Encore un petit moment avec vous… - Marina Fondacci

Marina Fondacci plonge dans la mémoire des mondes familiaux passés, de Corse, de Paris et d’Afrique. Si loin, si près…

  

  

Encore un petit moment avec vous…

 

1978 – Paris. La permission de Noël

J’ai treize ans, Noël approche, la maison tout entière est suspendue à cette nouvelle, elle met de l'espoir et une certaine fébrilité en chacun de nous. Ma mère est rentrée différente du dernier parloir, son regard où se rallume une petite flamme c'est déjà comme un feu de joie au milieu de nulle part, oui je crois bien que c'est ça, elle est partie "nulle part" depuis cet après-midi-là... perdue dans ses pensées et dans ses cigarettes chaque jour plus nombreuses. On me protège... mais je sais bien que tout a basculé depuis. Au début, tout n'était que chuchotements, pleurs étouffés, portes à demi-fermées, conciliabules familiaux dont on me tenait à distance. Mais dans la confusion de ce brouhaha douloureux, je me suis invitée au détour des couloirs et des conversations secrètes, assemblant les pièces du puzzle. Guettant le mot au vol… le mot « prison ». Depuis, toute leur vie est rythmée par les lettres, les parloirs, les questions et l'attente. Depuis, il y a la honte de ma mère silencieuse et prégnante. Depuis, le mercredi et le samedi sont devenus sacrés. Elle se fait belle ces jours-là. Et depuis, nous cochons les calendriers. Mais Noël approche à grands pas cette année-là...

C'est sûr, il sera parmi nous, et tout est différent ! Même le téléphone sonne autrement, il est celui qui porte la joyeuse nouvelle, celui qui sonne le rassemblement. Nous serons dix, nous serons quinze, nous y serons tous !  C'est comme si la longue table de repas en bois ramenée d'Afrique, celle où chacun s'attable depuis des mois pour lui écrire, n'avait pas de fin. Après les mots prison, parloir, braquage, avocat, j'apprends le sens du mot permission.

Ce grand frère derrière les barreaux je ne l'ai partagé qu'avec ma petite camarade de l'école des Filles. Fleury-Merogis s'est invité dans notre vie, et un peu dans la sienne. Après l'école nous rentrons goûter, avant cette nouvelle mission : poster ses lettres.

Je peux tout lui dire, je le sais. Des années plus tard, elle m'écrira à quel point nous étions pour elle passionnants, une opportunité de voyage, la découverte d'un autre univers qui la distrayait d'une vie plus close et plus étriquée, pensait-elle, chaque fois qu'elle franchissait notre porte. Au fond, dans cette cour d'école de région parisienne, j’ai bousculé son univers lisse et sage, à l'instant où je pris sa défense contre une horde minable et moqueuse qui s'abattait sur elle. Elle devint mon amie de Paris pour le reste des années à venir. Mais pour l'heure, je partageais avec elle l'annonce de ce moment tout particulier : la permission de Noël. 

Je n'ai pas le souvenir de Noël triste chez nous, mais celui-ci est empreint d'une dimension particulière, tout est plus fort, jusqu'au sapin qui est plus grand. Une petite frénésie s'est emparée de tous, elle converge dans le même sens, elle allège l'atmosphère, elle s'est glissée partout dans la maison, et jusque chez les autres, les cousins, les oncles, les tantes, c'est à qui pourra être là, à qui appellera pour lui parler.

De cette nuit-là est restée une photo de nous cinq que chacun garde précieusement. Et le souvenir d'un moment inoubliable, fait à la fois de joie, d'impatience, d'appréhension enfin... celle du retour à Fleury. Je ne sais plus qui l'avait ramené le lendemain. Je revois cet emballage de parfum " Habit Rouge" de Guerlain, il ne l'a plus quitté. Et si je ferme les yeux un instant je suis à nouveau sur ses épaules... j'ai bien mis un instant avant de me lancer à sa rencontre, une petite gêne passe par là sans prévenir... Ce que j'aime c'est les voir tous les trois, Pierre, Jean-Yves et lui, assis sur ce mur devant l'immeuble. Puis, dans la cour ensoleillée, c'est mon tour, mon instant de gloire. Comme avant, tout est revenu, Jean-François s'est tourné et accroupi, je suis là-haut seule avec lui, oui, comme avant. Quand je retouche terre il y a sa main dans mes cheveux, « papa et maman m'ont dit que tu travailles bien, je leur ai fait de la peine... ils comptent sur toi ». Voilà, je crois que ce sont à peu près ces mots-là. C’est en tout cas ce que j'ai retenu...on compte sur moi.

  

Les liens sacrés

La fratrie est pour moi le lieu des apprentissages de la vie, elle est favorisée par une forme de liberté dont j'ai pleine conscience aujourd'hui, une liberté qui s'incarne dans ces merveilleuses vacances corses qui ont rythmé ma vie jusqu'à mes dix-sept ans. Nous étions un groupe dans le groupe, une famille dans la famille, et nous avons porté au cercle large la contamination de cette joie de vivre même si elle cachait, comme toutes les autres vies, chagrins et difficultés, ce qui dominait c'était une puissance de vie, et j'avais le privilège d'y être abritée et protégée par une affection inconditionnelle pour la petite dernière. 

 

D'abord, ce fut Palneca. Ma grand-mère maternelle nous y guettait chaque année, depuis le départ à Bangui jusqu'à l'arrivée à Paris. Comme j'ai aimé voir préparer ces valises-là ! Les voyages étaient déjà une fête, autoroute, train, bateau... Le rituel était toujours le même au débarquement. La montée de la gare d'Ajaccio, le café sur la place Abattucci. Puis l'ultime route vers le village. À cet endroit précis où la route se resserre bordée par les arbres qui se penchent au plus près, mon pouls chaque fois s'accélère... l'arrivée est toute proche, c'est une apothéose. Bientôt tous les repères sont là... l'odeur particulière de la maison, les blouses et le chignon de mamie, les draps fleuris... puis le village, les chemins jusqu'au fleuve, les camarades, les miens et les leurs... le monde des grands m'attire, aiguise ma curiosité, et nourrit mon imagination. Quelquefois, c'est aussi Bastia, chez Pépé et Mémé... quelques jours pour les voir si nous n’avons pas la place de les faire venir à Palneca.

