Jean-Pierre Fleury - L’Âme des choses

   

À Saparella la révolte gronde. Une révolte saine et juste… portée par la voix oubliée de l’âme des lieux. Une évocation engagée de Jean-Pierre Fleury.

 

 

L’Âme des choses

  

 Depuis des années j’arpente les chemins buissonniers de l’arrière-pays ajaccien dans le but précis d’aller nulle part sinon peut-être de me rassurer au contact de quelques valeurs sûres, comme la sagesse des arbres, la bienveillance des animaux, la profondeur d’âme des choses. 

Au passage, je salue ici un aulne et le complimente pour ses chatons, là-bas recueille les doléances, ce sont toujours les mêmes, d’un arbousier qui n’en finit pas de se plaindre : la salsepareille l’étouffe et lui bouche le paysage. Tiens ! À l’endroit où les hommes battaient leur blé, le renardeau a encore laissé un souvenir, il a bien grandi cela se voit à ce qu’il a déposé mais… je préfère passer les détails. À l’occasion je le féliciterai d’être devenu un bon chasseur. Amusant, juste à côté, une crotte de bique… non, trop rond, pas assez brillant, c’est du lièvre. Sûrement un de ceux de Julien qui est monté jusque par là. Aujourd’hui, j’en veux un peu aux oiseaux, même pas un bonjour, ce n’est pas sympa de me snober sous prétexte que c’est le printemps. D’accord, ils ont le droit d’avoir le feu quelque part mais cet hiver ils étaient bien contents de me trouver pour que je leur tienne le crachoir ! 

L’erba spada, fleurit dans un creux, le ruisseau n’est pas loin, restent quelques dalles sur lesquelles les charbonniers avaient l’habitude de poser leurs meules. Les ruines d’un hameau, quelques amas de pierres, le four a cessé de lutter, il s’écroule. Il se plaint de l’ingratitude des humains mais surtout s’inquiète de savoir si encore ils mangent du pain. Une maisonnée, construite depuis au moins une éternité, les murs sont de granite, c’est indestructible, c’est le marbre des humbles. Deux portes de châtaigniers, la plus grande est à l’entrée, le bois n’a pas bougé, il serait même devenu de plus en plus dur au fil des années, ses gonds de fer forgé, eux, ont commencé à céder et l’ont mise de guingois, l’autre à l’arrière, plus petite, use de ses dernières forces à lutter contre les ronces. Les tuiles sont en morceaux sur le sol, quelques unes s’accrochent encore à quelques linteaux, prêtes à tomber comme les dernières feuilles d’un arbre à la fin de l’automne. La charpente blessée est à nu, elle en a gros sur le cœur, elle doit parler pour soulager ses misères. 

Et quand une charpente blessée, qui en a gros sur le cœur vous parle pour soulager ses misères et vous fait l’honneur de vous prendre à témoin on l’écoute ! Je suis peut-être particulier mais oui il m’arrive de parler à l’Âme des choses, à un mur de pierre et à celui qui l’a monté, au soc de la charrue et à celui qui a labouré le champ.

Sa poutre maîtresse me dit sans langue de bois la fierté de ses origines : un pin laricio de la forêt de Coti. Pendant 150 ans, il y a grandi parmi les siens en regardant les bergers remonter vers Zevaco, les pêcheurs faire voile vers Cupabia. Et puis une famille de braves gens l’a choisi pour construire sa maison , le voyage n’a pas été long et pendant 200 ans elle les a protégés, vu naître, vivre et s’en aller. Au passage, elle confie que les temps étaient durs mais jamais on ne se plaignait. Un regret, un immense regret : petit à petit, cela a commencé quand les gens se sont mis à parler une langue qu’elle ne comprenait pas, la vie s’en est allée, les plus jeunes sont partis à la ville, les premières tuiles sont tombées, les gonds n’ont plus été graissés... les plus vieux n’avaient plus la force, plus personne pour aider. Des petits parents sont montés quelques fois à l’occasion de la merindella, ont versé des larmes de crocodile, d’autres en service commandé ont administrativement décrété qu’il faudrait faire quelque chose... Parmi eux certains ont parlé de Riacquistu et ont affirmé que sauver la ruine en faisait partie au même titre que la sauvegarde de la langue et puis... sournoisement l’oubli a poussé ses pions et a gagné la partie.

La poutre maîtresse est épuisée, en 300 ans elle n’avait jamais autant parlé. C’est Ciucciellu, le hibou petit-duc que l’Âme des choses désigne maintenant pour porte- parole, un oiseau qui parle c’est peut-être moins surprenant mais c’est plus facile à entendre. 

 

Il dit la joie de tous lorsqu’ils avaient appris que des jeunes, en bas, du côté de Saparella, avaient retroussé leurs manches et redonné vie aux bergeries de leurs aïeux. 

