaient peu du fait de toutes les autres tracasseries qui s’abattaient sur la brigade.

La coïncidence de la présence du couple Fieschi-Parodi et du décès de Rayat au même endroit et au quasi même moment n’en finissait pas de les turlupiner. Ils n’avaient, à ce stade, aucun autre suspect. Les deux témoins et la victime se connaissaient bien.

« Fieschi semble tout faire pour prouver sa bonne foi et son affliction sincère. Parodi, monte un peu dans les tours et parait très critique à l’égard d’un homme qu’elle prétend connaître peu... Il faudrait les bousculer pour en obtenir davantage. Une garde-à-vue semble propice à délier les langues... »

Le juge d’instruction Dherien qui avait été saisi à l’ouverture de l’information et de l’enquête judiciaires par le substitut du procureur en convint. Il approuva leur mise en garde-à-vue au motif de leur présence insuffisamment expliquée sur le lieu du décès en une circonstance rendant plausible un assassinat et leur complicité. C’était maigre et attaquable, mais l’avocat commis d’office ne trouva rien de très convainquant à y redire.

Le couple avait initialement choisi de ne pas être assisté. « Un avocat, c’est pour les coupables, pas pour les accusés à tort par des gendarmes qui ne se donnent pas grand mal pour trouver le ou les coupables ! », dixit Léa. Théo avait hésité, estimant qu’ils avaient besoin d’un sérieux coup de main dans une situation singulièrement délicate, dont ils pourraient ne pas sortir tout de suite. Il y en aura un, commis d’office, pour les deux, lors de la garde et possiblement après.

Mercredi 5 mai 2021

Interrogatoire sous garde-à-vue de Léa Parodi – extraits de PV – transcription littérale.

- Avez-vous eu des relations particulières avec Paul Rayat ?

- C’est-à-dire ?

- Sexuelles par exemple.

- Un autre exemple ?

- Amoureuses.

- Vous persistez !

- Répondez !

- Oui, particulièrement inexistantes.

- Vous ne devriez pas le prendre sur ce ton, vous êtes suspectée de meurtre !

- Et vous de grivoiserie déplacée. Prouvez que je suis une meurtrière !

- Interrogatoire terminé, on reprendra bientôt.

- Chouette !

Interrogatoire sous garde-à-vue de Théo Fieschi – extraits de PV – transcription littérale.

- Là encore, je tiens les faits de Paul. Rejeton unique, il aurait hérité de ses parents un grand appartement haussmannien à Paris et d’autres biens immobiliers qu’il aurait revendus. La grosse somme qu’il en aurait obtenu, lui aurait permis d’acquérir sur les hauts de Nice, je crois – je n’y suis jamais allé –, une très grande propriété entourée d’un terrain paysager, m’a t-il dit, comme un concentré de flore méditerranéenne.

- Merci d’éviter les descriptions non essentielles à l’affaire.

- Merci de me dire ce qui est essentiel à l’affaire.

- Quels étaient les habitudes, le train de vie de M. Rayat ?

- Il aimait courir à pied sur de longues distances, faire la fête. Ne buvait pas, ne se droguait pas. Il ne frimait pas et dépensait son argent facilement avec ses amis, ses copains. Il était généreux et même parfois prodigue.

- D’où tirait-il ses ressources ?

- À ma connaissance de son job. Il était directeur commercial pour l’Europe et l’Afrique-Moyen-Orient dans une boite japonaise de fabrication de matériel de climatisation.

- Il gagnait beaucoup d’argent ?

- Il ne m’a jamais montré ses bulletins de paie ni ses déclarations de revenu... mais j’imagine pas mal. Nous n’étions pas de grands intimes, juste de bons amis de trois ou quatre ans.

- Payait-il ses dépenses de bar et de restaurant avec une carte bancaire ou avec des espèces ?

- Vous aurait-il échappé que les bars et les restaurants sont fermés depuis longtemps pour cause de pandémie ? Il vous faudra creuser un peu dans son passé pour le savoir, il ne m’a jamais invité à assister à ses opérations de paiement !

- Veillez à changer de ton ! Savez-vous s’il avait toujours beaucoup d’argent sur lui ?

- Même réponse.

- Je prends note de votre réticence à collaborer à la manifestation de la vérité. Avez-vous si peu que ce soit, touché au corps ?

- Oui.

- Comment ? Qu’avez-vous fait ?

- Je l’ai retourné avec Léa, j’ai pris son pouls comme l’avait préconisé le pompier du standard au 17 et j’ai exécuté les gestes de ventilation artificielle.

- C’est tout ? Avez-vous fouillé ses poches ?

- C’est ça, je voulais le dépouiller de son argent !

- Répondez à la question.

- Il m’a semblé qu’il était en tenue de coureur... alors les poches !?

- Avez-vous trouvé un sac à dos à l’intérieur de la scène de crime ou à l’extérieur ?

- Plein de billets de banque, non !

- Brigadier faites attendre ce jeune homme dans sa cellule !

Jeudi 6 mai

Interrogatoire sous garde-à-vue de Léa Parodi – extraits de PV – transcription littérale

- Êtes-vous revenue à de meilleures intentions ?

- Que voulez-vous savoir ?

- Parlez-nous de Paul Rayat.

- Il aimait les gens, les femmes, les bons restaurants de poissons et les belles bagnoles.

- Les voitures ? Il les aimait comment ?

- Bon-dieu, les questions... !

- Répondez !

- Reformulez intelligemment la question !

- Vous m’avez parfaitement compris.

- Il roulait des mécaniques avec.

- Dispensez-vous de vos déclarations douteuses.