Là-bas c'est différent, je n'y ai jamais eu le temps d'y construire des amitiés. 

Mais je descends le boulevard Graziani jusqu'à la Place St Nicolas auprès d'un personnage farfelu, attachant, et aussi distrayant qu'un livre ouvert, mon grand-père paternel. Une chose le tracasse... je choisis les cornets-surprises avec l'étiquette bleue, celle des garçons. Mais je trimballe aussi partout mes deux poupées. Peut-être bien que je voudrais être tout à la fois ! Tout connaître... parfois dans ma tête je suis une princesse, parfois je suis un chef indien. Ce que je ne veux surtout pas, c'est m'ennuyer. Et puis il y a ce petit coin de plage. Mon arrière-grand-mère maternelle est originaire de cette région baignée par la mer. Elle est très vieille, elle l'est assurément, mais plus encore dans mes yeux d'enfants. Alitée dans cette chambre au plancher qui craque, nous descendons la visiter. Il faut grimper l'échelle en bois, et soulever la catarazza pour arriver jusqu'à son univers, dans cette maison de Pila-Canale où la chérit ma grande tante. C'est la plus jolie petite vieille que je connaisse. Fine, le regard étiré et vif, sous son petit bonnet, les pommettes saillantes. Cette visite-là est aussi un rituel. Sa voix douce qui roule. Cette immense affection qui l'entoure est sans aucun doute la première racine de mon attachement pour les anciens de la famille, mais aussi la première pierre d'un schéma familial où les vieux seront toujours partie intégrante de nos vies. Minanona ne parle que le corse, dans la chambre j'observe les quelques photos qui entourent son lit, il y a là les personnages du tout début de mon histoire. Quelque part, dans un de ces cadres, est accrochée la toute première aventure romanesque... je le sais, je le sens. Ce sera ce visage : celui du grand-oncle Jean. Son seul fils. De ses cinq enfants, il reste trois sœurs dont ma grande mère. Mais l'heure est à la baignade, descendre jusqu'à la plage et s’enivrer de jeu, de cris, de vagues. Ce pèlerinage pour visiter l’arrière-grand-mère, ils le font tous. Tous les cousins germains de ma mère passent là s'acquitter de leur affection à chaque séjour corse. Ils sont comme les doigts d'une main, élevés comme des frères et sœurs, et dans l'idée de se tenir les uns les autres. C'est cela le cercle élargi, contaminé par notre joie de vivre. Ceux-là et quelques autres, qui ont tout partagé, les joies, les privations, les bals et les deuils. À Paris, ils raccrochent chaque maillon de la chaîne, elle les conduit chez nous, chaque week-end comme une ronde, notre appartement de banlieue accueille leur attachement. Puis vient l'été et l'autre ronde. Tous aussi descendent vers la plage. Dans cette vie-là on ne peut pas se sentir seul, on n’est jamais abandonné. C'est cet ancien petit port de pêcheurs qui verra naitre la fougue et l'insouciance de toutes nos adolescences.

 

Le personnage romanesque familial que j'attendais n'a pas tardé à venir jusqu’à moi. Il est arrivé de la façon la plus extraordinaire qui soit pour faire écho à mon imaginaire d'enfant. C'est un film, au sens propre, qui le pousse sur la scène du flash-back familial et me renvoie à cette silhouette masculine dans un cadre de la chambre de mon arrière-grand-mère. Papillon sort au cinéma en 1975, adaptation d'un livre écrit en 1969 et qui a déjà fait débat. Débat dans le monde littéraire, et débat en famille, mais je suis alors trop petite. La sortie du film relance les discussions familiales, et je suis tout ouïe... L'auteur du livre, ancien bagnard, y retrace sa vie et ses évasions. La polémique démarre vite et la part autobiographique est contestée. Il sera démontré qu'il s'est attribué les actions de plusieurs autres, compilant les histoires de chacun pour en faire son bouquin. Au milieu de ceux-là, le frère de ma grand-mère, l'oncle Jean. Les bandits du haut Taravu débarquent dans ma vie, escortant avec eux l'ombre de l'injustice qui frappe ainsi à la porte d'une famille sans histoires... Mon frère aîné est parti voir le film avec mes tantes. Au retour, la soirée s'anime d'une vie que je n'ai pas connue... Un grand-oncle s'est planté au milieu de notre salon, a partagé notre repas, évolue dans les volutes des cigarettes jusque tard dans la soirée. Est-ce-que lundi elle me croira, lorsque dans un coin du préau je lui raconterai ? Comment concevoir qu'un berger fit plus de vingt ans de bagne pour un bandit sans foi ni loi ? S'évada plusieurs fois, pour finalement finir sa peine, épuisé et malade ? Rentra chez lui pour reprendre une vie auprès des bêtes, et entreprit une demande de réhabilitation comme un dernier sursaut d'honneur à offrir à ses sœurs et sa mère meurtries. Comment comprendre autant de tragédie sur un seul être... jusqu'à cette lettre du Ministère de la Justice arrivée tout juste quelques mois après sa mort comme une dernière ironie. Je me couche et j'imagine les mains qui ouvrent ce courrier officiel que nul n'attendait, comme j'imagine ce mélange de satisfaction et d'infinie tristesse à sa tardive lecture. De cet oncle, il ne nous reste que cette histoire incroyable, quelques témoignages de sa bravoure et de sa bonté que des gardiens de bagne originaires de la région ont pu livrer à ceux qui l'attendaient, des lettres sobres et pudiques écrites à ma grand-mère à l'abri d'une boîte en carton. Une fille est née quelque temps après son retour, elle mourut jeune, comme si Dieu avait décidé que rien ne devait persister de cette âme-là. Elle vint pourtant, dans cette autre partie du siècle, se glissant dans les pages d'un livre et finissant sur grand écran. L'été d'après j'ai prêté plus d'attention à la silhouette du cadre accrochée sur le mur, ce regard tendre et las sous la casquette. Il y a un chien près de lui, fidèle compagnon de ses derniers jours de vie solitaire, il l'a accompagné dans la tombe, mort quelques heures après lui. J'ai dix ans. Comme dans cette chanson de Souchon… « je vais à l'école et j'ai dix ans... si tu m'crois pas tu vas voir ta gueule à la récré... »

À présent, tous sous le charme du bord de mer, ils louent une maison qui surplombe la plage où nous nous retrouvons tous joyeusement. Le temps de construire ces trois maisons côte à côte. Partout, ils choisissent de persister à unir leurs vies. Ce sera le cadre merveilleux des prochaines vacances, un nouvel ancrage pour abriter toutes les vicissitudes des générations à venir. Ma tante n'a pas eu d'enfants, elle a privilégié la réussite sociale. Chacune des naissances du couple prolifique que forment mes parents est sans aucun doute un petit bonheur répondant à cet ultime manque. Sa maison du bord de mer sera la nôtre, elle la bâtit et nous l'animerons... de nos rires, de nos disputes, de nos fugues et de nos amitiés, de quelques-uns de nos drames aussi. Le pilier central de ce tendre remue-ménage, c'est encore et toujours elle : ma mère, comme un aimant vers qui tous convergent.

