J’appelle ma mère… - Pablo Trevisi

  

Pablo appelle sa mère octogénaire… À Buenos-Aires, on chasse les mouches avec un aspirateur, les poissons boivent de l’eau et les bonbons à la menthe se cachent dans les culottes antivol.

  

  

J’appelle ma mère…

  

  

J’appelle ma mère, déjà très âgée, qui habite à Buenos Aires. Elle finit par répondre après un bon moment.

- Attends une minute, j'éteins l'aspirateur.

- Si tu es en train de faire le ménage, je t’appellerai plus tard.

Silence.

- Ça y est, me dit-elle. J'aspirais les mouches qui entraient dans le salon et je ne pouvais pas les faire sortir par la fenêtre. Il y a une semaine, j'ai aspiré les fourmis. Avec elles, c'est plus facile car elles ne volent pas, tu sais…

Quelqu'un frappe à sa porte. Pendant que je patiente au téléphone, j'entends son frère de 86 ans parler.

- Je te passe ton oncle Juan Carlos, me dit ma mère, il veut te dire bonjour.

- Comment vas-tu, champion ? Tu es parti loin, che ! Comment va ta femme ? Elle s'appelle comment déjà… ?

- Caroline. Elle va très bien, merci.  

- Ah, oui, Caroline... ! Et vos enfants… ? Ils doivent déjà être adolescents... 

- Nous n'avons pas d’enfants, tonton.

- Mais si vous aviez eu des enfants, aujourd’hui ils seraient adolescents.

- Peut-être…

- Et les prénoms… ? 

- Quels prénoms ? 

- De vos enfants… 

- Nous n'avons pas d’enfants, répété-je.

- Mais si vous aviez eu des enfants, quels prénoms leur auriez-vous donné ?

- Qu'est-ce que j’en sais !

- Des prénoms français ou argentins ? 

- Italiens, des prénoms italiens, je lui dis.

- Ah, comme ton grand-père ! Et dis-moi, l’école… ?

- Tu veux dire si nous avions eu des enfants, dans quelle école nous les aurions envoyés. C'est ça ?

- Oui, tout à fait. Pour le garçon je te conseille une école, ou plutôt un collège d’enseignement industriel et puis d’ingénieur. Le monde a besoin d'ingénieurs.

- Et pour la fille ? Je me moque de lui. 

- Ça dépend.  Est-elle rebelle ?

- Non, elle est gentille comme tout. 

- Peu importe. Elle doit aller chez les Jésuites ; ils vont la redresser là-bas, tu verras. Pour elle je te conseille l’odontologie. Les dentistes s'en sortent toujours bien. Il faut penser à tout, conclut-il, les enfants grandissent si vite… 

Tu m’étonnes ! Il y a une minute je n'avais même pas d’enfant, maintenant j’en ai deux à l'université !

Il me pose des questions sur mon travail.

- Je suis dans une maison d'édition.

- Aaah, je viens juste d'écrire un livre de poésie. Publiez-vous des bouquins de poésie ?

- Bien sûr ! On publie tous les sujets. Maintenant, par exemple, on vient de faire un livre sur les poissons méditerranéens.

- Aaah, regarde ça... J'en profite pour te poser une question qui m'a toujours intriguée : les poissons boivent de l'eau ?

Quelle question ! 

Ma mère rajoute en arrière-plan : « Pablo doit savoir car il habite au bord de la mer ».

- Je ne sais pas s'ils boivent de l'eau, dis-je, mais j'ai lu une fois que les méduses boivent de l'eau qu'elles mettent dans une cavité puis l'expulsent en l'utilisant comme propulseur.

- Quelle bonne idée… ! s'exclame-t-il, puis il explique à ma mère ce que je viens de dire.

- Je ne crois pas que les méduses y aient pensé, glissé-je non sans ironie. 

- Tu t'imagines… ? Moi, qui passe la journée à boire de l'eau, avec ce système (sic) je ferais mes courses en un rien de temps. Le seul inconvénient, continue-t-il, est qu’il faut boire de l'eau salée.