- Il les aimait comme n’importe quel abruti de mâle qui aime faire "vroum, vroum" en Alfa ou en Jag, le soir sur les bords de mer, cheveux au vent et femme canon à sa droite ! Et vous, vous les aimez les bagnoles ?... Oubliez la question, je ne vous vois pas en décapotable sur la croisette ou la promenade des Anglais ni sur les grandes artères d’Ajaccio en belle compagnie... Cela dit, je l’ai aussi entendu prétendre "regretter que la bagnole ait remplacé les attelages et les calèches"... alors...

- Faites bien attention, l’outrage à officier de police pourrait immédiatement sanctionner votre show de comique de commissariat d’un soir après beuverie ! Interrogatoire terminé.

- La remarque est entièrement réversible. Vous m’insultez.

- Vos outrages sont patents, je les sanctionne immédiatement.

- Un juge en décidera ! On évoquera aussi votre outrage à personne ! Mieux qu’au sein de votre escouade, sachez que nous sommes quelques-uns à posséder des notions de droit.

- Brigadier, recollez moi cette furie dans sa cage !

 

Interrogatoire sous garde-à-vue de Théo Fieschi – extraits de PV – transcription littérale.

- Depuis combien de temps êtes-vous en Corse ?

- Ça dépend !

- De quoi ?

- De ce que vous voulez me faire dire.

- La vérité !

- On habite sur le continent pendant six mois et en Corse les six autres mois ; c’est variable, parfois c’est le contraire.

- À votre place, je ferais moins le malin. À cette heure, la probabilité que vous soyez mis en examen et placé en détention provisoire est très élevée

- ...

- Ainsi, vos activités professionnelles vous permettent une double résidence ?

- Vous avez- entendu parler de télétravail, je suppose...

- Nous reprendrons ultérieurement.

La situation se tend

Des enquêteurs et leur hiérarchie avaient hésité : relâcher le couple ou le garder encore auprès d’eux, avec des arguments pour et d’autres contre.

- Le temps passe, on ne pourra plus les retenir sans quelque chose de nouveau. Ils nous cachent quelque chose. Ils s’entêtent, ne lâchent presque rien, nous font le coup du mépris indigné, s’estiment plus malins que nous...

- C’est vrai, ils sont plutôt résistants et farouches, surtout la femme ! Mais, je pense qu’ils jouent aux durs, ils emploieraient un ton en dessous s’ils avaient vraiment des choses à se reprocher.

- Pas question de relâcher, il faut les garder sous pression. Avec leur réseau, trop de complicités sont possibles, des preuves peuvent disparaître, des histoires être mises au point... Des innocents qui parlent de peur de finir en prison sont plus utiles que des coupables qui la ferment et qu’on n’arrive pas à boucler.

Les témoins allaient passer du statut de suspects "de commission et de complicité de meurtre" gardés à vue à celui de mis en examen pour homicide volontaire ayant entraîné la mort avec intention de la donner. Le juge des libertés autorisera le placement des deux suspects en détention provisoire.

La célérité de la procédure à l’encontre de Théo et de Léa n’interrompit pas l’enquête qui progressait... à son rythme.

Leurs amis de Quenza avaient défilé individuellement dans les locaux de la gendarmerie pour y être entendus dans le cadre de l’enquête. Ils avaient déjà défilé, groupés et bruyants, pour faire entendre leurs protestations et connaître leur sidération devant les enfermements infligés à deux Corses innocents et harcelés.

La légiste et la "scientifique" achevaient simultanément leurs investigations.

Échanges entre gendarmes le soir du jeudi 6 mai en fin de garde-à-vue

- L’un dit que Rayat n’aimait pas les sports motorisés, ni les voitures, l’autre qu’il frimait en auto. C’est pas clair ! Connaissaient-ils le défunt aussi bien l’un que l’autre... fabulent-ils... Rayat était-il, lui-même très clair ?

- Je suis sûr que la fille a entretenu des rapports louches avec Rayat.

- Le cul, c’est pas louche ! Depuis combien de temps le connaît-elle vraiment ? Elle nous mène en bateau et nous prend pour des billes. Elle est très hostile... une indépendantiste, à tous les coups !

- On devrait pouvoir établir une relation d’affaires tordues entre Rayat et le Théo... à propos, c’est quoi son nom au juste au Théo ?

- Fieschi, un nom italien d’origine génoise, m’a dit le gendarme Meynadier, celui qui vient du Tarn et qui en sait des trucs ! Celui qu’a un drôle d’accent à tronçonner avec... heu... ben... une tronçonneuse, quoi...

- Avons-nous interrogé Ugo Tavola et Chloé quelque chose..., Brassiaire, Bressière, non ? Des proches apparemment... ?

- Bessières..., on les a convoqués. On les auditionne demain.

« En attendant, Parodi et Fieschi sont mûrs pour la prolongation de leur détention, leur mise en examen et leur renvoi devant la Cour d’assises, déclara, péremptoire, le capitaine Leonetti, responsable de l’enquête.  Adjudant Micaelli, voyez si Rayat est connu au fichier des cartes grises ! »

 

Juge et capitaine...

Le juge Dherien ne connut aucune hésitation, sa conviction s’était forgée en peu de temps. Il avait "tellement de travail" que, sur tous les dossiers, il cherchait à gagner du temps. Alors, faire la part des choses quand l’affaire semblait limpide et instruire de manière équilibrée, il n’en avait pas le loisir... disait-il à ses proches. Le tribunal de Bobigny l’avait formé au "tri sélectif", se vantait-il, inconscient du fait que son langage de gestionnaire de déchets – les valeurs de l’humanisme ne sont pas unanimement partagées dans la profession – comportait des imperfections dispensables comme ce pléonasme répandu, "tri sélectif".

L’acte de renvoi, insuffisamment assis sur des preuves tangibles répondait aussi aux volontés du juge Dherien et du capitaine Leonetti, de dramatiser la procédure alors que le couple adoptait des postures, Fieschi, de citoyen de bonne foi avec des indignations, Parodi, de victime outrée d’une erreur judiciaire. Il fallait isoler le couple de ses nombreux soutiens sur place, soupçonnés de toutes les manœuvres dilatoires possibles y compris illégales. Le renvoi devant les assises reposait, cela s’entend, sur l’intime conviction de ses initiateurs que le couple était coupable.