  

1925/1950 - Leur jeunesse

Elles sont si différentes... un amour inconditionnel construit pourtant sur tant d'opposition. Sur cette photo d'après Libération, éclat de joie et ode évidente à la liberté, tout est si criant de vérité. Des silhouettes qui se détachent en noir et blanc sur l'image arrêtée d'un moment émerge tout ce qui les unit, et tout ce qui les distingue. Elle naquit la dernière elle aussi, un 25 février 1933, dans la maison familiale. Sept années la séparent de cette sœur au caractère affirmé, à l'esprit indépendant, un brin impétueux. Et neuf autres d'un frère aîné qui joue le rôle de père. De père, elle fut privée avant même de voir le jour, mort des suites des gaz de la Grande Guerre. Sur cette photo, ils sont là tous les trois au milieu d'autres, célébrant la fin d'une seconde guerre. Son frère, droit et fier dans son costume militaire, sa sœur qui occupe tout l'espace, au premier plan d'une envolée de joie, élégante et piquante. Il faut lever les yeux pour trouver les longues jambes puis les nattes, la posture du corps comme en retrait, et l'air grave. Ses douze petites années empruntées et timides sont posées sur ce mur. Tandis qu'elle travaille sans relâche auprès de sa mère, sans se plaindre jamais, cette sœur originale et impétueuse se soustrait à l'ingratitude des corvées. Elle rêve, lit, fume aussi, et fait preuve d'esprit. Elle se sauve pour danser et se teint les cheveux, elle tient tête. Elle s'amourache d'un homme marié et s'affiche à ses côtés... À l'ombre de cette forte personnalité qui s'impose, la jeune fille va éclore doucement sans jamais prendre conscience de sa beauté. C'est pourtant bien son sourire incroyable et ses jambes interminables qui marquent une génération de garçons lorsque c'est enfin son tour d'aller danser. Cette sœur particulière n'accompagnera pas vraiment ses balbutiements de jeune femme, tout entière concentrée sur son destin elle s'applique à tracer son sillage. Ça n'est pas un manque d'affection, non, c'est juste une ambition, un défi qui ne peut s'encombrer des complexes et des doutes d'une jeune sœur. Il lui faut exister, partir et découvrir le monde, s'affranchir, se rapprocher irrémédiablement de la liberté. Une liberté qui a un prix : la bataille de la réussite sociale. Ce qui la retient encore là c'est cet amour fou et controversé.

Il faut une force de caractère pour assumer cet amour, certes partagé, mais tellement subversif. Elle n'en manque pas. Mais cet homme-là ne rentre pas dans les projets d'évasion à la conquête du monde... son monde à lui est ici, enraciné, sans doute prisonnier aussi de responsabilités familiales qu'il refuse de fuir. Cette toute jeune femme qui n'a pas craint de se déclarer à lui il l'aime comme un fou. Mais il n'est pas à la hauteur de sa liberté d'esprit, de sa modernité, de son exigence. Et Paris rôde chaque jour un peu plus autour d'eux. Paris qui devient son rival. Tout est devenu trop étriqué, elle lit les lettres du grand frère, des cousins, des camarades, les tout premiers expatriés de sa génération, qui arpentent déjà la capitale et y posent les jalons d'un autre avenir. Si Paris n'est pas pour lui, il sera pour elle. Elle ira mettre sa main dans celle de son frère aîné... elle tourne le dos à l'impossible dilemme, le cœur déchiré, mais vaillant. Elle en est sûre, ils reviendront faire la fierté de cette mère dont labeur et droiture sont les seuls remparts à une vie difficile, cette mère qui n'a rien abandonné aux épreuves, cette mère qui ne s'autorise aucune fantaisie. Elle veut tout cela à la fois, la réussite et une vie palpitante, comme dans les livres qu'elle dévorait au détriment du lavoir, de la couture et des bêtes...

Tandis que les aînés sont partis à l'assaut de l'administration française, ma mère s'apprête à descendre au collège. Ajaccio tend les bras à ses pas de jeune fille, c'est une plus petite aventure, c'en est une quand même. Au village, en plus du jardin et des bêtes, le rez-de-chaussée de la maison est dédié au commerce, un petit bazar où l'on vend des cigarettes entre autres choses. La nuit, la machine à coudre avale tissu et fil... Marie-Simone n'aura rien à envier aux Parisiennes, ni Marie-Séraphine aux Ajacciennes. De magnifiques photos en témoignent que je ne me lasse pas de regarder. Ma mère est si jolie dans son petit ensemble couture, de ce pas élancé qui se jette à la conquête du Cours Napoléon... Elle loge en pension chez une petite parente, rue Comte Baciocchi. Un jeune garçon blond nommé Félix partage ce nouveau quotidien citadin. À dix-sept heures, le rendez-vous palpitant de la promenade du Cours Napoléon avec ses camarades est devenu son grand voyage à elle... Enfin, elle aussi a quelque chose à conquérir !