Silence. Il réfléchit à ce qu’il vient de dire.

- Il n'y a pas de méduse d'eau douce ? me demande-t-il et, sans attendre ma réponse, il revient sur son livre de poésie. J’en récite une pour toi.

J'essaye en vain de le dissuader pour ne pas avoir à donner mon avis sur ses vers. 

- Écoute, écoute, répond-il, comme s'il s'apprêtait à mettre une chanson. Tu sais que j'ai écrit un poème inspiré de chaque pièce de la maison. La cuisine, la salle de bain, la chambre…

J'entends ma mère dire à côté : « Juan Carlos a toujours été bricoleur ». 

- Attends une minute, neveu ; je ne trouve pas mes lunettes… 

Mais va-t-il le lire ou va-t-il le réciter ? 

- Ne t’inquiète pas, tonton. On le laisse pour un autre moment. 

Maman reprend le téléphone.

- En parlant des lunettes, tu sais Pablo que l'autre jour, je suis allée à une exposition avec ma sœur Marta (Maman précise qu’il s’agit de sa « sœur Marta » et pas d’une autre, alors que Marta est sa seule sœur). Je dois être la seule personne au monde qui a une idée pareille en étant aveugle…. Eh bien, je ne suis pas aveugle ; je vois nuageux, ça oui, précise-t-elle, mais avec les nouvelles lunettes je me suis beaucoup améliorée. Le fait est que quand nous sommes arrivées, j'ai mis mes lunettes pour voir les tableaux mais ils étaient toujours flous.  "Marta, je ne vois plus même avec mes lunettes", j'ai dit à ma sœur. « Ça doit être un virus, Biby, m’a-t-elle répondu, car la même chose m'arrive… ». Là, on a fait demi-tour et on est parties vite fait. Il manquerait plus qu'un virus m'attrape et me laisse complètement aveugle. Mon amie Beatriz dit que ce n'était pas un virus mais une exposition d'art moderne, que les peintures étaient comme ça, floues… Peut-être qu'elle a raison car elle a fait trois ans de médecine. Elle doit connaître les virus…

Mon oncle dit à ma mère qu'il a oublié ses lunettes à l'église et qu'il doit partir pour les récupérer. Maman, qui n’a besoin de faire aucun effort pour associer une chose à une autre, en profite pour me demande pourquoi il n'y a pas d'église dans le jeu du Monopoly.

- Il doit toujours y avoir une église quelque part, affirme-t-elle.

Je lui rappelle que c'est un jeu où l'idée est d'acheter et de vendre des immeubles.

- Les églises ne sont pas à vendre, précisé-je. 

- Pour l'instant ! répond-elle. Tu sais que personne ne va plus à la messe, malheureusement. Dimanche dernier, je suis allée à la chapelle du coin avec ma sœur Marta. Peux-tu croire, Pablo, qu’on était toutes seules ? À un moment, pendant la messe, j'ai dit au prêtre : « Ne vous dérangez pas, mon Père, ça ne vaut pas la peine de sortir toute la vaisselle ; on est que nous deux ».  Il me semble que ce prêtre doit aimer un peu trop le vin car il a continué la cérémonie comme si l'église était pleine de monde. J'aurais tout annulé à sa place.

- Mais la messe doit être célébrée tous les dimanches, non ? 

- Dans ce cas, il faut qu'il fasse la messe par téléphone. 

- Télévision, je la corrige, pas par téléphone.

- Non, mon fils, par téléphone. Il peut m’appeler à la maison et me faire la messe par téléphone. S’il n’y avait que ma sœur Marta et moi. Ce serait formidable pour moi de ne pas sortir. Comme il fait froid cette semaine… ! 

Je lui demande alors de ne sortir que si c'est absolument nécessaire. 

