Jean-Pierre Fleury - Arménie, juin 1915, novembre 2020

       

Au Karabagh une nouvelle guerre a éclaté. Les Arméniens ont dû quitter une nouvelle fois leur maison. Comme en 1915… sous la menace, sous nos regards.

     

Arménie, juin 1915, novembre 2020

   

Juin 1915, les habitants de Van et de ses alentours tentent de résister à la folie meurtrière des Ottomans (il y aura plus de cent mille victimes, enfants, femmes, vieillards et combattants).

Tremblant de froid et de faim, décimés par le typhus et la dysenterie, harcelés par les pillards et les violeurs, les survivants abandonnent tout et cherchent leur salut dans une fuite désespérée. Des témoins racontent les mêmes scènes d’horreur : des mères accouchant sur la voie publique, des femmes enceintes que l’on éventre à coups de poignard en pariant sur le sexe du fœtus. Des centaines de cadavres flottant sur l’Euphrate, les enfants qu’on jette sur les rochers en leur fracassant le crâne ou en écartelant leurs membres. Des adolescentes que l’on viole, des prêtres et des enfants que l’on ferre comme des chevaux, les hangars où sont parqués les familles que l’on incendie. Les déportés, aux abois, devenus fous et hallucinés se mirent à vendre leurs enfants et à manger des cadavres humains. Les jeunes filles, enlevées par les Turcs, furent enfermées dans des harems, les jeunes enfants vendus aux paysans. La chance ou le hasard firent le reste, crucifiant et dispersant la communauté arménienne.

  

Dans la cohorte des morts-vivants deux femmes luttent, elles croulent sous le poids de leurs enfants et d’un fardeau qui semble, dans de telles circonstances, inutile, presque déplacé. Depuis le monastère des Apôtres, elles se sont volontairement alourdies en se partageant, au risque d’en périr, les trente kilos de l’Homéliaire de Mush, un manuscrit incunable du XIIIe siècle, un trésor de l’histoire arménienne et de l’Humanité.

Inconscience, sublime sacrifice, dérisoire geste de résistance à la barbarie et au feu de l’oubli comme il vous plaira… L’homéliaire, presque complet est maintenant au Mareravadan (la bibliothèque) d’Erevan. Chacune de ses pages, chacun de ses mots est un message d’espoir… aucune cause n’est perdue quand elle a ses racines dans le cœur d’un peuple.

  

    

  

Novembre 2020, le Karabagh se vide.   

  

Les Azéris et les Turcs sont passés par là, tout est ruines et deuils.

Shushi n’est plus qu’un sombre écueil.

Encore une fois les Arméniens vont partir, ils emporteront tout, cela sera facile, ils n’avaient presque rien.

Entre deux images de Trump partant ruminer sa défaite dans son golf de Virginie et la cueillette des olives en Basse-Provence, les chaînes de télé montrent furtivement quelques images d’incendies... des maisons qui brûlent après tout c’est bien normal, c’est la guerre. Seulement voilà, le commentaire ajoute qu’elles ont été incendiées volontairement par leur propriétaires, c’est incompréhensible voire choquant à pareille heure. Comment admettre une pareille chose ?

  

Un père éloigne sa famille, une allumette… le vent mauvais venu de l’est ne soufflera bientôt plus que sur des cendres. L’homme a tenu lui-même la flamme qui maintenant consume sa maison. Les autres pourront-ils le comprendre, ses enfants lui pardonneront-ils ? Il ne sait comment dire que c’est par amour qu’il a incendié sa demeure, pour que ces quelques mètres carrés mal construits, mal meublés, qui sont sa petite patrie ne soient profanés. Les tragédiens classiques aiment de tels dilemmes : un mari tue son épouse pour ne pas qu’elle soit prise et violée, un père tue son enfant pour ne pas qu’il soit pris et réduit en esclavage. Lui, a fait le sacrifice de sa maison, un lieu où depuis des siècles se sont réfugiées et forgées l’identité, la culture, l’âme de ses ancêtres, un lieu où auraient dû éclore, l’identité, la culture, l’avenir et l’âme de ses enfants. Voilà c’est dramatiquement simple : il lui était impossible de laisser toutes ces choses prises, souillées, violées par les envahisseurs.

  

Ne pas se retourner, il y a toujours une nouvelle vie quelque part. C’est là précisément où partent les convois de réfugiés. Parmi eux, peut-être y a-t-il une femme qui transporte avec elle ces quelques pages qui manquaient encore à l’Homéliaire de Mush ?

  

Tout est ruines et deuil

Chio n’est plus qu’un sombre écueil

[…]

Que veux tu ? Fleur, beau fruit ou oiseaux merveilleux

- Ami, dit l’enfant,

Je veux de la poudre et des balles.

 

Victor Hugo, Les Orientales

  

Je ne suis pas comme l’enfant grec qui répondait sa haine à Victor Hugo, personne ne pourra jamais avoir la mienne. Je l’ai promis à Azadouî-Joséphine Mouradian, ma mère rescapée des massacres, qui, lorsque que je cherchais à l’interroger sur son histoire, me répondait toujours, juste avant de se taire : « N’oublie jamais, Jeannot, ce sont des Turcs qui nous ont sauvés.» Avec un tel viatique… j’ai promis Maman... mais je ne suis pas sûr que tes petits-fils et moi soyons prêts à tendre la joue gauche.

 

Novembre 2020

  

   

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