À Paris, la vie s'est organisée entre Corses. Cousins, amis, ils partagent l'exil, s'entraident et s'entraînent les uns les autres. Mon oncle est entré à la Poste, ma tante à la Sécurité sociale. Les lettres arrivent régulièrement, sobres et affectueuses. Les petits présents aussi parfois. Chacune d'entre elles témoigne de l'immense tendresse que Jeannot porte à sa petite sœur, de son souci pour cette enfant dont le cœur, il le sait, est trop grand. Il sera toujours là pour protéger celle qui n'a pas connu son père. Discret, unanimement respecté, il tardera à construire sa vie d'homme. Si peu de choses ont filtré de ses rêves, de ses envies, de ses tourments. Il est une référence pour tous. Pour Antoine, le jeune cousin, plus particulièrement. Ceux-là sont au Maroc où la précédente génération a déjà ancré sa vie professionnelle. Antoine est aussi proche de Jeannot que sa sœur Mimi l'est de ma mère. Mimi est pour elle une autre sœur, plus démonstrative, elle le demeurera jusqu'à la fin. À Rabat, Antoine s'est lié d'amitié avec un grand jeune homme aux airs de Carry Grant. Il lui parle de la Corse, des retours sacrés au village. Ensemble, ils entreprendront l'École d'Ingénierie. Il a hâte de lui présenter ses cousins corses de Paris. Elle travaille, elle observe, et comprend tout. Le mérite et les concours internes : c'est le chemin des bureaux d'en haut. Les premiers retours au village en vacances d'été elle sait aussi que l'éloignement géographique ne résout pas tout des tourments de l'amour. Elle retourne parfois à ces bras virils, à la sensualité ombrageuse qui guette le retour de la jeune femme affranchie. La géographie physique et familiale aura pourtant le dernier mot d'une histoire impossible et tourmentée, quand le Maroc arrivera jusqu'à Paris...

  

1951/1962 - Un couple s’élance

L'internat de l'École Normale regorge de futures recrues masculines qui arpentent le Cours et ses bistrots pour se distraire des heures d'études. Ça n'est pas lui qui la rencontre le premier. Les deux frères bastiais ont intégré l'école à la suite l'un de l'autre. Originaires de Balagne, ils sont extravertis, créatifs, et charmeurs. Michel fait partie d'un groupe d'amis passionnés de théâtre, on lui présente ma mère. Elle aime beaucoup ce garçon volubile et plein d’esprit, y a-t-il eu autre chose de la part de l'un ou de l'autre ? D'avoué ou d'inavoué ? Sans doute pas, mais je me suis posé la question. Mon père entre très vite en scène, quand il croise son frère avec ses camarades : il veut savoir qui est cette jeune fille qui l'accompagne et il veut la connaître. Cet homme cristallisera toute sa vie de femme. Il est beau garçon, cultivé, séduisant, entreprenant. Il en abandonne sa fiancée du moment. Tout à coup, elle devient le centre du monde de quelqu'un. Tout à coup, elle est la plus belle, elle, l'orpheline de père qui doute tant, la pupille de la Nation qui cache au fond d'elle une petite honte. De cela, elle nous parlera très tard, dans les dernières années de sa vie, avec une émotion à tordre le cœur, comme si la petite fille en elle n'avait jamais vraiment guéri.

À vingt ans, ma mère attend son premier enfant. Cinq années plus tard, ce sont déjà trois garçons et une petite fille qui courent dans ses jupes. Mon père a occupé son premier poste à Bastia, puis est venue l'affectation à Palneca. Il y devient un personnage central de la vie collective. Il apporte modernité et créativité dans ce coin reculé de montagne. L'enseignement le passionne, et est ici un challenge. Son talent vient de ce qu'il est méthodique et ludique. Faire aimer l'école... une vraie présence se dégage, une forte autorité aussi. Une des lettres de condoléances les plus touchantes que nous recevrons au décès de notre mère écrit ceci : « Nous n'avons jamais oublié cette jeune maman pleine d'allant et d'énergie qui ensoleillait notre village de sa gaieté et de sa générosité au tout début des années soixante »... Cela résume bien la réalité d'un couple rayonnant et chaleureux qui cristallise toutes les sympathies. Mon père, intégré et choyé dans l'univers familial et amical de sa jeune épouse, panse sans aucun doute les blessures d'une enfance bastiaise très pauvre, auprès d'un père au caractère difficile. Cette vie au village est un autre atout pour ma mère, bien qu'elle l'ignore encore... elle la protège du démon de la séduction qui se réveillera au gré des changements de vie. Les tâches quotidiennes de la maison l'accaparent, mais elle aimerait aussi être utile ailleurs et autrement. Depuis sa toute petite adolescence, les occupations ménagères lui ont volé déjà tellement d’heures ! Alors quand l'occasion de remplacements ponctuels à la Poste d'un village voisin se présente, elle découvre avec plaisir et application l'autre monde, le monde du travail. Frère et sœur continuent leur périple parisien, avalant échelons et concours. Ils n'ont pour l'heure ni enfants ni conjoints officiels. Les quatre petites charmantes têtes font leur joie quand ils rentrent pour les vacances. Les longues soirées d'été sont animées des récits réciproques de ces vies bien différentes. Est-ce-que ce confinement, certes très affectueux, ne commence pas à devenir étouffant ? Le monde s'agite et frémit partout, chacun se dessine des aventures économiques et sociales hors de l'île... pourquoi pas eux... ? Au bal du quinze août, ils s'élancent sur la piste de terre, mon père est un très bon danseur, dans ses bras tout est possible... Des pas de tango élégant et fougueux, un joue-contre-joue rythmé comme peut l'être l'Afrique qui s'éveille....

Il est peu probable que la liberté et le mordant de ma tante Simone n'aient pas trouvé d'écho dans d'autres passions lors de cette période parisienne d'où aucun secret intime n'a filtré... jusqu'à l'arrivée des compagnons du Maroc. Avec son frère, ils ont mis en commun leur tout premier pécule pour acheter cet adorable petit appartement.  C'est la première pierre de la réussite. Ce sera l'adresse de toutes les retrouvailles. Emblème de leur destin parisien commun, il est à ce jour toujours propriété de la famille. C'est donc au douze de la rue des Moines qu'Antoine, fraîchement rentré de Rabat, rejoint ses cousins pour la soirée de retrouvailles. Le cercle parisien se complète, s'agrandit, et s'y joignent les amis des amis. Carry Grant, le compagnon d'études, finit donc par franchir la porte des Corses de Paris, ceux-là mêmes dont il a tant entendu parler ! Elle est plus âgée que lui de cinq ans. Une petite silhouette brune et fine, une taille et un esprit de guêpe. J’ignore lequel des deux fut attiré le premier par son contraire... mais l'adoration qu'il eut pour elle jusqu'à la fin de ses jours et sa propension à toujours répondre à ses désirs est sans doute un élément de réponse. Jacques est Auvergnat, il vient d'une famille bourgeoise peu expansive, ou la rigidité d'un père militaire a tracé les contours du cadre. Cette jeune femme velléitaire venue conquérir Paris depuis son île lointaine est une merveilleuse aventurière qui bouscule les règles. Peu importe l'écart d'âge, la différence de milieu social, il lui construira un piédestal.

