Mathée Giacomo-Marcellesi - Mystères corses de l’entre-deux mondes à travers le témoignage des vivants

 

Récits entrelacés, mémoire vive et mémoires disparues – les morts côtoient les vivants dans la Corse traditionnelle. Par Mathée Giacomo-Marcellesi

 

 

Mystères corses de l’entre-deux mondes à travers le témoignage des vivants

 

En hommage à Antoine Casanova

  

Je voudrais évoquer en préambule l’enrichissement infini que j’ai retiré de la collaboration avec Antoine Casanova (1935-2017) dans le cadre du cours d’Études corses que nous avons assuré, Antoine en histoire et ethnologie et moi-même en langue et linguistique de 1972 à 1986, à l’Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3. Cette collaboration m’avait été suggé-rée par mon frère Jean-Baptiste Marcellesi (1930-2018), toujours de bon conseil ! Antoine était alors maître-assistant à l’Université de Besançon, rédacteur en chef de la revue La Nouvelle Critique. De 1978 à 2014, il a été le directeur de La Pensée, revue du Centre d’Études et de Recherches Marxistes. Quand je l’ai rencontré, il était déjà l’auteur d’articles et d’ouvrages réputés. Il a effectué entre autres des travaux sur l’évolution du monde catho-lique et l’importance de Vatican II. Membre du Bureau du Parti communiste français, il effectuait des missions à ce titre. Je me souviens l’avoir entendu évoquer avec humour sa prochaine mission chez celui qu’il appelait « le Grand Timonier » ! 

Nous assurions les cours de corse en alternance, une semaine sur deux, mais quant à moi, je suivais tous les cours d’Antoine, passionnants ! Nous avions des échanges à propos de nos recherches et il m’avait communiqué le texte de la Chronique médiévale corse, de Giovanni della Grossa, que l’Abbé Letteron avait publié dans le Bulletin de la Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse. Ainsi naquit le projet de traduction et de publication de ce texte en édition bilingue, projet abouti en 1998.

Dès le mois de septembre 1972, pour préparer notre enseignement, Antoine m’avait invitée dans le pavillon qu’il occupait à Versailles, avec son épouse Maryse née Nirascou (1935-2013), par ailleurs chercheur à l’INRA (Institut National de Recherches agronomiques) et leur fille Michèle (1960-2020). Michèle est devenue archéologue et historienne de l’art du Proche-Orient ancien. Spécialiste reconnue des objets de prestige, notamment albâtre et lapis-lazuli, elle s’était attachée à l’étude de leur production et de leur circulation de l’Afghanistan à la Méditerranée, sur quatre millénaires, du Chalcolithique à l’Âge du Fer (cf. blog Archéorient). Après avoir été professeur d’archéologie orientale à l’Université Lyon-Lumière, elle venait d’être nommée professeur à la Sorbonne-Paris IV quand elle a été emportée par la covid.

 

Comme illustration de notre collaboration, je propose ci-dessous (accompagnés de leur tra-duction) les témoignages recueillis sur bandes magnétiques par Antoine Casanova auprès de personnes âgées lors de ses enquêtes de terrains sur les pratiques traditionnelles et dont j’avais, en 1972, réalisé la transcription littérale (Cahiers d’Etudes Corses - prépublication).

 

Zia Lillona Ristori, Riventosa di Venacu (Juillet 1967)

1.

 

C’era unu ch’avìa una ’namurata, ma dicìani ch’ell’era strega ! Alora, ellu, fa ch’ell’ha dettu : 

- M’aghj’assicurà s’ell’hè vera !

Una sera hè ghjuntu à u so fucone é s’hè arrimbatu annant’à una panca.

Alora, ella hè stata, hè stata, hè stata é po ha dettu :

- O ’Nto Marì, dormi ? Chì mi pari chì tù aghi u sonnu ?

Ma ellu, ùn busgiàia ! Tantu chì ella, hè stata, hè stata, hè stata, t’avia una riunione, chì à tal’ora batteghjani quì !

Ellu durmìa quant’é dormu ghje’ avà ! 