 

Les jours suivants, Théo découvre Borgo et sa population carcérale

Le centre pénitentiaire de Borgo semblait moins redoutablement sombre que ce qu’imaginait Théo. Ce qu’il savait de nombreuses prisons du continent le glaçait. Celle-ci semblait permissive, les gens disposaient d’un droit assez libéral d’aller et venir, de rencontrer les gens, de leur parler. Il avait entendu dire que l’administration de la prison s’était un temps laissé dicter le régime de discipline intérieure par les prisonniers.

Dans la cour ouverte pendant une grande amplitude horaire, Théo fut abordé de nombreuses fois « Qu’est-ce tu fous ici ? », « T’as fait quoi pour arriver dans ce palace ? », « Qui t’a pistonné pour un séjour gratuit en Corse ? », « T’es quoi, t’es Français ou Corse ?", « T’es chrétien ou musulman ? », « Tu trafiquais dans les bouteilles de gaz, la poudre ou les résines ? », « T’en avais mare de la vie au grand air ? », « T’as besoin de compagnie ? », « T’es pédé ou quoi ? », « Tu veux des clopes, du shit, un téléphone ? », « T’es innocent de quoi ? », « T’as juste tué ta mère et ta petite sœur ? », « T’as entendu parler du Jihad ? »...

Théo se rendit vite compte autour de quelles affinités se formaient les petits groupes de personnes. Les militants nationalistes corses étaient nombreux, les jeunes délinquants aussi qui comptaient une part d’origine maghrébine importante dont une fraction de prosélytes religieux. Les "vieux" au-delà de cinquante ans, toutes origines ethniques apparentes confondues, formaient, dans la cour de la prison, une population moins agitée, plus immobile, mais sage, sans doute pas.

Théo avait donc été approché par plusieurs personnes dont il s’était débarrassé poliment sans provoquer la fureur de l’une d’entre elles. Mais ce jour-là, un petit homme d’une soixantaine d’années bien tassée, s’avança vers lui et engagea résolument la conversation sur un sujet qui l’effraya. L’homme avait la réputation d’être un ponte indépendantiste – c’est fou ce qu’on apprend en prison dès les premiers jours –, un intellectuel influent, un homme de culture. S’il engageait la conversation sur la question de l’indépendance de la Corse, face à un tel interlocuteur, il ne serait pas à la hauteur. Devait-il être sincère sur un thème qui l’avait laissé, il le reconnaissait un peu honteux, longtemps indifférent, et qu’il n’avait pas travaillé ? Ses convictions basées, il le savait, sur des connaissances incomplètes, ne lui garantissaient pas un échange égal. Et pour tout dire, en ces moments pénibles, il se fichait éperdument d’à peu près tout sauf de sa libération et de celle de Léa.

- Bonjour, que faites vous-là ? J’imagine qu’il s’agit d’une erreur judiciaire ?

- Bonjour. Non, c’est l’instruction normale d’une affaire à laquelle je suis mêlé parce que j’étais sur le mauvais chemin au pire moment. Et vous ?

- Beau joueur ! Moi, j’aurais inspiré ou commandité des tirs symboliques à balles réelles sur la façade de la sous-préfecture à Sartène.

- Longue vie aux innocences !

- On n’est jamais innocent de rien...

- ... !?

- Sais-tu que le centre pénitentiaire qui enferme pas mal de prisonniers politiques corses est voisin du champ de bataille qui vit les Corses défaire en 1768, sous le commandement du Lieutenant-général Pasquale Paoli, les troupes royales françaises ? Ce fut même une raclée mémorable. Le symbole n’est pas fruit du hasard, les rancunes sont tenaces et les humiliations éternelles.

- Oui.

- Es-tu Corse ?

- Oui, Corse, mais d’origine génoise ce dont je ne suis pas très fier, et Français.

- Pourquoi "pas très fier" ?

- Gênes a cédé la Corse contre de l’argent ! Ça craint, non ?

- Notre peuple corse est en voie d’extinction et tu as l’air d’y mettre un peu du tien en te revendiquant Français, non ?

- Ne serait-il pas plutôt comme à peu près tous les peuples en cours de créolisation* dans le maquis moderne des ethnies déjà infiniment mélangées ? 

Théo n’en croyait pas ses oreilles ni ses cordes vocales, il avait dit ce qu’il pensait d’un trait, sans aucune prudence ni méthode ou progressivité. Il redoutait une réplique cinglante.

- C’est quoi ce concept farfelu de créolisation* ?

- C’est un peu plus que celui de métissage. Il a été développé par un homme dont les ancêtres ont connu l’esclavage et ses descendants, le racisme et le colonialisme français. Il me semble clair : l’intégrité des ethnies, le maintien de leurs caractéristiques physiques et culturelles se concevaient lorsque le monde était "des mondes", avant qu’il devienne ce "village planétaire". Les gens voyagent, s’installent sur d’autres terres et se mêlent. Leurs langues et leurs cultures aussi.

- Ils ne le font pas librement, ce sont les guerres de conquête et les spoliations violentes qui soumettent les peuples et les font disparaître.

- C’est la triste histoire de la violence, des rivalités inter-humaines et inter-étatiques. Avec en toile de fond, les intérêts financiers et géostratégiques...

- Et contre l’oppression, la soumission, seule la lutte populaire est la bonne réponse. Il n’y a pas d’autre option que la révolution nationale si on veut maintenir la nation en vie ou lui rendre son indépendance et la réinstaller dans le concert des nations et des États, digne et maîtresse de sa destinée. Un État puissant n’a jamais renoncé à la domination avant d’y avoir été forcé. Le droit international a consacré le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le peuple corse s’éteint sous nos yeux et on continue de faire la fête et à chanter a cappella devant des ahuris ravis et incultes venus bronzer et bouffer de la charcuterie et des olives – même pas "de Corse" – dans des bars à cons où l’on sert des piquettes qui passent pour de grands vins de Patrimonio ou de Sartène !