- Ce matin, je suis juste allée acheter du pain ; c’est tout. Tu sais qu'à chaque fois que je vais à la boulangerie, la même chose m'arrive. Je commande une baguette et le boulanger me demande : « Une ? » Je réponds, mortifiée : « Oui, une ». Chaque fois c'est pareil. « Une ? », « oui, une ». « Une ? », « oui, une ». Mais aujourd'hui j'étais déterminé à ne plus me faire avoir. Donc quand je suis arrivée à la boulangerie, je lui ai dit très clairement : « UUUUNNEEEE baguette ». Et lui… il m'a répondu : « Baguette ? » J’ai l’impression qu'il me taquine. La prochaine fois que j'irai, je parlerai avec mes doigts. 

- Avec « mes mains », avec des gestes, tu veux dire.  

- Oui, c’est ça, avec des gestes, avec mes doigts, insiste-t-elle. Je vais montrer la baguette et je vais lui indiquer la quantité avec mes doigts. Mais je ne sais pas s'il comprendra. Après l'opération de la main, mes doigts ne me répondent plus. Je ne peux même pas composer les numéros de téléphone. Par exemple, je veux composer le sept pour appeler ton frère Ricardo, mais le doigt ne m'obéit pas ; il part vers le neuf. Je ne peux pas communiquer, Pablo, je suis isolée du monde, exagère-t-elle, comme la fille de mon amie Beatriz. Tu sais qu’elle s’est fait voler son téléphone portable dans le train. Elle s'inquiète pour le contenu du téléphone. Elle m'a dit l’autre jour qu'elle avait des photos compromettantes où elle parlait à un ami. Elle est conne, cette fille ! conclut Maman. Sur les photos, on ne peut pas entendre ce qu'ils disent...

- Parler est une façon de dire, Maman...

- Même s'ils ne parlent pas, Pablo, même s'ils se disputent fort, on ne les entend pas. Ce sont des photos, fils ! souligne-t-elle.

Je ferais mieux de ne pas lui expliquer…

- Tout à l’heure, quand on parlait de la télévision, continue-t-elle, je voulais te poser une question. Dis-moi, toi qui es journaliste, peux-tu m’organiser une conférence de presse ? J'ai beaucoup de choses à dire... 

- De quoi vas-tu parler ?

- De tout ce qui s'est passé dans ma vie. Depuis le jour où je suis arrivée de Pergamino à Buenos Aires, alors que je n'avais que 16 ans pour commencer à travailler, jusqu'au jour où ton père s’est tiré. 

- Je ne pense pas que les gens s'intéressent à ton divorce, Maman. 

- Tu vois pourquoi je veux donner une conférence de presse, se plaint-elle. Après tant d'années, je dois encore préciser que je ne suis pas divorcée, je suis ABANDONNÉE ! Attends une minute, Juan Carlos a laissé la porte ouverte et le chat va s'échapper.

Pendant qu'elle ferme la porte, je l'entends parler à l'animal. « La rue est très dangereuse, Mimine. Il y a beaucoup de voitures. À mon époque, le danger c’était les chevaux, maintenant ce sont les voitures ».

- En parlant de la rue, tu sais qu’ils ont fermé le magasin qui vendait mes culottes. Ils ont ouvert une pharmacie à la place. Ils ont raison, me dit-elle, les pharmacies sont l'avenir. Bon... pour moi elles sont le présent... Mais nous allons tous finir par fréquenter des pharmacies, tu vas voir. Maintenant, je ne sais pas où je vais acheter mes culottes… 

- Tu peux acheter des culottes n'importe où.

- Non fils, mes culottes sont spéciales.

Silence.

Je décide de ne pas m'enquérir davantage sur la question pour ne pas envahir sa vie intime, mais aussi parce que parler de ces choses avec elle me dérange un peu.

- Tu ne me demandes pas pourquoi elles sont spéciales ? 

- Non.

- Je te l'dis quand même… 

- Non !

- Mes culottes…

- S’il te plait Maman, l’interromps-je, je ne veux pas savoir. 

- (…) Elles sont antivols.  Ils ont une petite poche secrète où je garde mon argent. Voilà…

- Alors, c’est bien… 

- Tu pensais que j’allais te parler des couches et… ?

- Quelque chose comme ça, oui…

- J'achète les couches à la pharmacie (elle le dit précipitamment). 