L'Auvergne ne fera pas le poids. La Corse dans ce qu'elle a de plus complexe et de plus solaire l'engloutira tout entière à travers cette femme. Malgré les quelques soubresauts du choc des cultures, malgré quelques timides tentatives de résistance, la Méditerranée ne le rendra jamais plus vraiment à ses origines. L'idée se précise, sous la forme des contrats de coopérations. On débat en famille, on se renseigne, on discute aussi sans doute de longues heures dans le tête-à-tête du couple. Partir et pourquoi pas, comme les autres, relever le défi d'une progression sociale et financière. On épluche les propositions de contrats en Centrafrique. Des compagnons de l'École Normale y sont déjà. L'excitation le partage aux hésitations, aux dernières petites peurs. Une période d'essai s'impose, la solution est de ne pas partir avec tous les enfants dans un premier temps pour mieux s'assurer.

C'est donc décidé, on organise la répartition de la garde des petits, ma grand-mère maternelle ne peut seule en assumer la charge. Les deux aînés, Pierre et Jean-Yves, partent pour Bastia, tandis que les deux autres resteront à Palneca. Si la période d'essai est un choix raisonnable et judicieux, pour eux quatre c'est un double déchirement. À l'absence des parents s'ajoutera le manque les uns des autres. Ils n'ont jamais été séparés, et la première expérience d'abandon se porte sur eux par cet appel d'un continent inconnu et lointain... Pour Jean-François, le plus jeune des trois garçonnets, c'est une punition, un séisme. Il ne mange plus beaucoup, reste collé à Josiane, sa petite sœur, et ne joue plus que distraitement. Quand la nuit vient, les grands yeux verts magnifiques qui font l'admiration de tous s'emplissent de larmes. Un chagrin silencieux qui occupe toute la chambre, le début d'une colère aussi. Le jour, si un avion passe dans le ciel, il rêve qu'elle s'y trouve. Il veut qu'on lui rende la voix douce, la main tendre, l'odeur du gros savon jaune qui monte de son petit chemisier à pois quand sa tête s'y appuie. Il veut aussi ses deux compagnons de jeu et de chamaillades. Il veut les jeux de cartes paternels, il en espère jusqu'au retour de sa voix parfois trop sévère.

Bien sûr c'est un dépaysement incroyable, une autre vie, un autre rythme dominé par la langueur du climat. Il faut abandonner certains repères pour en apprivoiser de nouveaux. Mais il en est un qui demeure même jusqu'ici : on se regroupe entre Corses. Les premiers arrivés guident les pas des nouveaux venus et ainsi les amitiés se nouent. La famille et les enfants lui manquent... mais quelque chose de léger et grisant murmure à son oreille qu'ici ils peuvent être heureux. Elle découvre la maison simple mais agréable, puis, avec gêne, le confort du service domestique. Il faut que voisins et nouveaux amis insistent sur cette "norme culturelle" pour qu'elle finisse par se départir d’une certaine retenue. Bien sûr, elle est consciente que ce sera une aide précieuse pour leur famille nombreuse, et une chance d’avoir du temps pour se réaliser à son tour professionnellement. Son personnel de maison sera toujours choyé et respecté, elle ne peut pas le concevoir autrement. Les tenues des femmes sont un foisonnement de couleurs, les incroyables coiffures tressées arpentent les formidables marchés de fruits plus exotiques les uns que les autres, les jambes nues à la peau noire soulèvent la poussière des routes de terre. La fête est partout, on chante et on danse à tout moment et n'importe où. Elle est fascinée par ces enfants accrochés partout, tanguant dans le dos ou sur le ventre de mères qui ondulent de la ville aux champs.

À Palneca, c'est devenu trop long. Il a attrapé la main de sa petite sœur et ils sont déjà à la sortie du village, les pas dans ceux de l'autre sur le bas-côté de la petite route sinueuse que le printemps réveille. L'affolement de Zia Mariola fédère toutes les attentions, ils étaient pourtant là sur les marches, mais aucune des deux têtes brunes n’émerge ni des rues du village, ni des maisons voisines. Une petite armée se lève, à qui à pied, à qui en voiture, pour retrouver les deux petits fugitifs. On perd du temps à chercher partout où ils aiment jouer et passer... comment imaginer qu'ils ont entrepris pareil pèlerinage ? La petite fourgonnette du pain sort lentement du virage en épingle, le soleil est plein feu sur le pare-brise. Les deux bambins s'écartent, épaule contre épaule, c'est imprudent de la part des parents de les laisser si près de la route... dans le rétroviseur il cherche du regard la présence adulte, quelque chose cloche. D'un rapide demi-tour, il est à leur hauteur, ils ont entre quatre et six ans. À présent, il les a reconnus : « Où allez-vous ainsi tout seuls ? » La réponse est déconcertante et touchante, elle incarne tout le manque des uns pour les autres, « On va à Pila-Canale voir s’il y a nos parents ». Ce sont cinquante kilomètres qui les séparent du village de l’arrière-grand-mère, là où tout le monde va rendre visite à l'ancienne. Qui sait ? Ils sont peut-être là-bas et il suffit de les y rejoindre...