- Non, un peuple non génocidé ne disparaît pas, il se créolise avec celui au contact duquel il s’enrichit et forme un peuple plus vaste. Ce qui est superficiel meurt, ce qui est essentiel demeure et se transmet. Je crois aussi que plusieurs ethnies résidant sur un même sol, peuvent, sans disparaître, former un seul peuple aux ambitions partagées.

- Le peuple de Corse à été méprisé, ostracisé, employé comme chair à canon, forcé d’émigrer outre-mer et au cœur de la puissance coloniale, ses terres sont vendues aux étrangers – français et autres. Il a été déporté !

- Déportation ! Comme tu y vas ! Il y a certainement des références historiques moins caricaturales, je ne suis pas historien, mais...

Théo sentait que la conversation était mal engagée. Il montait sur ses grands chevaux, certes contre des mots forts, mais n’avait aucune raison de se prendre la tête avec un militant dont il ne partageait pas les vues.

- Le sous-équipement volontaire de la Corse a poussé ses habitants à quitter le pays pour gagner leur pitance. C’est une déportation sournoise. Tandis que des vagues de peuplement exogènes remplacent le peuple qui fuit et ne fait pas assez d’enfants. Nous avons atteint un point critique. Ce double mouvement, c’est "colonies de peuplement" et "extinction du peuple".

- Il est fait de quoi ce peuple auquel nous appartenons tous les deux ?

- Du droit du sang et de la corsitude des origines. De la culture, de la langue et des traditions. De la fidélité à l’État corse de 1755, abattu par les Français en 1769.

- Peut-être, mais pour moi, il est surtout, quelles que soient les origines, une communauté de destin qu’il s’agit de rendre lisible. C’est le job des politiques !

- Ça, c’est le discours des colons et de leur État, des âmes et des intelligences corses politiquement égarées et idéologiquement colonisées.

- À propos de la corsitude des origines, remonter loin le temps, c’est mettre en évidence la variété des composantes corses : Étrusques, Grecs, Romains, Carthaginois, Phocéens, Syracusiens, Byzantins, Ostrogoths... j’en oublie, la liste est plus longue que ce que je suis capable d’apprendre par cœur et le peuple corse n’a pas fini de se renforcer et de s’adapter... Sa multi-ethnicité s’est enrichie ou complexifiée, comme tu voudras, avec des continentaux, Français, Portugais, Italiens, Arabes, Berbères... en dépit, personne ne l’ignore, de réticences très majoritaires.

- On est loin d’un bienheureux mélange fondateur ! Ce qui se joue aujourd’hui, c’est la mort de ce qui est douloureusement venu au monde et a appris à faire peuple. Que des Français et des Italiens aisés viennent construire des maisons et des immeubles ici en poussant nos jeunes qui n’ont pas les moyens d’habiter dans les villes à s’exiler dans les grandes métropoles du continent, j’y insiste, c’est une déportation économique et sociologique, forcée, violente ! Le peuple corse – soit toutes les ethnies qui le composent – s’est érigé en Nation, a constitué son État ; sa conscience nationale était au plus haut. Le général Paoli les a fédérés, galvanisés. Puis l’État français a piétiné, armes à la main, son droit sacré à la liberté et à la souveraineté.

- Je milite, avec des guillemets, pour l’autodétermination des peuples et je hais les frontières, les hymnes mortifères qui retentissent lors des défilés militaires et dans les stades de football, l’esprit de clocher, le chauvinisme, les préférences nationales, les ghettos, les réserves d’Indiens, les quartiers ethniques, les cités populaires, les corons, les immeubles bourgeois... Le gros truc, je vois bien, c’est la nation humiliée, l’État corse démoli par la France. Je comprends aussi que certains Corses n’aient pas renoncé à la souveraineté nationale... mais je ne sais pas trop quoi faire de ça ? Un projet politique d’indépendance ? Je n’y crois pas. Indépendant, comment le devenir et pour combien de temps le rester dans une vaste zone de libre-échange, d’intérêts géostratégiques mettant aux prises de nombreux États... ? Le "Pays" resterait-il indépendant, ici, en Méditerranée, sans armée, sans industrie, avec une agriculture de montagne – on ne sait même pas gérer les ordures ménagères, les transports publics, ni exploiter les ressources hydrauliques de l’île ! – si toi et tes camarades arrivez à entraîner une majorité de patriotes corses ?

- L’indépendance est une question de confiance en soi, du peuple en lui-même. La définition du contour du corps électoral est stratégique pour accéder pacifiquement à l’indépendance. Sinon, il y a d’autres moyens.

 

- Vos gueules ! Faites chier avec vos problèmes de Français. Nous les arabes, les musulmans on n’a que dalle, seulement Allah ! Vos vieux nous ont dépouillés, dans le bled de mon père, y avait des feujs, des pieds-noirs qui s’appelaient et des Corses qui s’entendaient tous pour nous faire suer le burnous, nous les "basanés", nous tabasser, nous insulter, voler nos terres, détruire nos cultures et nos traditions. Maintenant vous balisez parce qu’on est partout et que les jihadistes tuent vos soldats, vos curés et vos femmes...

- Va faire ton mariole avec tes potes !

- Sauf si tu veux discuter sérieusement. Parce qu’il y a beaucoup à dire sur ce qu’ont fait les Français en Afrique et pas seulement du Nord.

- Mais ta conclusion est tellement conne quand même, que moi, j’ai pas envie.

L’enragé s’en fut en faisant signe qu’il égorgerait Théo qui eut la désagréable impression qu’il avait trop parlé et qu’aux yeux du sexagénaire, il était passé pour un con suffisant.

