Le poème au pied de l'échelle - Noël Casale

En homme de théâtre, Noël Casale décrit la scène actuelle, une pièce douce-amère, éloignée de la comédie…

  

  

LE POÈME AU PIED DE L’ÉCHELLE

 

 

« Nous sommes encore vivants, dit l’un de nous

assis dans la pénombre : nous savons nous y prendre.

 Sur ces fortes paroles

 il y eut une longue pause »

Hans Magnus Enzensberger, Le Naufrage du Titanic.

 

 

 

Il était une fois un clown qui, durant toute sa vie, avait fait rire des millions de gens.

Un jour, il décida de créer un nouveau numéro afin, non plus de provoquer leurs rires mais, chose bien plus rare et difficile, de leur offrir un instant de joie.

Ce nouveau numéro consistait en ceci : disposer, sous une pleine lune formée d’une outre remplie d’eau, une échelle, se rendre tranquillement au pied de cette échelle, regarder longuement la lune, puis le public, en souriant.

Cela ne déclencha non seulement aucune joie ni, bien sûr, aucun rire, mais une colère qui, de ville en ville, se répandit bientôt dans toute l’Amérique du Nord.

Le chapiteau se vidait sous les huées le temps du regard vers la lune et il revenait au sourire de déclencher, au mieux, des rires jaunes, des quolibets bien sentis et mal placés et au pire, des « Remboursez ! Remboursez ! » suivis d’injures, de crachats et, au fil de la rumeur de ce scandale qui précédait son arrivée dans chaque ville, des tomates trop mûres et des douzaines d’œufs pourris.

Cet homme mourut bien des années après, seul, oublié, ruiné et, comme Humphrey Bogart, d’un million de whiskies et d’une indisposition passagère.

Je tiens cette histoire d’Henry Miller, qui l’a longuement racontée dans son livre Le sourire au pied de l’échelle.

 

Au sujet de la joie, confinés depuis près de six semaines, nous sommes aujourd’hui comme ces disciples de François d’Assise qui, dans le premier des Fioretti di San Francesco filmé par Roberto Rossellini, lui demandent, après une journée d’hiver de marche en montagne, sous une tempête de pluies glacées et de vents fous, à la recherche d’un bol de soupe – « Francesco, dica, che cos’è la gioia ? / Dis, qu’est-ce que la joie ? ».

 

Au quarantième jour d’un déluge d’informations, de mille millions de bons et de mauvais mots, d’images animées ou pas, de dessins, de larmes, de rires, de malades et de morts – oui, qu’est-ce que la joie ?

 

Le clown qui souriait, je le vois souvent revenir parmi nous ces jours-ci, se rendre sous sa lune, au pied de l’échelle, avec sous le bras Le naufrage du Titanic de Hans Magnus Enzensberger et nous improviser, à partir d’une phrase de ce livre, d’une voix infiniment douce, comme d’un souffle propre à atteindre et à pénétrer « la très fine oreille de l’esprit » (Wallace Stevens), une sorte de poème qui commencerait ainsi :

 

Quel truc fantastique, cette épidémie !

Elle apporte une preuve supplémentaire de la justesse des thèses de Karl Marx et de Vladimir Illitch Lénine.

Elle invite à relire (ou du moins, à feuilleter) des livres d’Albert Camus, Boccace, Daniel Defoe, Alexandre Pouchkine, Antonin Artaud,… etc. et à se demander si elles sont finalement – ces thèses de Vladimir et Karl – si justes que ça.

Elle passe toute la journée à la télé, nous offre un spectacle sidérant qui ne fait pas relâche le lundi soir !

Elle fournit un thème aux poètes (les vrais, les faux, les entre-deux) qui pensent aussi, comme il se doit, aux réfugiés syriens, aux migrants, aux palestiniens,… etc.

Elle confirme qu’une guerre véritable n’est pas en cours contre elle, mais contre tout ce qui, depuis quarante ans, aurait pu nous en épargner (les services publics de la santé, par exemple).

Elle ouvre probablement ainsi la voie à un avenir meilleur.

Elle redistribue les cartes.

Elle révèle non seulement l’ignorance d’un grand nombre de réalités humaines trop humaines chez les responsables, mais aussi une passion de cette ignorance jusqu’au sommet des États.

Elle accroît l’impopularité de bon nombre de ces responsables.

Elle calme un temps le jeu de l’offre et de la demande et ne déstabilise peut-être pas tant que ça notre unique système économique (comment savoir).

Elle questionne nos rapports au monde animal et à l’habitat sauvage depuis Neandertal.

Elle libère le littoral, campagnes, forêts, montagnes,… etc. d’humains peu humains.

Elle ne confirme pas, contrairement à ce que disait William Shakespeare, que « le monde entier est un théâtre », mais bien plutôt un gigantesque café du commerce.

Elle efface bien des sourires.

Elle incite à réfléchir à ce qu’a dit récemment Jean-Luc Godard : - « Je pense que ce serait à la fois plus simple et plus avantageux que les gens se parlent un peu moins ».

Elle révèle par le body language de nombreux responsables qu’au quarantième jour de confinement, en France, la partie est perdue et que la désillusion y sera peut-être aussi profonde qu’en mai 1940.

Elle nous gonfle (soyons francs) souvent la poitrine et les yeux de larmes.

Elle ravive des passions tristes.

Elle nous rappelle que, selon Rainer Maria Rilke, « une catastrophe est la première strophe d’un poème d’amour ».

 

Entracte…

 

Bastia, 24 avril 2020

  

  

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