C'est un début de sévérité qui les accueille sur la petite terrasse, mais elle s'évanouit très vite au récit de l'homme qui lui porte ce soulagement de les serrer contre son tablier. Il n'y a pas eu beaucoup de place pour les atermoiements dans la vie de Mariola, parce qu'à la peine il fallut très vite substituer la lutte du quotidien. Mais elle sait très vite que la douceur est la seule réponse qui vaille. Elle a bien vu l'humeur qui s'assombrissait, l'appétit qui baissait, chez le garçonnet. Consoler de l'absence... Elle a alors cette idée tellement jolie, presque poétique, d'une distraction qui marquera le souvenir de mon frère pour longtemps puisque, à des années de là, il me décrira ce moment alors que nous roulons tous deux pour accompagner ma grand-mère vers sa dernière demeure. Quand il descend l'échelle en bois, Mamie est penchée sur le gros bol jaune où elle coupe les morceaux de canestra avant d'y verser café et lait chaud. Il esquive la table, tentant de rejoindre la petite chaise au coussin rouge près de la cheminée, mais elle a déjà attrapé sa petite main. Du regard, elle lui indique la petite coupelle chapeautée d'un couvercle et lui-même recouvert d'un torchon. C'est la cachette improvisée de la surprise qui récompensera son appétit... elle veut tellement qu'il remange comme avant. Le temps est suspendu entre ce bol fumant de café au lait et le torchon usé d'où il lui semble percevoir quelque frémissement. Elle sourit quand la petite tête plonge dans le bol. Il a rempli sa part du marché, et le torchon glisse sur la toile cirée : sous la cloche à fromage grillagée, un oiseau qui dort replié sur ses ailes, un oiseau attrapé rien que pour lui, un trophée gracieux et inattendu.

À Bastia, les deux autres petits garçons se languissent aussi. Pour Mémé "nounours" (Annonciade), leur présence est une bouffée de fraîcheur et de vie. Elle est la gentillesse incarnée. Son plaisir est d'emmener les deux petits aux commissions, chacun dans une main. Elle vérifie que les cheveux soient bien peignés et s'élance dans les rues en bonne compagnie. Avec Pépé, ce sont les promenades sur le vieux port et la grenadine place St Nicolas. Les bistrots c'est son univers, il y est encore garçon de café. On joue aux billes tandis que le monde se refait en terrasse avant la reprise du service. Quand enfin arrive la bonne nouvelle… Dans la chambre, on termine de remplir la petite valise de cuir rigide. Ils voient bien qu'elle est un peu triste, Jean-Yves détourne la tête, il a un peu honte de la surprendre les larmes aux yeux tandis qu'elle plie le dernier petit tricot de corps blanc. Ce qui serait merveilleux c'est de pouvoir l'emporter elle aussi. Un jour, il aura une voiture et il viendra la chercher... il la portera aux commissions pour que ses bras ne portent plus les lourds paquets, et même il l’emmènera à la mer. Pierre quant à lui passe régulièrement sa tête blonde à la fenêtre. Un mélange de sentiment envahit chacun d'eux.  

Comme pour Simone, le village a donné à mon oncle Jeannot sa part d'amour contrarié. L'objet de son premier vrai tourment ne fut autre que sa cousine Julie, fille d'une cousine germaine de sa mère. Après ce renoncement, il a laissé passer le temps sans que plus rien ne transparaisse de ses aventures ou rencontres féminines. Puis enfin, une petite jeune femme blonde : Palneca a plus d'un tour dans son sac, traversant Paname pour lui rendre le visage et le sourire familier de la camarade du village. Partie très jeune auprès de sa sœur aînée pour la capitale, si elle conserve un attachement certain pour ses racines, Jeanne aime la vie parisienne et y évolue avec aisance. Elle a intégré le métier de la banque, elle aussi appliquée et soucieuse d'assurer l'avenir. C'est encore la ronde des Corses de Paris qui la met dans les pas de danse de mon oncle. Le lien évolue, il aime sa jolie voix cristalline, et désormais elle est à son bras. Le voici de retour à la mi-juin pour ses congés d'été, au bar du village on disserte et on partage la tournée du soir. Quand l'homme passe le porte-cigarette au coin de la bouche, les voix se taisent et les têtes se détournent. Jeannot a déjà quitté le bout du comptoir pour arriver sur lui. D'une main ferme, il repousse l'autre hors du bar jusqu'à la place de la fontaine. Nul ne s'interpose, chacun sait déjà... La casquette vole sous la force du coup qui arrive sans aucun espoir de riposte. À terre, il baisse la tête dans la chaleur de midi. C'est une bonne chose de faite. Demain, il ira récupérer les deux bambins chez leurs grands-parents paternels comme promis. Au petit matin, il descend dans le pantalon impeccable que sa mère a plié sur son lit avec application, il a retroussé les manches de la chemise en popeline. La fillette a vite fait de sauter sur ses genoux et il l'y accueille avec tendresse et taquinerie. Cette image lui sied bien et la ramène à son espoir de mère : elle a hâte qu'il construise sa propre famille, c’est son seul fils, celui qui transmettra le nom. C’est un homme bien, de cela elle a su s'acquitter. À présent que sa situation est stable, un mariage et une famille sont dans le juste ordre des choses.

   

Fin juin 1962 - Les retrouvailles

Ils rentrent avec tant de choses à conter ! De quoi alimenter les toutes proches soirées d'été ! Dans l'avion, il la trouve belle et touchante avec sa blouse bleu pâle, tout animée de son impatience maternelle à serrer à nouveau les enfants contre elle. Au fond, ces quelques mois furent parfois comme la lune de miel que ni l'enchaînement des naissances ni leurs moyens financiers n'avaient permis. Il la revoit dans l'église du quartier bastiais, il entend le murmure de leur acquiescement mutuel dans la lumière qui traverse les petits vitraux. Et aussi la peur des responsabilités qui arrivent si vite sur eux ! Ils avaient tout juste eu le temps d'être des enfants qu'il fallait être parents... Le voyage va être long, mon père s’endort la tête penchée sur la blouse bleue. À peu près au même instant, à Bastia, Pierre et Jean-Yves grimpent fièrement dans la Dauphine beige de leur oncle.

Il est assez difficile de décrire et de faire partager la diversité des sentiments qui animent ces deux journées de la fin du mois de juin 1962 pour chacun des personnages : les parents sur le retour, les grands-parents bastiais rendus à leur petite solitude, les quatre enfants à qui cette journée va tout rendre d'un seul coup. C’est à n'en pas douter un ballet d'émotion allant des rires aux débuts de larmes, d'impatience contenue et d'agitation, ce sont les pas des enfants qui vont et viennent dans leur danse à nouveau synchronisée sur le parquet. C'est une petite appréhension aussi, cachée dans l'incommensurable attente de l'un d'entre eux. C'est enfin tout le village qui sait que le couple sera là dans quelques heures. Comme pour la si jolie anecdote de l'oiseau sous la cloche, mon frère me décrira plus tard ce sentiment qui a paralysé tout à coup l'élan des retrouvailles tant attendues.