Ella hè partuta é po hè ghjunta :

- O ’Ntò Marì, ti sé qui ? Ti sé qui ? À u mumentu hè ghjornu !

Alora, quand’ella si n’hé andata, ùn c’hè più ghjuntu, ha abandunatu a casa.

Alora, un ghjornu, ella l’ha pustìatu, quand’ellu andava à u so travagliu, ha dettu :

- Perché ùn ci ’junghji più ? Ella ha dettu. Perché chì tu ùn ci ‘junghji più ?

Ellu ha dettu :

- Perché ùn ci ’jungu più ? Perché tu sé com‘e tu sé ! A m’àvanu detta, ma mi so volsutu assicurà ! Sà, ùn ti vogliu mica sfaccia indù nimu, perché o sinnò… Vai pure, vai pure, chì da mè, ùn c’intré più nulla!

É ùn n’ha mai palisatu qual’elle’era !

  

Traduction

Il y avait un jeune homme qui avait une amoureuse, mais on disait que c’était une sorcière. Alors, lui, il a dit :

- Je vais m’assurer si c’est vrai !

Un soir, il est venu près de l’âtre, et il s’est appuyé à un banc. Alors elle, elle est restée, elle est restée, elle est restée et puis elle a dit :

- O Antoine-Marie, tu dors ? Il me semble que tu as sommeil !

Mais lui, il ne bougeait pas. Alors elle est restée, elle est restée, elle est restée, elle avait une assemblée, car c’était l’heure où elles battent la campagne, ici.

Lui, il dormait autant que je dors moi-même maintenant ! Elle est partie puis elle est revenue :

- O Antoine-Marie, tu es là ? Tu es là ? Bientôt il fait jour ! 

Alors, quand elle est partie, il a quitté la maison. Alors, un jour, elle l’a épié, quand il allait à son travail, elle a dit :

- Pourquoi tu ne viens plus ?

Lui, il a dit : « Pourquoi je ne viens plus ? Parce que tu es comme tu es ! On me l’avait dit, mais j’ai voulu m’en assurer ! Tu sais, je ne veux pas te faire honte, devant personne, parce qu’autrement…Tu peux aller, tu peux aller, parce que de moi tu n’entendras plus parler ! » Et il n’a jamais révélé qui elle était !

 

II.

 

C’era una donna chì perdìa i figlioli. Una volta, ha presu u cabriulè.

L’omu ha dumandatu s’ell’avìa figlioli. Ell’ha rispostu ch’ella n’avia avutu due ch’erani morti. Alora quellu s’hè apertu, dici :

- Quandu ti nasci un figliolu, una persona di a to famiglia, una persona chì t’ha più cara, si tignuleghja i to figlioli !

Ell’ ha capita ch’era u so maritu. Alora, quand’ell’hè vinuta à parturì di u figliolu, u maritu ùn l’ha vulsutu micca vardà. Ell’ha avutu Orsu Leone, l’ha chiamatu Petru Dariu Orsu Leone.

Traduction

Il y avait une femme qui perdait ses enfants. Un jour, elle a pris le cabriolet. L’homme lui a demandé si elle avait des enfants. Elle a répondu qu’elle en avait eu deux, et qu’ils étaient morts. Alors, l’autre a parlé franchement. Il a dit :

- Quand tu mets tes enfants au monde, une personne qui t’est le plus chère, suce tes enfants. 

Alors, elle a compris que c’était son mari. Alors, quand elle était sur le point d’accoucher, elle n’a pas voulu qu’il reste. Elle a eu Orsu Leone, elle l’a nommé Petra Dariu Orsu Leone !

 

III.