« Génial la prison ! », dit Théo à voix haute, passablement secoué par tout ce qu’il endurait depuis une semaine infiniment longue. « Et Léa, dans quel état est-elle ? », murmura-t-il dans sa barbe déjà épaisse.

 

Les mêmes jours suivants, Léa découvre la prison et sa population

Léa fut aussi placée à Borgo. Elle connut des démêlées avec des prostituées âgées, acariâtres et des musulmanes intégristes. Contre les premières elle s’était rebellée parce qu’elles la charriaient sur sa beauté "tarifable", contre les secondes parce qu’elle ne cachait pas suffisamment ses "charmes", méconnaissant, "ces teignes", qu’elle n’avait pas eu le "loisir de choisir la tenue en bonne harmonie avec ce charmant établissement" et que de toutes façons, elle montrait ce qu’elle voulait.

Mais elle reçut rapidement des manifestations de solidarité et de compassion de la part de nombreuses détenues.

Elle se débrouilla pour s’isoler et cogiter quant aux suites possibles de cette galère.

 

Éléments importants de contexte

Paul Rayat possédait une ancienne ferme dans les environs montagneux et somptueux de Nice, à l’écart des grands axes de communication. Il y avait aménagé un garage de bonne taille, disposant de tous les outils et machines nécessaire au maquillage de précision d’automobiles de luxe toutes marques – spécialement berlines britanniques et allemandes, sportives italiennes. L’acte de propriété notarié et l’enregistrement fiscal de la propriété était établi au nom d’un ressortissant chilien qui n’était autre que Paul sous sa véritable identité sud-américaine.

Tous les trimestres, lui et son associé, Ugo Tavola, citoyen franco-mexicain, repéraient et volaient une belle automobile sur le territoire français, plus rarement dans un pays voisin, puis la conduisaient ou la transportaient bâchée, sur un camion de dépannage dans l’atelier clandestin. Elle y subissait un nettoyage électronique en règle avec recherche d’éventuels traceurs, une modification sophistiquée de ses identifiants, éventuellement, un léger tuning destiné à la rendre un peu moins reconnaissable sur de possibles enregistrements de surveillance.

Les autos ainsi reconditionnées selon les exigences du business, équipées de nouvelles plaques d’immatriculation de leur nouveau pays, accompagnées de leurs papiers d’identité, beaux comme de l’authentique mais sans correspondance dans les différents fichiers nationaux légaux, étaient vendues à des individus ou à des firmes du Moyen-Orient, d’Afrique ou de Russie. L’acheminement à destination finale était à la charge du client auquel rendez-vous était donné une heure avant la transaction en terrain dégagé, de façon à minimiser les risques d’embuscade. Les paiements s’effectuaient obligatoirement en Euros et en espèces usagées dont la répartition par valeurs faciales était toujours précisée.

Le rapport était excellent. Des opérations à 90/220 000 euros par semestre, moins quelques frais fixes, le tout supporté et partagé à deux, il leur restait en moyenne 30% chacun sur les ventes soit en moyenne, 15 000 euros par mois chacun. Pas si petit bras que ça, efficace et sûr.

Ingénieur en installations pétrolières, voyageant sans cesse et séjournant longtemps dans les pays du Golfe, en Afrique et en Russie, Ugo possédait un carnet d’adresse de personnalités et de fripouilles fortunées impressionnant. Paul aussi.

Pourquoi étaient-ils entrés en criminalité comme d’autres en affaires ? Peut-être parce qu’ils avaient toujours associé l’une et les autres. À force de fréquenter des élites sud-américaines corrompues, ils en avaient compris les codes, les ressorts et les projets, et fait de l’argent une quête ordinaire et permanente. "En avoir plus" sans égard pour sa provenance ni pour la morale, semblait aller de soi. Ils avaient vu des politiciens, des prélats, des officiers supérieurs de police et de l’armée, des juges, des avocats, des diplomates et des professeurs d’université s’accoquiner avec des trafiquants, des maffieux, des criminels... Alors, voler des bagnoles aux devenus riches par la naissance, la ruse, le mensonge, la violence ou des lois et règlements de circonstance, pour les revendre à des immoraux, ne les faisait pas sourciller une seconde. Ils mettaient leurs principes moraux dans l’amitié et particulièrement celle qu’ils entretenaient tous les deux l’un pour l’autre. Et avec un cercle de moins de trente personnes. La plupart vivant en France continentale et en Corse.

Pour le reste, leurs motivations étaient floues, il y avait de la demande et leurs jobs bien que lucratifs ne leur permettaient pas de mener très grand train...

Ils vivaient l’un à Nice l’autre à Grenoble, histoire de ne pas se montrer trop souvent ensemble.

 

Avant la première semaine de mai 2021 jusqu’au terrible 3 mai

Ugo avait fini par dépenser plus d’argent qu’il n’en gagnait, avait contracté des dettes et voulait tripler le nombre de leurs escamotages. Paul maintenait le cap, convaincu que la gourmandise est un vilain défaut et qu’elle peut même être fatale.

Tous les deux s’entendaient bien... hors ce différend, s’appréciaient, se connaissant depuis leur adolescence passée dans les consulats et les ambassades sud-américaines où leurs parents s’étaient rencontrés vingt ans auparavant, puis sans discontinuer, fréquentés. Ils avaient fait leurs études aux États-Unis dans la même Université, à San Diego, Ugo en géologie, Paul en électronique. Ils avaient complété leur formation à la Sorbonne par une licence de Lettres qui leur valut de parler un excellent français, avec, pour accent, le seul autorisé aux élites parisiennes. Ils n’en avaient donc pas.

 

Lors de leur course, ils se disputèrent.

- Je n’ai plus de fric et j’ai des dettes très chaudes, il faut qu’on passe en mode industriel.