Nous parlons à bâtons rompus ce soir-là de 1990, comme chaque fois qu'il éprouve l'impérieux besoin de rentrer dans les méandres du lien parental. Il y a si souvent cherché les raisons de son extrême sensibilité, celle qui lui vole son sommeil sans prévenir, celle qui met la peur dans son ventre de ne pas être qui il faut, là où il faut... Notre mère arrive demain pour les vacances scolaires, elle passera quelques jours à Ajaccio avant de rejoindre Porto-Pollo où notre grand-mère abrite les dernières années de sa vie. Ce sera chez lui ou chez moi, peu importe puisque nous partageons la même joie de son séjour ! Il me redit combien elle lui manque, comme elle lui a toujours manqué. À présent, le lien entre la Corse où nous vivons nos vies d’adultes et St Maur où elle termine ses années de préretraite, est symbolisé par ce coup de fil quotidien qu'il lui passe autour de dix-huit heures trente. Il confesse à quel point il aime être seul quand il l'appelle, et je le perçois comme un tête-à-tête enfantin, un besoin exclusif tout droit venu de la petite enfance. Tout-à-coup, il m'entraine dans cette journée où je n'étais pas... La voiture se gare le long du mur de pierre, sous ce cerisier que nous avons tous démuni régulièrement au gré de notre gourmandise. Une agitation immédiate et fébrile s'empare de la maisonnée. Il suit le mouvement. Mais chez lui, quelque chose est différent. Ma mère est là, magnifiquement souriante, de ce sourire qui ouvre tous les cœurs même les plus résistants, posée sur la route dans une nuée de joie, de bras qui se tendent et d'embrassades. Il ne s'est pas élancé comme les autres... il la dévisage, envahit par ce sentiment indescriptible qui le cloue au sol. Est-ce l'impossibilité d'exposer son amour pour elle à la vue de tous ? Le ressentiment des longs mois sans sa chaleur ? La petite gêne des gestes affectueux interrompus un moment ? Il en manque un auprès d'elle... on crie son prénom pour l'inciter à rejoindre l'instant des effusions, mais elle voit bien ses yeux qui se baissent, le rouge qui monte aux joues, les talons qui se tournent pour remonter en courant vers la chambre. Il lui faudra réapproviser l'épaisse chevelure brune de sa main tendre, réintroduire l'assurance de son affection maternelle dans les immenses yeux verts. Mais comment pourrait-elle savoir que des dizaines d'années plus tard il me décrira cette scène avec tant de précision émotionnelle échappée de ses cinq toutes petites années et débordant sur sa vie d'homme. J'ai bien sûr très envie de l'avoir avec moi pour son petit séjour ajaccien, mais c'est chez lui qu'elle doit être. Je prétexte une question pratique et le lui suggère, je sais que le garçon de cinq ans est bien plus fort en lui, à cet instant, que l'homme adulte.

J'adore regarder toutes ces photos de groupe qui débordent de boîtes cartonnées et autres albums... c'est un voyage délicieux que je peux décider de faire chaque fois que l'envie m'en prend. Ce soir, ce sont celles des ballades au col de Verde, où celles prises sur les majestueux rochers où l'on partage la fraîcheur du fleuve. Il s'en dégage un parfum de fougère mêlé d'immortelle. Ou bien alors ce sont celles-ci où les sourires s’échangent au-dessus de la toile cirée d'où monte l'odeur du café. Cette propension à ne jamais être seuls foisonne sous mes yeux, en noir et blanc ou en couleur légèrement passée pour me dire à quoi ressemblent les petits moments de bonheur simple. Je tombe sur celle où les grands-parents bastiais se tiennent devant la maison commune de Palneca, heureux d'être parmi tous, heureux d'avoir gagné une fille. Entre eux, Jean-Yves appuyé tout contre Annonciade, ou la réciprocité d'une tendresse. D'elle j'ai gardé très longtemps une petite carafe en délicate porcelaine qu'elle m'avait offerte pour compléter mes jolies dinettes de poupée.

  

1972 - Mémé, le chagrin d’un père

Tout à coup, j’ai huit ans... et je suis à nouveau transportée dans l'entrée de l'appartement St Maurien à l’automne 1972. Le téléphone a sonné de bonne heure, la voix de ma mère, qui a décroché, se fait grave et basse... je l'entends qui vient chercher mon père jusqu'à la chambre. Il se lève précipitamment et je comprends que quelque chose est arrivé. Mon pyjama de coton encore alourdi de sommeil, je les rejoins pieds nus. Mais pas un mot ne sort de la bouche de mon père, il sanglote dans son peignoir mal noué. Son chagrin me donne envie de me sauver, c'est une immense impudeur que d'y assister. Il ne parvient ni à parler ni à raccrocher l'appareil sur lequel il s'est plié, je ne veux pas voir cette peine-là et me cache contre le mur du couloir. Je n'avais encore jamais vu mon père pleurer. C'est ma mère qui détache le combiné de sa main pour le poser, émue et décontenancée. À présent, je sais que même les adultes craignent de perdre leur mère.

  

Été 1962 - Les anecdotes

Ma mère a retrouvé le logement de la Maison Commune et y défait les bagages africains. Ils vont être nombreux à venir là les retrouver dans les jours à venir et avant le grand départ définitif pour Bambari. Tandis qu'elle s'y affaire à réorganiser le quotidien, fenêtres grandes ouvertes sur les hauts pins, Jeanne, la fiancée de mon oncle, prend plaisir à emmener les petits diables en promenade. Ces enfants la projettent dans ses rêves d'avenir auprès de Jeannot. Elle emporte toujours avec elle son appareil photo. Elle et Antoine, le jeune cousin germain qui deviendra mon parrain, seront pour toujours les formidables paparazzi de notre vie. Nous leur devons tant de merveilleux instants fixés à jamais sur pellicule ! Quand elle retourne à la vie parisienne, elle envoie à chacun les souvenirs qu'elle a fait tirer sur papier, accompagnés de quelques mots joliment tracés. Ces petits courriers précieux ensoleillent les hivers longs de Zia Mariola.

