[Portraits] - Minnanna (A meia) - Dumenicu Bighelli

  

Dumenicu Bighelli se souvient de sa grand-mère, il en dresse un portrait ému, avec ses yeux d’enfant à jamais.

  

  

MINNANNA (A meia)

   

En général, l’écrivain disserte sur de grands personnages remarquables, seuls de nature à intéresser le lecteur. Le citoyen lambda, noyé parmi la foule anonyme de ses congénères, n'a pour lui que sa normalité universelle. Pourtant chaque être, pour peu qu'on gratte un peu sa carapace, peut posséder en lui des trésors cachés.

   

 Il en est ainsi de ma petite vieille qui a bercé mon enfance dans les années 50 : MINNANA.

Comme aurait pu chanter l’immense Antoine Ciosi :

A videtti sta donna chi fàla pà u chjassu,

incù a so capra in manu,

sta capra chjarasgina incù a tintenna à u coddu ?

Quessa èMINNANA…

 

On ne peut lui donner un âge. Certainement sexagénaire, elle a connu les deux guerres.

Elle est légèrement bossue, toujours habillée d'une longue robe sombre qui cache ses chevilles. Ses cheveux, que je n'ai jamais vus, sont enveloppés dans un foulard noir noué sous son menton. Son visage émacié révèle les multiples souffrances qui ont rythmé sa vie, et son sourire toujours affiché laisse voir des mâchoires édentées où subsistent deux malheureux chicots.

 

Dans cette famille, le père, résistant, est mort jeune en 1943 au maquis.

La mère, illettrée, a ouvert une petite épicerie au village et vends du pain de sa fabrication. Elle élève seule ses trois enfants en bas âge, aidée par Minnanna, sa mère. Une fois par semaine, dans le pétrin antique, elle pétrit une balla de farine, forme les miches qu’elle pose sur le tavulonu, constitué par le couvercle du pétrin qu’elle met sur sa tête, posée sur une épaisse écharpe nouée (a capitala) pour en garder l’équilibre.

Elle rejoint le four communal que Minnana a préalablement chauffé avec un des fagots de bois qu’elle a coupé dans le maquis, et ramené une fois sec avec l’âne Moru.

Le pain cuit sera ensuite vendu aux voisins de quartier.

 

Levée à 5 heures, Minnana a trait les quatre chevrettes qui gambadent sur la colline qui surplombe la maison, allumé le feu dans la cheminée, et le lait chaud, ainsi qu’en saison les châtaignes rôties, feront le bonheur des enfants à leur réveil. La crème du lait servira à fabriquer les délicieuses petites mottes de beurre, salé pour sa conservation faute de réfrigérateur.

 

Il est 8 heures. Les enfants sont partis à l’école.

 

Minnanna fait du rangement, puis pose une bassine de linge sale sur sa tête, calée sur a capitala, ce qui lui donne un port de reine. Parvenue à la rivière, elle lave le linge à genoux derrière une pierre lisse et en pente qui trempe dans l’eau courante.

Il sera étendu sur les buissons pour sécher, et récupéré dans la soirée.

 

C’est l’heure de préparer a brinnata, la bouillie de son que le cochon attend impatiemment dans son purcili. Minnana y ajoute les restes des repas et autres reliefs.

Quand il sera bien gras, Minnana et la mère, aidées de quelques voisins, procéderont à son abattage. Il sera recouvert de fougère séchée mise à feu, celle que Minnana a cueilli en été et préparé en vue de brûler son pelage.

Puis il s’en suivra de longues journées de travail pour préparer la charcuterie maison qui sèchera pendue au plafond de la cave. Sciappa di lardu, salami, figateddi, panzetta, salcici, lonzi è prisutti.

 

En saison, elle se rend au jardin familial là-haut près de la rivière, à une demi-heure de marche. Elle pioche, bêche, bine, sème, arrose, récolte et transporte sur son âne les précieux et délicieux légumes pour nourrir la famille, aidée aussi par les enfants quand ils ne sont pas à l’école.

 

La mère, bien que surchargée par la gestion de l’épicerie et la fabrication du pain se charge de préparer le repas du midi.

 

Enfin, le soir venu il faut préparer a cena, la soupe de haricots, patates, poireaux, carottes et une belle tranche de pancetta, suivie d’une tranche de fromage et des noix du jardin. Pendant ce temps, la mère fait ses comptes et les enfants font leur devoirs sans espérer aucune aide possible car la mère et Minnanna ne parlent que le corse.

 

Vite on débarrasse la table car par ces soirées d’hiver, la veillée n’attends pas : Les voisins arrivent un après l’autre, il est temps de réactiver le feu pour rôtir une partie des châtaignes (i fasgioli), pendant qu’une marmite cuit l’autre partie (i baddoti), en vue de la veillée qui s’annonce, rythmée par les histoires de mazzer , que Zi Petru, en spécialiste réputé, se fera un plaisir de raconter.

Quelques verres de vin, puis avant de partir, on déguste la crème de cacao, liqueur que toute bonne maison se doit d’offrir à ses visiteurs.

 

Les enfants eux sont couchés. Les adultes ne vont pas tarder à se glisser dans les draps blanc de leur lit, posés sur une housse de toile rêche remplie de feuilles séchées de maïs en guise de matelas, et surmontés d’une épaisse couverture de laine de brebis qu’il a fallu laver à la rivière, puis carder, filer…

 

Bona noti. Demain sera un autre jour…

 

Dumè Bighelli

Novembre 2020

    

     

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