[ Écrire pour JP Santini ] Paul Milleliri - Lettre à Jean-Pierre

   

Jean-Pierre Santini, l’écrivain-éditeur est emprisonné depuis le 10 octobre sous le régime de la détention « préventive ». Contre l’arbitraire et pour servir de chambre d’écho à l’émotion partagée par de très nombreux auteurs de Corse ou d’ailleurs, Le Nouveau Décaméron ouvre ses colonnes.

   

  

   

Cher Jean-Pierre,

Mes premiers mots entendus en venant au monde furent des mots d’amour. Ils furent prononcés, en corse, par ma mère. Puis relayés par mes grands-mères : zia Marianghjula di Burivuli et zia Santina di Sotta novu. Totalement illettrées mais non démunies de bon sens, elles avaient dans des habits noirs d’un éternel deuil une humilité mâtinée de dignité à tous crins. Une façon de vivre en ignorant la langue française qui, aux yeux des non indigènes, tenait d’une intolérable irrévérence. J’ai appris à parler à leurs côtés. Et, j’aurais pu, avec force fautes d’orthographe, écrire ces lignes en corse. Mais il m’a semblé qu’en écrivant en français, ma seconde première langue, l’Administration ne serait pas mise dans l’obligation d’avoir recours à un traducteur. Démarche citoyenne, notons-le bien, du meilleur des alois, dans le but d’éviter des frais inutiles. Je pouvais tout autant, par politesse, ne pas utiliser une machine à traitement de textes. Mais, de même que Dura lex cède par trop souvent devant des intérêts très privés, que devient la politesse forcée à céder le pas face aux doigts gourds d’une main qui tremblote jusqu’à produire une bouillie – troisième âge – en guise de calligraphie ?

Du bas de mes 82 ans, bousier actuellement sur le dos, je ne peux qu’imaginer ce que doivent être les épreuves que l’on t’inflige au quotidien. Mes connaissances en univers carcéral sont purement livresques. Exception faite de quelques jours de taule récoltés lors de mon service armé. Séances où, le plus clair (façon de parler) de mon temps se passa à nettoyer des WC à la turque où Erdogan n’était en rien responsable. Philosophie de tinettes et influence du milieu ambiant j’y vis une mise à l’épreuve de mes fonctions d’hygiéniste diplômé. Tâche, à bien réfléchir, plus noble que ceux qui me l’imposaient : des intellectuels dorés sur tranche sûrs de punir un esprit frondeur ; dangereux car meneur en puissance. Au fond, Jean-Pierre, outre un mutuel attachement à notre île nous avons aussi ce point commun, pas si noir que ça mais indélébile, sur nos CV respectifs.

Si je te parle tant de moi c’est parce que je ne sais pas trop comment en venir à ce qui me tient à cœur. Il faut dire et quoiqu’en pensent les puissants qu’il n’est jamais facile de se présenter en solliciteur. D’autant que je ne suis pas croyant. Pour ne rien taire, il y a si longtemps que je ne me suis pas agenouillé au pied d’un maître-autel,  ou aux pieds de tout autre maître, que je ne sais plus prier. Mais mettant à profit mon droit d’aînesse je vais donc te le dire tout à trac : Jean-Pierre, renonce définitivement à mettre ton existence en danger en t’imposant une grève de la faim !

« La vie est une vieille culotte soutenue par les bretelles de l’espérance », a dit l’humoriste. À corps défendant,  « à l’insu de ton plein gré », tu es de cette étoffe indispensable à la confection de ces bretelles. Même si elles ne semblent être utiles qu’à soutenir un oripeau à peine digne de cacher ce que les premiers anatomistes appelaient les parties honteuses, elles sont là, fidèles au poste, vestales d’une l’espérance future. Or, tu le sais, les jeunes ont besoin de croire en leur avenir. Qui pourra témoigner, leur faire part d’un vécu souvent douloureux, leur montrer qu’ils se doivent de prendre leur destin en mains, nourrir leurs espoirs sources de vie ? Qui sinon des femmes et des hommes comme toi avec, pour seule arme, la capacité, le talent, d’aligner des mots pour lutter contre ceux qui, peu comptables de la vie d’autrui, alignent sur leurs échiquiers et leurs chéquiers, des plans et des menées liberticides et, par effet collatéraux, mortifères ?

En disant tout cela je ne n’ai pas l’impression d’être un hérétique passible au minimum d’être brûlé en place publique. Ni de commettre une quelconque forfaiture. Pas même si je dis tout haut, avec conviction que je suis heureux de t’avoir rencontré et d’avoir débattu avec toi au cours de diverses réunions littéraires. J’ajoute que j’éprouve un indéfectible respect tant pour l’écrivain que pour l’homme.

  

                                               T’abbracciu. À prestu si spera. 

                           

                                                                Paulu Santu Milleliri.

  

     

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