- Il y a deux sujets. Celui de ton train de vie et celui de notre petite entreprise. Le premier ne me regarde normalement pas. S’agissant du second, nos règles ont été arrêtées il y a longtemps et nous avons toutes les raisons de les conserver. Grâce à elles, on s’est enrichis, tu aurais dû également jouir d’une situation éminemment confortable. Maintenant, le premier sujet me regarde parce que tu nous mets en danger tous les deux. En raison de ton inclination à je ne sais quelle débile "dolce vita" et des pressions négatives susceptibles de s’exercer sur toi – donc me menaçant aussi – de la part de tes créanciers qui, j’imagine ne sont pas des bienfaiteurs de l’humanité ni d’aimables et naïfs prêteurs à 1 %. Alors je vais être très clair : tu rembourses tes dettes ou nous arrêtons là notre juteux trafic.

- Pas question. J’ai autant le droit de décider que toi. Et moi je dis qu’il faut passer à la vitesse supérieure !

- Tu vas devoir faire un choix et je vais t’y aider. Tu te calmes, je te prête tout l’argent dont tu as besoin, tu me le rembourseras sur chaque nouvelle vente d’auto. Si tu refuses, on restera amis mais je me retirerais. Je te rappelle que tous les investissements m’appartiennent en propre et que le business ne les a jamais couverts. C’est moi seul, qui assure tout l’amortissement du garage équipé et de la super dépanneuse. Tu aurais pu t’en mettre beaucoup moins dans les poches si tu n’avais pas été mon ami. Tu dois combien ?

- Déconne pas... je dois en gros, cent cinquante mille euros !

- Quoi !?

- Ben oui !

- Qu’as-tu branlé avec tout ce fric ? De la poudre et des call-girls ?

- Les filles, oui, mais pas la drogue que t’imagines, les courses de chevaux.

- Pour gagner plus de fric encore et finir par tout perdre ! Mais t’es devenu complètement con ! T’arrêtes avec tes putes et tu ne joues plus. Tu auras ton salaire pour vivre, c’est déjà considérable et tu me rembourseras le tout sur un an : il te restera pas mal d’argent de poche. Ne dis pas non !

- Non ! J’ai des projets de bagnoles faciles à piquer dans la fourchette basse.

- Pas question d’abaisser notre standing, on garde notre clientèle lointaine et notre excellente réputation auprès de tous les tordus ultra-solvables du monde moche.

- J’suis pas d’accord.

- Alors, c’est fini !

- Pour qui te prends-tu ? T’es pas mon père ni mon chef !

- Laisse tomber, c’est tout vu. Y’a plus rien à discuter.

 

La mort de Paul fait des vagues

Ange réunit une quinzaine d’amis, les appela à tirer Léa et Théo de l’impasse dans laquelle ils se trouvaient. Un temps avant les gendarmes, les Quenzais avaient su qu’Ugo avait accompagné Paul vers Roccapina et que le premier n’avait plus été vu au village ensuite. Les gendarmes viendraient bientôt les interroger s’ils n’étaient pas trop engourdis et n’avaient pas trop fêté l’arrestation du couple ami. Si Ugo avait fui, il quitterait l’île par avion ou par navire de ligne. Il n’avait pas suffisamment de complicités pour faire autrement. Ange appela à constituer trois groupes. Un irait au port de Propriano, un deuxième à celui d’Ajaccio, un troisième partirait pour son aéroport, un quatrième pour celui de Figari. Ils feraient l’impasse sur ceux de Bastia et de Calvi trop éloignés pour tout le monde et les forces en présence. Ils négligèrent le port de Bonifacio.

Quand on a trente ans en Corse, on n’apprend plus à rouler à tombeau ouvert sur les routes sinueuses, à franchir les lignes blanches, les limites de vitesse, à doubler aux bons comme aux improbables endroits et moments, à s’affranchir de quelques principes de courtoisie, à déraper en virage sans quitter sa voie de circulation, à éviter les radars. Là, on fermera les yeux, la gravité de la situation justifiait toutes les prises de risques, les excès de prudence eurent été des fautes, des offenses impardonnables à l’amitié.

Le groupe de Patricia repéra Ugo à l’embarquement pour un avion à destination de Marseille. Il y fut proprement enlevé – il n’y a pas d’autres mots –, menotté en toute discrétion : un canon de revolver appuyé sur les côtes dissuade les rebellions, balancé entre deux costauds à l’arrière du pick-up du père de la conductrice.

Ange ordonna au groupe qui revenait de Figari de fouiller la maison louée par les "étrangers" qui avaient changé de statut aux yeux du leader charismatique et colossal.

Ugo fut conduit dans une ancienne bergerie restaurée et dissimulée dans un thalweg où il fut pressé, sans violence physique, de répondre à un jeu de questions constitutif, il faut bien le reconnaître, d’un véritable harcèlement moral, d’une sorte de torture psychologique. Planait cependant, la menace d’une exécution. Ugo pouvait naturellement se poser la question de ce qu’on allait faire de lui... les légendes noires de vengeances et de justice expéditive qui accompagnaient les représentations de l’histoire de l’île hantaient Ugo qui y avait été acculturé.

- Pourquoi quitter la Corse sans dire au-revoir à tes potes ?

- Pourquoi cet air las, de chien battu, mais bien mis ? Où t’es-tu changé, où as-tu quitté ta tenue de sport ?

- D’où provient tout l’argent découvert dans la maison que tu louais avec Paul ?

Le groupe de Figari avait trouvé dans des tiroirs des meubles de la villa louée par les deux compères de grosses sommes d’argent en espèces et les y avait laissées, malgré les tentations. Ugo ne pouvait pas les avoir oubliées, la petite "milice" fit l’hypothèse d’une fuite éperdue sans retour au village.

- Quelle était la nature de l’activité qui vous rapportait tant d’argent liquide ?

