Patricia Meunier - Le renouveau. Ostatni

     

Le monde de demain a oublié celui d’hier. Celui des erreurs, des frustrations, celui bouleversé par le virus.  Tout peut recommencer… Une nouvelle de Patricia Meunier.

   

  

Le renouveau. Ostatni

  

Tout a recommencé si mes souvenirs sont bons, quelques jours après la coupure – totale comme cela s’avéra plus tard – de l’électricité. Sans informations, les gens commencèrent peu à peu et craintivement à se rencontrer. Il régnait dans tous les alentours de notre campagne un silence que je qualifierais maintenant de serein. Au début, on gardait encore la distance de quelques mètres entre nous, puis dans tous les alentours on ne sait d’où est partie une rumeur : « C’est fini ! C’est fini ! » Et comme dans un rêve sur la place du village et sur les petites routes de notre commune les gens, comme endormis encore après plus d'une année de confinement, sortaient, se rencontraient et se parlaient.

Les jours étaient beaux, on entamait le printemps et étrangement j’avais l’impression que notre crainte n’était plus fondée sur le virus, néanmoins nous avions peur de vivre de nouveau. Notre premier souci fut de trouver des solutions au manque d’électricité, la majeure partie des habitations dut aussi se remettre à puiser l’eau aux puits et déblayer les vieilles caves pour la conservation des aliments. Avec ma perspective, je me rends compte que tous étaient très solidaires et il n’y eut aucun acte d’agressivité, je dirais même qu’étonnamment la seule idée de diriger les autres avait disparue. Très vite se déroulèrent des événements auxquels personne ne fit attention mais qui se répétèrent un peu partout. Il me semble que cela commença chez le fermier qui habitait un peu plus loin à l’orée du bois. Ce gros paysan n’était pas une figure très sympathique de notre communauté.  Ne disant jamais bonjour, on ne le voyait toujours qu’au volant de son tracteur, le ventre bedonnant, balançant engrais et chimie sans que personne ne sache au juste si les environs étaient encore viables. Ce jour-là, peut-être le second après que les gens aient recommencé à se parler, lui et ses trois fils redistribuèrent tout leur bétail, une centaine de vaches, sur tous les environs. On aurait pu comprendre que sans électricité ils ne pouvaient plus les traire et c’est pour cette raison que les gens n’étaient que partiellement étonnés de cet acte. Mais maintenant je me souviens de ce qu’il disait : « Je ne voulais pas être paysan, ce n’était pas pour moi ! » Plus tard il se prit de passion avec notre voisin ingénieur pour la construction d’éoliennes afin de transformer la vitesse du vent en un peu d’électricité. Ils distribuèrent à tout un chacun un système simple faits d’éléments de récupération qui permettait au moins de temps en temps de chauffer son eau ou même faire une lessive.

La nature avait repris ses droits depuis un bon moment, je le savais bien car j’habitais la maison la plus en retrait de tous. Les troupeaux de biches passaient pratiquement sous nos fenêtres, les grues cendrées n’étaient plus craintives, lièvres, renards, tout grouillait quand seulement on sortait de son enclos. Mon fils avait vu une meute de loups qui était passée sans même faire attention à lui. J’avais toujours eu un contact privilégié avec mère Nature, probablement une très longue ascendance qui remontait au temps où les sorcières n’avaient pas été encore sacrifiées par une poignée d’hommes inconscients.  Je ressentais son pouvoir croissant dans notre petite contrée, un retour apaisant. Peut-être était-ce pour cette raison que je regardais ces événements avec distance et que je notais dans un coin de mon esprit tous les incidents advenus à cette époque.

Une semaine environ après le fameux jour que j’appellerais Renouveau, on était réunis devant la maison des médecins pour les aider à déménager.  Curieusement leur maison de ciment s’était écroulée et nous avions décidé d’un commun accord, en communauté, de réadapter pour eux la maison de bois voisine. Notre contrée il me faut le préciser était connue dans le pays pour ces belles datcha de bois, que l’éloignement avait préservées de toute destruction due à la modernité. La moitié de nos villages et nos campagnes était inhabitée depuis l’exode rural des années 50. Ne connaissant plus les propriétaires depuis des décennies la décision de l’emménagement s’était faite d’elle-même. À présent, il nous fallait consolider le toit. Beaucoup de volontaires s’étaient présentés quand arriva un jeune homme avec des nouvelles des environs. « J’ai été en ville !, annonça-t-il aussitôt. Il n’y a plus rien ! » « Comment ça il n’y a plus rien ? », ricanèrent certains, le prenant pour un fou. « Toutes les constructions de ciment se sont effondrées ! Je vous le dis, un tas de poussière, de la cendre ! C’est tout ce qu’il reste ! » De partout les voisins accouraient pour écouter et disaient : « Ça va être l’exode ! » et scrutaient l’horizon comme si les réfugiés arrivaient déjà. « Mais vous ne comprenez pas ! reprit le jeune homme, il n’y a plus personne ! » Il se fit un grand silence. Évidemment on savait que le virus avait attaqué les grandes villes plus que nos campagnes, mais personne ne comprenait. « Plus personne ? » On aurait entendu les bombardements, on aurait vu les lueurs. Les regards se portèrent sur la maison des médecins, ce n’était plus un effondrement que l’on voyait, c’était en effet de la poussière. Je demandai : « Vous étiez dans la maison quand elle a commencé à s’effondrer ? » -« Non, en visite ! » Une femme dans notre groupe dit qu’elle avait entendu qu’à la commune voisine, le magasin central aussi s’était effondré sans raison.