- Maman… ! 

- C'est tout ce que je vais en dire.  Dans ce cas, la pharmacie qu'ils viennent d'ouvrir me convient. La bonne chose c’est qu'elle est ouverte 24h/24h. En tout cas, hier à 2 heures du matin, elle était ouverte.

- À 2 heures du matin ?! Que faisais-tu à 2 heures du matin dans la rue ?

- Je ne t'ai pas dit ? Hier soir nous sommes allés avec mon amie Beatriz au bal des pompiers. Nous avons passé un très bon moment. Il y avait un monde ! À la fin, les pompiers ont organisé (sic) un bel incendie…

- Les pompiers ont allumé un incendie ?!

- Oui, un très bel incendie ; avec des bombes…

- Et la police ? Demandé-je en imaginant qu'elle était intervenue pour arrêter cette folie.

- C'était le bal des pompiers, pas celle des policiers... Tu ne m'écoutes pas quand je te parle ? me reproche-t-elle.

Elle parle en fait de feux d'artifice, bien entendu, mais j'ai eu besoin de quelques secondes pour comprendre.

- Je vais te poser une question (apparemment, elle change de sujet) : combien de bonbons puis-je t'envoyer par la Poste ?

- Des bonbons ?!

- Oui, tu me comprends. Ce sont des bonbons à la menthe.

Après quelques secondes, je comprends le sens. Maman parle en code, comme elle le faisait quand elle avait une agence immobilière et parlait à ses clients, au cas où quelqu'un écoute la conversation. C'est une question d'argent. Les bonbons sont les billets et la menthe, les dollars, à cause de la couleur verte.

- Je n'ai pas besoin de bonbons, Maman, et encore moins à la menthe. Ici, en Europe, on ne mange pas de bonbons à la menthe.

- Tu as tort… !

- Je suis au régime, Maman.

- Non, fils, tu ne comprends pas. Ce sont des bonbons à la menthe, mais ce ne sont pas les bonbons traditionnels à la menthe. Je ne les ai pas achetés dans un magasin de bonbons… tu comprends ?

- Oui, je comprends, Maman. Mais je n'ai pas envie de manger de bonbons à la menthe.

Elle, à voix basse :

- Ce sont des dollars, Pablo.

- Les dollars ne sont pas utilisés ici, je réponds aussi à voix basse.

Elle, chuchotant :

- Attention, Pablo, ils nous écoutent peut-être.

Je joue le jeu et je murmure :

- Je n'ai pas besoin d'argent, Maman.

- Ce n'est pas pour toi, précise-t-elle sur le même ton, c'est pour moi, pour quand j'y serai dans deux mois. Je ne veux pas voyager avec des bonbons.

Je lui dis que si on parle de bonbons, on peut parler tranquillement.

- Personne ne va manger tes bonbons dans l'avion, je la rassure.

- Ce n'est pas à cause de ça, fils, c'est parce que si l'avion s'écrase...

- Si tu m'envoies les bonbons, vas-tu empêcher l'avion de s'écraser ?

- Non, Pablo, je vais empêcher les bonbons de se perdre.

Je réponds que dans ce cas, nous serions attristés par sa perte, celle de notre mère, et non par la perte matérielle. Elle, cependant, martèle sur le même sujet. J'insiste.

- Ne t'inquiète pas, Maman, l'avion ne va pas s'écraser.

- Dans ce cas, je vais voyager avec ma culotte spéciale pour mettre l'argent.

- Les bonbons… ! précise-je.

- Oui, bien sûr, les bonbons.

- Et les bonbons vont-ils tenir dans la poche de ta culotte ? je la taquine.

- Je les roule.

- Les bonbons ?

- Non, Pablo, les dollars.

- Quels dollars ?

- Tu n'as rien compris ! Peu importe. Oups… ! s’exclame-t-elle, les lunettes de Juan Carlos sont sur la table. Je vais les emmener tout de suite à l'église.

Avant de raccrocher, elle me dit en riant : 

- Je vais boire de l’eau pour aller aussi vite que les méduses.

   

FIN

  

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