 

Anghjulu-Maria Bernardini (86 ans) et son fils Frédéric Bernardini (60 ans), Castellu di Rusti-nu (Juillet 1970)

 

Anghjulu-Maria Bernardini : Eranu e fole di u diàvulu é di e fate. E streghe succhiàvanu e creature. Succhjàvanu e creature sin’à u sangue. Quandu c’era una morte, sunàvanu tutta a 

notte, u prete sunava tutta a notte. U morte era sempr’ in casa. Si firmava in casa, u mortu, ùn partìa micca, u mortu, ùn partia micca, ùn pudia sorta, ùn partìa mica. U prete avìa ssu putere, « pour que la porte ne se referme pas ». S’ellu c’era u partusgiu, ci vulia à copralu. « Ce n’était pas des choses inventées par les enfants ! ». 

Antoine Casanova : Ci n’era assai, di l’ànime, in paese ?

Anghjulu-Maria Bernardini : M’arricordu, u più chì c’eranu, era a sera, à l’abbrucata !

Antoine Casanova : L’arca, c’era ? 

Frédéric Bernardini : In paese, Babbu hè l’ultimu chì l’ha vistu metta drintu, u mortu.

Antoine Casanova : U murtulone, chì era ?

Frédéric Bernardini : U murtulaghju, era a cumpagnia di i morti ! I morti, tuttu u mondu n’avìa a paura, « on les craignait », n’avìanu a paura, ùn erani micca mal visti, ma a paura 

era pà l’animali, chì i gatti, ùn érani micca impussibuli, manc’appena ! U prete, una volta, ùn sogu, avarìa dettu : - Ma s’ella cuntinueghja, falarèmu à fa un affari, un’ incantata !

A strea, u streu, lampàva l’occhju. Avali, legu i diti, ma tandu, ùn ci n’era, c’era u sistemi paesanu : certe persone vidìani é dopu, era realizzatu! I morti, erani morti chì circulàvanu. 

Si vo suniàiati di merda, era ricchezza. Avali, legu i diti, supr’à i sogni, tandu c’érani persone chi vidiani, in sonniu, é dopu, si realizzava. « Tout ce qui a trait au mort, on y donnait de l'importance ! Il y avait une croyance qui a disparu avec le temps ». A strea, a strega, avìa tutti i poteri. Dicìani : - Quinci, ùn ci vol micca di passà !

« Souvent, c’était le physique qui exprime… » A stria avìa tutti i poteri, er’una paisana, « il y avait le physique, il inspirait une certaine répugnance ». « Tout ce qui avait trait au mort, le plus important, c’était l’ambiance ! » Erani i ghjòvani ch’avìani a paura, micca i vecchji ! M’arricordu, insù, lume ùn ci n’era , era lampada a petroliu, una paura …!

 

Traduction

Anghulu-Maria Bernardini : Il y avait les histoires du diable et de fées. Les sorcières suçaient les bébés. Elles suçaient les bébés jusqu’au sang… Quand il y avait un mort, on sonnait les cloches toute la nuit, le curé sonnait les cloches toute la nuit. Le mort ne partait pas. Il restait à la maison, le mort, il ne partait pas, il ne pouvait pas sortir, il ne partait pas. Le curé avait ce pouvoir, pour que la porte ne se referme pas. S’il y avait un nouveau-né, il fallait le couvrir ! Ce n’était pas des choses inventées par les enfants. Il y en avait beaucoup, des âmes, dans le village. Je me souviens, c’est le soir qu’elles circulaient, le soir au crépuscule. On disait : « Attention, il y a l’âme ! ».

Antoine Casanova : Et l’arca, elle y était ?

Frédéric Bernardini : Au village, mon père est le dernier qui a vu enterrer un mort dans l’arca

Antoine Casanova : Le murtulone, qu’est-ce que c’était ?