L’organisation de notre nouvelle vie effaça peu à peu ces nouvelles et toutes nos questions sans réponse. Les étrangetés ne manquaient pas, auxquelles personne à part moi ne faisait attention. Voilà que notre sculptrice locale et mon amie, céda toute sa glaise à notre ancien champion de football qui habite dans une villa derrière le bois. Aussitôt, je me rendis chez elle. Souriante elle m’expliqua que c’était un vieux rêve qu’il avait depuis longtemps et qu’elle avait senti aussitôt qu’elle devait tout lui donner. « Mais tu vas faire quoi, toi ? » m’étonnai-je. Elle m’expliqua que depuis longtemps elle ne se sentait bien qu’en forêt, qu’il y avait tant d’arbres renversés sur les terres abandonnées et que dans son atelier le bois pourrait sécher très vite devant les baies vitrées. Son mari aussi était d’accord, ils distribueraient le bois à tous pour l’hiver. Avec ma méthode de détective, j’allais à l’instant chez notre ancienne star, que je retrouvais émue aux larmes en train d’agencer son futur atelier dans le garage. Très vite notre joueur de football commença la production de pots et d’amphores pour la conservation des aliments et les distribua à notre petite société.

En parallèle, tous les habitants étaient passionnés de travaux des champs, on parlait semence, potager, on échangeait les graines et discutaient de la richesse ou pauvreté de la terre. On veilla à l’organisation et au prêt des tracteurs pour le labourage des champs, sachant qu’il n’y aurait plus de carburant pour le reste des travaux agricoles. Vu le nombre d’habitant de notre communauté, il s’avéra qu’il ne fallait pas tant de semence. Et puis comme tout le monde sans exception faisait du jardinage, la nourriture ne manquerait pas.

Je notai encore deux semaines après le Renouveau les dernières métamorphoses : La directrice de l’école nous annonça qu’elle avait toujours été intriguée par la confection des habits. «  Mais attention je veux faire la préparation du lin de A à Z ! », dit-elle les yeux pétillants. Elle nous expliqua avec passion qu’elle possédait quelques livres à ce sujet et puis dans notre petit musée régional se trouvaient encore des exemples de peignes à lin et des métiers à tisser ! « Quant aux enfants, on pensera à leur éducation en hiver », conclut-elle.

Ce jour-là je m’assis sur mon petit banc devant la maison, regardant les plaines s’étendant à l’infini et ressentis toute la force de la Nature. Le virus avait muté pour ne pas anéantir l'ensemble de l’espèce humaine, cela me paraissait évident à présent. En plus de cela, il avait éteint en nous toute agressivité, nous étions devenue une espèce sans rivalités, sans instinct d’extension, sans chefs, ni obligations. " La Nature a prit toutes ses précautions pour ne plus se mettre en danger ", pensai-je encore.

Puis je compris que j'avais été une des dernières à être contaminée.

À ce moment-là je ressentis le besoin d’écrire toute cette histoire et l’histoire du monde d’avant. Je savais que c’était ce dont j’avais toujours rêvé.

 

Je commence l'écriture de mon récit par cette introduction :

 

Le réveil sonne à 6h40 précise. Avant d’aller réveiller mon fils je regarde sur mon portable le résumé du match de tennis de la veille. Au lieu de se laver, je le retrouve devant sa tablette à jouer aux jeux vidéos. Nous sommes en retard et on roule vite de nouveau pour arriver à l’école à l’heure. Ensuite, je prends l'autoroute pour aller au travail. Dans les embouteillages et le brouhaha de la ville je tente d’écouter des bribes d’informations à la radio. « ….décembre 2019…..nuageux…. pollution des villes d'Europe…. taux dépassés… produits alimentaires… toxiques… En Chine, on a…… virus… »

 

Un jour comme un autre, le dernier.

   

  

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