Ils sont tous là, auprès de Mamie dans la pièce qui fait aussi fonction de commerce. Lorsque la silhouette de Jérôme se pose dans le rideau de fil de l'entrée. Sous la casquette familière, la trace bleutée du coup. Il n'est pas un méchant homme, mais une âme faible dominée par le jeu et la boisson. Ma mère ressent un petit sentiment de peine, mais elle le sait que la correction était nécessaire et méritée. Ma grand-mère accepte les excuses qu'il est venu présenter. L’affaire est désormais définitivement close. Lorsqu'il retourne à la rue du village on évoque bien sûr l'incident qui a conduit au châtiment... mon oncle félicite ses neveux et s'amuse de cette scène décrite par ma grand-mère.

Me la voici à mon tour contée par Pierre, mon frère aîné, un autre soir d’échanges nostalgiques : les enfants sont encore dans la chambre au-dessus lorsqu'il entre pour acheter ses paquets de tabacs. La voix de Jérôme monte à l'étage, tout à coup plus forte et plus colérique. Pierre est le plus grand et le plus à même de passer la tête dans l'escalier. Il est question d'une dette de cigarette qui s'allonge et n'est jamais honorée, ma grand-mère tient tête. C'est là qu'il voit partir la gifle, claquante sur la joue tendre de Mariola. Les trois têtes sont à présent à son secours, criant et invectivant l’homme qui tourne déjà les talons. Jean-Yves empoigne alors le pot de chambre en métal bleu et le bascule à la fenêtre qui surplombe la porte, la douche d'urine sera la première punition. L'histoire fait le tour du village. Des mois plus tard, le tout premier jour de son retour, mon oncle inflige la sienne.

   

Pâques 2020

J'arrive à ces lignes de mon récit un week-end de Pâques 2020 peu ordinaire et pourtant si plein de silence et si plat... dans un scénario digne d'un de ces sujets de rédaction de classe de collège qui me revient très précisément en mémoire « Vous êtes projetés en l'an 2050, imaginez et décrivez un événement qui s'y produit »... De l'imagination j'en avais eu alors pour rafler une très bonne note. Mais dans la réalité du quotidien de 2020, aucun d'entre nous, de par le monde tout entier ivre de sa compulsion économique et aveugle d'une prétention dominante de la nature, aucun non, n'avait rien envisagé de cela.

Nous sommes donc au vingtième jour d'un confinement des populations qui touche simultanément des dizaines de pays. Nos sociétés, soumises par une chose minuscule et invisible qui traverse l'air et se pose au hasard sur nos poumons, ont basculé, contraintes et forcées de se mettre à l'arrêt pour se protéger. Venu de Chine, qui domine à présent le monde hyper productif dans lequel on s'est engouffré sans mesure, le Covid-19 a passé les frontières et on en meurt un peu partout.

La Corse n'échappe pas à la règle. Le 11 avril 2020, il est impossible d'incarner plus concrètement le proverbe de « Noël aux tisons, Pâques au balcon »... Le balcon de mon appartement ajaccien est en effet le seul coin d'où je peux apprécier la paradoxale quiétude de l'atmosphère de ce début de printemps et le ciel incroyablement bleu. Totalement rendu aux oiseaux, imperturbable de ce qui se trame au-dessous de lui, il a gorgé de soleil sa majesté mystérieuse comme pour mieux nous narguer de notre enfermement. Pour tromper ce cloisonnement, je n'ai plus qu'à faire dans ma tête la rédaction à l'envers : retourner à mes fêtes de Pâques d'antan, dans ma vie d'avant Covid.

  

Nos Pâques d’antan

Les fêtes Pascales sont indéniablement liées au village de bord de mer. Une période qui demeure le premier pas du retour vers la Corse avant les grandes vacances d'été. Réputé depuis toujours pour ses deux journées de fêtes qui attirent la visite de toutes les régions alentour, c'est le moment de l'année ou le village sort avec impétuosité de la torpeur dans lequel il sommeille le reste de l'année, à l'exception des fabuleux mois d'été.

En quelques instants, tout n'est que jeu, merendella, manège, bal, musique et rencontres ! On s'y croise et s'y recroise durant quarante-huit heures de fête. Une tradition que chacun retrouve avec élan, des familles entières s'y rejoignent. Quelques jours avant le départ, ma mère m'emmène dans cette jolie boutique qu'elle affectionne, c'est un petit rituel voué à mettre dans la valise une ou deux jolies tenues pour l'occasion, et c'est déjà une joie. Elle reconnaît mon goût et ses compliments me font tellement plaisir ! Lancée dans son envie touchante de me combler, la note grimpe... il faut trier et alléger un peu la sélection. La tenue constituée du petit pantalon blanc aux poches arrière rebrodées et de la blouse fine et légère est pour moi une priorité absolue... c'est ma tenue de soirée pascale. Je sais exactement comment je vais basculer gracieusement la blouse légèrement élastiquée sur mon épaule... Nous rentrons, gaies comme deux pinsons, Dieu comme j'aime quand elle est gaie et détendue ! J'avais bien remarqué les sabots à petits talons... ils auront raison de mon argent de poche quand je cours les acheter la veille du départ.

J'arrive à Porto-Pollo, rêveuse mais, un brin plus conquérante, j'ai eu quatorze ans en octobre. Nous avons fêté Pâques si souvent ici. Et plus tard, entraîné nos propres enfants dans l'odeur des barbes-à-papa et autres beignets, dans les sursauts du bruit des jeux de tir et dans un mélange de musique disco et de tango. Combien de manèges forains ont tourné, inscrivant dans le ciel cette façon particulière de fêter la commémoration de la résurrection de Jésus. Je regarde avec tendresse ces trois maisons, du point de vue le plus haut de la résidence... Je réalise comme elles se suivent, dans un quasi-alignement. Et je me dis que même cette architecture en pente douce vers la mer, comme une suite de dominos, résume leurs vies et les nôtres. D'en bas ne monte plus le même tumulte festif, les mémorables parties de poker où certains gagnaient leur fortune ou perdaient leur chemise, ne se jouent plus au fond des bars, mais sur téléphone. Le temps a flétri le grand cirque de Pâques comme les visages... Mon cœur se serre : dans la maison du milieu, l'ami du Maroc, son audacieuse princesse corse, et la jeune fille de la rue Comte Baciocchi tournent en rond autour de tout ce qu'ils ne savent plus, c'est l'injuste dernier tour de manège que la vie leur a porté.

  

  

  

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