Frédéric Bernardini : U murtulaghju, c’était la compagnie des morts. Les morts, tout le monde en avait peur, on les craignait, on en avait peur. Ils n’étaient pas mal vus, mais la peur, c’était surtout les animaux, les chats, ce n’était pas impossible, pas le moins du monde ! Un prêtre, une fois, avait dit : - « Mais si ça continue comme çà, nous allons descendre faire quelque chose, un exorcisme ! » La sorcière, le sorcier, jetaient le mauvais œil. Maintenant, je croise les doigts, mais en ce temps-là, ça ne se faisait pas, c’était un système de paysans : certaines personnes voyaient et ensuite, ça se réalisait. Les âmes, étaient des morts qui circulaient. Si vous rêviez de merde, c’était la richesse ! Maintenant, je croise les doigts, à propos des rêves, il y a des personnes qui voyaient en rêve et après, ça se réalisait ! Tout ce qui a trait au mort, on y donnait de l’importance et après, cela a disparu avec le temps ! La sorcière, elle avait tous les pouvoirs. On disait : « - Par ici, il ne faut pas passer ! ». La sorcière avait tous les pouvoirs, c’était une paysanne, il y avait le physique qui inspirait une certaine répugnance. C’était les jeunes qui avaient peur, pas les vieux ! Je me souviens, en haut, il n’y avait pas de lumière, il y avait une lampe à pétrole, on avait une de ces peurs !

 

IV.

 

Anghjulu-Maria Bernardini :

Calchi volti, ni sogni, si vidìa ! Accadìani affari sopr'à quelle persone chì vo suniàvate ! Eu vi vogliu dì, una volta, saremu stati in novanta, mi pari, nuvanta o nuvant’unu. Ùn m’arricordu più di l’annata. Ghje avaraghju avutu nov’anni, è una notte, suniàva. Perchè, vicin’ à noi, c’è una prupiità, vicin'à dove stavamu noi, a chjàmavanu a Versiliana, a chjàmani sempre così ! E l’annu nanzi, c’erani i pastori curtinesi, c’era una famiglia, c’era una famiglia di Linguizet-ta, erani due fratelli ch’érani assassini è àvanu fattu parta i pastori ch’érani falati da u Cur-tinesu, ’ndé u mesi di marzu. L’ani fatti parta. 

Unu, l’àvani lampatu ancu, c’è una casa na Versiliana, c’hè un grande scalonu, l'avìanu lam-patu da u scalonu !

U miò babbu era amicu con unu, si chjamava Bittichju.

Dice :

- Duve l’hai fattu, u rughjonu, quest’annu ?

- L’aghju fattu ’ndé a Versilinana !

U miò babbu ha dettu :

- Hai vistu ciò ch’ell ’hè accadutu annu, à l’altru ? 

Alora dice ch’ell’ha dettu cù Babbu :

- Eu falu per fà i me affari, é micca per mettami ni soia, ma s’elli mi cercanu…

L’hani trovu !

Ghjé, una notte, suniàva. L’ottu di marzu era … e mi pare ch’ellu junghjìa unu di quelli …

 

Traduction:

Quelques fois, dans les rêves, on voyait ! Il se produisait des choses sur les personnes dont vous rêviez ! Je veux vous dire, une fois, on était peut-être en 1890, il me semble, 90 ou 91, je ne me souviens plus de l’année. J’avais 9 ans, je rêvais, parce qu’à côté de nous, il y avait une propriété près de laquelle nous habitions, on l’appelait la Versiliana, on l’appelait comme ça ! Et l’année auparavant, il y avait des bergers du Cortenais, c’était une famille de Linguizetta, deux frères qui étaient des assassins, et ils avaient fait partir les bergers qui étaient descendus de la région de Corte, au mois de mars. Ils les avaient fait partir et un, ils l’avaient précipité, il y avait une maison avec un grand escalier, ils l’avaient jeté du haut du grand escalier !

Mon père avait un ami qui s’appelait Bitticchju ! Il lui dit :

- Où est-ce que tu fais ton pâturage cette année ?

- Je le fais dans la Versiliana.

Mon père a dit :

- Tu as vu ce qui est arrivé à l’autre, l’année dernière ?

Alors, on dit qu’il a dit à mon père :

- Je descends pour faire mes affaires et pas pour me mêler de celles des autres, mais s’ils me cherchent …

Et ils l’ont trouvé !

Moi, une nuit, je rêvais, c’était le 8 mars… et il m’a semblé que l’un de ceux-là est arrivé !

 

 Extrait de Strade n°25 - Antoine Casanova : la cohérence d’une œuvre - Sogni è finzioni  

 

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