J’ai bien connu leur père, un géant, il était facteur, il montait par amitié porter quelques provisions, donner des nouvelles d’en bas. Quand on a su qu’ils avaient fini de remettre le maquis à sa place, de relever les murs et la charpente, mis la dernière tuile, ici on s’est réjouit et on a commencé à rêver : et si pareil bonheur pouvait nous arriver ?.... En bas une cheminée fumait à nouveau, des enfants, des ânes étaient revenus en même temps que le printemps. Et puis voilà qu’on apprend...

Vous avez déjà vu un petit-duc en colère ? Je peux vous dire que c’est quelque chose ! Ciucciellu a changé de registre, il est bouillant de colère (le hibou bout) : « Ils veulent faire raser les bergeries ! En refaire des ruines ! des ruines neuves comme en font les guerres ! Ils ont la loi avec eux, les permis ne seraient pas légaux, une histoire de dates, de virgules mal placées. Ils prétextent que les restaurations sont des éléments choquants dans le paysage ». Là le hibou s’ébroue, pour tenter de retrouver son calme légendaire et parvient à avouer ne pas comprendre qu’il puisse y avoir deux poids deux mesures, il a vu dans les parages des maisons naître toutes carrées, toutes vilaines, mal peintes, autant de verrues sortant dans le paysage sans subir le moindre reproche et à côté ces quelques maisons de pierre et de bois corses, qui sont tellement intégrées dans le paysage (elles sont le paysage) que les yeux des gens de passage ont du mal à les trouver, devraient au nom d’on ne sait quelle sauvegarde disparaître. À ce compte là les tours génoises de la Castagna et celle de Capo di Muro ont du mouron à se faire. Quand sera venu pour elles le temps d’être restaurées, devront-elles, elles-aussi, choisir entre la ruine et la ruine, peut-être même que certains prétendront qu’il y a 400 ans, lorsqu’elles ont été érigées, leur permis n’étaient pas en règle, qu’il y avait des problèmes de dates, de virgules mal placées et qu’au nom de la loi il faudrait les raser.

Le petit duc éructe, c’est idiot de démolir alors que pour faire la même chose l’État et ce bon Stéphane Bern (les petits-ducs aiment bien Stéphane Bern) cherchent le moindre sou pour sauver des constructions traditionnelles au Larzac ou en Sologne. Le monde entier a ouvert, et c’est tant mieux, une souscription universelle pour sauver Notre-Dame. Notre-Dame chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, et Saparella, des bergeries de rien du tout, la comparaison est osée ? Pas vraiment explique le noble oiseau : la magnificence de l’une, l’humilité des autres sont des éléments constitutifs de la culture d’un pays et doivent au même titre être sauvegardés.

 

Moi me faisant l’avocat du diable :

- Oui mais pourtant ce sont les tribunaux qui exigent de ... 

L’oiseau se fait solennel et m’interrompt :

A pruprità essendu un dirrittu inviulabile è sacratu, nisunu ne po esse privatu, for chè si a necessità publica, legalmente custatata, n’abisogna veramente è à patti è cundizioni d’una ghjusta è anticipata indemnità. 

 

C’est le dernier article de la constitution, la mère de toutes nos lois. Il a dit cela en corse sans doute pour souligner sa conviction et peut-être pour mieux se faire entendre de ceux qui luttent pour la sauvegarde de la culture de leur île. L’éducation et la cordialité obligent immédiatement le petit-duc, il traduit :

La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment et sous condition d’une juste et préalable indemnité. 

 

L’oiseau porte-parole commente au nom de l’âme des choses : « Ces jeunes gens devraient être libres de faire ce qu’ils veulent chez eux, la nécessité publique n’ayant rien à constater, c’est aussi simple que cela.

 

Mais les décisions des tribunaux, alors qu’en faire?

 

- Les tribunaux doivent réapprendre à faire la différence entre le légal et le juste. Ils ont le droit à l’erreur, mais aussi le devoir de réparer ainsi que la chance de pouvoir redonner la confiance en revenant parfois, quand la justice l’exige, sur leurs décisions.

Groupez-vous pour faire savoir cela et le reste. Des voix nombreuses et unies finissent souvent par obliger ceux qui font la sourde oreille à enfin entendre. Et quand, comme j’en suis sûr, vous aurez gagné votre combat, venez donc dans les hauteurs, il y a partout des pagliaghji et des casgili à sauver de la ruine.

Amenez votre courage, votre envie de sauver votre culture, vos outils, pour le permis pas de problème c’est moi l’Âme des choses qui vous le donne.

  

  

 À Purcile, le 2 avril 2021 

  

Jean-Pierre Fleury

  

 

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