- Où es-tu allé avec Paul et que lui as-tu fait subir ?

- Pourquoi as-tu tué Paul ? Comment ?

- Comment as-tu pu trahir notre confiance. Tu sais ce que, nous les Corses, on fait des traîtres comme toi ?

Le tout répété dans une ronde anarchique de locuteurs, voire en canon choral ou en méchante cacophonie. Dans le désordre, avec des variations de vocabulaire et de formules, sur des tons, tantôt doux, tantôt énervés, menaçants ou apaisants, des mots hurlés ou murmurés.

Au bout de quatre heures d’interrogatoire-harcèlement, Ugo, saoulé de sollicitations, épuisé par sa journée marquée par l’accident et sa cavale épeurée, la faim le tenaillant, effondré, miné par la honte et la tristesse, n’eut pas le courage de dissimuler son altercation, il la raconta à sa manière.

Il déclara que l’argent liquide en vrac relevait d’une habitude mexicaine. Ils se seraient disputés à propos d’une dette de Paul à son égard. Paul estimant qu’il ne lui devait plus rien du fait de divers avantages qu’il lui avait consentis : hébergement, prêt de voiture, dette ancienne de Ugo à son égard qu’Ugo aurait remboursée... un imbroglio dont les détectives amateurs se moquaient éperdument... le ton serait monté. La dispute s’envenimant, Ugo se serait rapproché de Paul afin de l’intimider, ce qui ne fonctionna pas : on ne se méfie pas d’un ami d’enfance. Paul aurait toisé, pour la première fois en vingt ans, avec mépris, celui qui l’avait accompagné dans tous ses coups gagnants et tous les déboires qui lui avaient fendu le cœur et déchiré l’âme...

Ce fut suffisant pour qu’Ugo le poussât violemment, les deux mains appliquées sur le torse. Paul en tombant heurta un rocher. Au bruit sourd que fit le crâne, Ugo compris que son monde venait de basculer. Hébété, il restait debout en fixant le beau visage son ami dont les yeux ne voyaient plus rien. Il le retourna sur le ventre pour lui retirer son sac à dos afin de faire obstacle à une identification rapide.

Il décida de retourner au Mexique, où il trouverait bien un bobard à débiter à sa famille.

 

Ange, Patricia et Antoine remirent Ugo à la gendarmerie de Sartène mais durent attendre quarante-huit heures la libération de Théo. Celle de Léa interviendrait vraisemblablement peu après. Ils attendraient tous.

"L’institution judiciaire est une administration qui administre la justice, puis, possiblement, la rend. On peut l’y aider" déclara, sentencieux, un "chef", très content de lui.

Mais ils durent rentrer chez eux. Léa ne leur serait pas rendue ce soir-là. Ange s’agaça. Patricia et Antoine auraient juré qu’il dissimulait des larmes...

 

Dans les affaires de meurtres, l’autopsie est une étape irremplaçable. Les cadavres sont bavards surtout si l’interprète est bon. En la matière, le Docteur Anna Canarelli est un cador.

Elle avait procédé à l’examen approfondi de la victime. Le corps était celui d’un sportif, « Magnificu ! » s’était exclamée, joueuse et d’humeur joyeuse, la femme de l’art. « Et cette tête à peine amochée, quel chef-d’œuvre, un accident biologique rare, littéralement spectaculaire ! », « Un homme sain qui ne buvait pas d’alcool, ni ne prenait des substances illicites, au régime étudié, qui aurait dû bien vieillir... », « Le visage est intact, seule cette vilaine et double blessure au crâne... quel gâchis, quelle faute contre le Beau, l’Amour et la Vie, l’Élégance ! »...

Le capitaine Leonetti qui vouait une admiration sans borne à la "technicienne", doublée d’un ardent désir pour cette femme belle et capiteuse, avait du mal à se concentrer. En outre, il n’aimait pas qu’elle fît l’éloge d’un homme – fut-il mort – quand lui-même soupirait comme un adolescent devant sa tellement sexy professeure d’anglais de seconde. Avec sa bedaine exagérément protubérante, ses lunettes en cul de bouteille et son accent de titi parisien – effet comique du phénomène diasporique –, il avait très peu de chances qu’un jour elle le considérât avec la même fringale que celle qu’on lisait dans ses regards à lui d’admirateur dévot, voire un tantinet concupiscent.

- Double !? Sa tête aurait rebondi sur le roc ?

- Aucune chance... statistique, bien sûr ! Il y a eu deux chocs violents, le deuxième décalé à gauche de la première blessure – dépouille vu de dos – et plus marqué que le premier.

- Quelles est la cause du deuxième si le premier a été causée par la chute sur un rocher immobile ?

- Eh bien, par exemple, un gros caillou mobile et... bien tenu en main !

- Du fait de la même personne ou d’une deuxième ?

- C’est votre boulot avec la scientifique d’établir les faits, pas le mien !

 

L’enquête avance...

Les gendarmes refirent un peu de leur retard sur les "locaux"...

- Alors, Maynadié ! On a quelque chose au fichier des cartes grises ? Ça traîne !

- Oui, Rayat est collectionneur de vieilles autos. J’ai les immatriculations de cinq véhicules de plus de vingt ans ? Et d’une moto.

- Lesquels ?

- Une jaguar type E de de 1969, un Ford roadster 1923, une Alfa Giuletta Sprint Veloce de 1959 et une Porsche 911 Turbo 1975. La moto est une Morini Corsaro 1200 de 2020.

- Le type est fou de voitures et de bolides, la fille a raison et le Fieschi, il a rien compris.

- C’est qu’elle le connaissait mieux que son bon Théo !

- Ça change tout !

- Non ça confirme juste nos intuitions... J’informe le juge qu’on tient des débuts de preuves contre Parodi.

 

Si les empreintes digitales ne se fixent pas sur une pierre, en revanche, la sudation déposée à sa surface, par exemple, peut laisser des traces génétiques.

L’ADN de Léa fut retrouvé sur un gros caillou taché du sang de Paul, découvert au pied de buissons de lentisques et de cistes roses. Ainsi confondue, Léa Parodi ne retrouva, en fin de journée, ni Théo récemment libéré, ni ses fiers et guerriers amis venus la délivrer à bord de trois pick-up de 200 chevaux chacun, pas davantage son joli village natal qu’elle ne reverrait plus avant de longues années, même en se tenant à carreau dans sa geôle, la cour de promenade et la cantine.

La partie étant perdue, elle raconta ce qu’il s’était passé.

Deux ans plus tôt, Théo lui avait présenté Paul, invité parmi de nombreuses autres personnes à une fête donnée chez eux le jour de la Saint Jean. Ce fut pour Léa comme une électrisation, un tsunami de désir et d’admiration. L’homme était unique, exceptionnellement, incroyablement beau, affable... Une liaison passionnelle suivit qui dura plusieurs mois. Elle s’apprêtait à quitter Théo, mais c’est elle qui se retrouva larguée, ignorée, méprisée. Paul n’avait pas de place pour elle dans ses projets, comme pour aucune des femmes qu’il séduisait. Elle en conçut de la colère, de la haine, une soif inextinguible de vengeance. Blessée, meurtrie à jamais, les choses finirent par se calmer. Théo n’avait rien vu ni rien compris, il était amoureux, gentil, aux petits soins. Il crut vraiment à une dépression passagère, il la couva. Elle remonta la pente. Il pensa qu’elle était guérie.

 

L’arrivée de Paul sur l’île, cet été là, en compagnie d’Ugo et au bras d’une superbe fille, la gentille indifférence avec laquelle il traita son ex-amante, déclenchèrent des vagues d’émotions qu’elle pensait ne plus jamais revivre. La situation lui devint insupportable, elle s’apprêtait à tout dire à Théo. Elle savait qu’à partir de ce moment, rien ne serait plus pareil, peut-être même que la bande qui adorait Théo lui en voudrait-elle de le faire souffrir et qui sait ce qui se passerait alors ?

Peut-être valait il mieux quitter l’île, son homme si attentionné et ses amis si chaleureux, sans rien dévoiler des causes d’un départ précipité, trouver une bonne raison, un rappel de son employeur, une amie en détresse sur le continent… elle se sentait prise dans un maelstrom de pensées si contradictoires qu’elle commençait à en perdre le sommeil et son bel équilibre retrouvé.

 

Ce jour-là, à Roccapina, le sort lui servit une occasion inouïe de satisfaire son envie inassouvie de revanche : un Paul, au sol, prêt à achever. C’était trop chanceux pour être vrai. Elle avait, sur la plage, dissimulé à Théo que le sang de Paul circulait encore dans ses veines. Elle finit le travail commencé par elle se fichait qui.

 

La justice chemine, ce pour quoi elle est plus lente à faire jaillir la vérité que les mouvements de groupe à faire valoir des croyances. Elle n’est pas insensible ou dépourvue d’émotion, elle a besoin de sérénité et de temps... alors les concours bienveillants des proches, elle s’en protège.

 

Épilogue

Le patrimoine immobilier et mobilier de Paul censé avoir été illégalement acquis sera retrouvé et confisqué par l’État.

Ugo sera déféré devant un juge grenoblois pour vols et trafic réitérés de voitures après qu’il aura répondu de concours à la commission d’un homicide, de dissimulation de preuves, de délit de fuite, qui lui vaudront certainement, pour commencer son parcours judiciaire, une peine de prison ferme. Il ne sera pas extradé au Mexique en raison de l’absence d’une convention appropriée entre ce pays et la France.

Ange se demande encore quel démon l’a saisi un certain jour de mai à vouloir jouer au preux chevalier, sûr de son bon droit, de sa science en criminologie, à se mettre au service de la gendarmerie, le tout sans rien voir du dédain de Léa pour sa personne. Et tous ses amis qui ne sont pas des saints, se posent la question de savoir quel diable d’homme Ange est devenu. Méphistophélès avait les traits de Léa... selon la grand-mère du géant, lequel avait bien séduit Léa, il y a longtemps... avant ce printemps en enfer.

Théo profondément atteint par les trahisons de Léa et de Paul ne s’interroge plus au sujet de la possible déloyauté d’Ange ; il soigne sa dépression parmi ses amis. En attendant, il jure que "l’on ne l’y reprendra plus"...

Le capitaine Leonetti est heureux d’avoir conduit à son terme cette affaire d’envergure internationale dont il espère qu’elle lui vaudra une attention nouvelle de la part de la plantureuse légiste qui aime toujours bien rigoler avec les cadavres qui lui sont confiés. À défaut, il aimerait bien décrocher le grade de commandant. Et pourquoi pas les deux ?

Léa sera jugée par la cour d’assises d’Ajaccio, elle encourt une longue peine de réclusion criminelle pour assassinat ; son avocat devrait plaider l’absence de préméditation pour requalifier l’homicide volontaire en meurtre et atténuer la sanction. Elle confessera à une codétenue que ce qui lui faisait le plus mal dans cette affaire, c’était d’avoir profondément blessé un certain Théo.

Le vieux militant, patriote corse, prit bien Théo pour un petit con mal élevé, prétentieux, confus et déplore que lui-même ait pu donner à penser qu’il était xénophobe ou raciste et entretenait une communauté d’intérêts avec ceux qui, en France, théorisent le "grand remplacement".

Le juge Dherien se dit qu’il a encore bien fait de ne pas s’affoler.

  

FIN

Propriano mai 2021

 

Grand merci à Anne-Laurence Guillemet, relectrice avisée et inspirante !

* Créolisation : concept développé par Édouard Glissant, écrivain, philosophe...

 

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