Aux Résédas - Paul Milleliri

Une nouvelle de Paul Milleliri : la vie à l’asile pour personnes âgées n’est ni triste ni gaie, elle a déserté. Le mieux sera de trouver une sortie honorable.

  

  

Aux Résédas

 

Les vieux ne parlent plus
Ou alors seulement parfois du bout des yeux
Même riches ils sont pauvres

Jacques Brel

 

 

Goriot…

Qui, le premier, l’avait surnommé ainsi ?

Plus personne Aux Résédas ne pouvait le dire. Certains, récemment arrivés, pensionnaires, aides-soignantes, infirmières, pensaient même, en toute bonne foi, qu’il s’agissait là de son véritable nom : Goriot. Père Goriot. M’sieur Goriot, pour les plus polis.

Lui, savait qu’il avait un autre nom. Un, bien à lui. Autrefois connu et respecté dans toute la région. Mais pourquoi le clamer ? Ou, simplement le dire ? À quoi bon ?

M’sieur Goriot, père Goriot, Goriot… Au fond, à tout prendre, sans en tirer gloriole, il en tirait bénéfice. Il sortait de l’anonymat ambiant. Il n’était plus ce camembert générique délaissé sur l’étagère la plus basse d’un supermarché de seconde zone ; mais bel et bien un A.O.C authentique.

            « Le travail rend libre. » Proclamaient cyniquement les nazis à l’entrée du camp d’Auschwitz.

          « Les Résédas : Maison de retraite. 50 chambres », annonçait coquettement un panneau à l’entrée de l’établissement. Sans omettre de vanter : « Son confort, son parc, son équipe médicale qualifiée ».

            « Sa mort lente », avait ajouté un plaisantin.

            « C’est moche d’écrire des choses pareilles. Vous-vous rendez compte ? »

Le graffiti choqua longtemps les dames bien-pensantes. Et plus d’une en évoquant les faits se signaient encore pieusement.

L’affaire avait agité l’eau du bocal. Il en allait de la réputation des Résédas ! Une direction outrée avait diligenté une enquête. En pure perte. Entre l’ignorance des uns, le sens de l’Omerta et les troubles mnésiques des autres, les investigations ne pouvaient aboutir. Un temps, les soupçons s’étaient portés sur lui, Goriot. Mais l’infirmière major avait fait remarquer qu’on ne l’avait jamais vu lire un livre ou simplement le journal. D’ici à ce qu’il soit illettré et trop honteux pour l’avouer ?

Comment savoir ? Alors qu’il n’ouvrait jamais la bouche ! Dans le doute, ils avaient franchi le pas et l’avaient catalogué analphabète et inoffensif.

 

Pour finir, environ un an après pareil esclandre, Renaudie, « un qui buvait de trop », plus imbibé que de coutume de sa liqueur aromatique de prédilection, avait fini par confier qu’il était l’auteur des propos outrageants tenus à l’encontre des Résédas. Le « directeur-gestionnaire-économe » avait saisi le prétexte pour signifier son renvoi à un tel pensionnaire hors normes. D’autant plus volontiers que monsieur Renaudie au meilleur de sa forme avait pour habitude de clamer à la ronde dans le salon parloir : « Ici c’est pas les Résédas, c’est Les Résidus ».

Personne ne regrettait son départ.

            « C’était un individu… », confiait horrifiée madame Pietrera pensionnaire et pipelette d’élite du lieu. Avant d’ajouter sur le ton de ces confidences destinées à être divulguées :

            « Une nuit je l’avais même vu sortir de la chambre de la Comtesse ! »

Personne non plus n’avait jugé utile de présenter des excuses au père Goriot, injustement soupçonné.

La Comtesse, dame bien décatie, papillonnait encore et toujours dans ses années folles. Sans jamais parvenir à oublier une jeunesse plus que folichonne. Pour le reste, poudrée, charbonnée de rimmel, triple couche de rouge à lèvres et double menton, mousseline, capeline, ombrelle, elle poursuivait un éternel monologue en prenant Goriot à témoin :

            « Alors Pierre-Emmanuel, un homme splendide, a dit au sommelier… Mais vous ai-je déjà parlé de Pierre-Emmanuel, cher monsieur ? »

Il opinait du chef ou faisait un léger mouvement de dénégation. Les signes importaient peu. Ils ne se trouvaient là qu’à point nommé. Pour un fugace temps de pause. Juste pour relancer la narratrice ; le ronron en sourdine d’un moteur rassurant, apte à vous empêcher de penser.

Les choses auraient pu encore suivre leur cours sur ce rythme si le vieux docteur Martinet, membre fondateur des Résédas et, accessoirement, chargé de veiller à l’état de santé de ses ouailles, n’était passé de vie à trépas. Un infarctus du myocarde l’avait ravi à l’affection des siens et à l’équipe dirigeante de la maison de soins. Restait à trouver un repreneur de ses parts dans l’affaire. En attendant, un jeune médecin remplaçant assurait la surveillance médicale des Résédas. Il avait bien fallu lui présenter les pensionnaires. Un à un.

Venu le tour de Goriot, le médecin avait avoué sa perplexité.

            « Jamais vu un cas semblable ! Manifeste t-il des épisodes de violence en alternance à des crises d’angoisse ?

            - Non docteur.

            - Des épisodes de mélancolie, alors ?

            - Pas plus.

            - Qu’en pense sa famille ? »

La major avait levé les yeux au ciel.

            « Je vois. Les visites s’espacent ? »

Pour toute réponse l’infirmière avait eu une grimace.

            - J’imagine… Et pour le reste, intégration au groupe ? Participation aux jeux ? Acceptation des petites tâches ménagères dans un but thérapeutique ? 

            - Non monsieur, rien de tout cela.

            - Oui, Oui, Oui… Le poireau, en somme. Là où on le repique il prend racine !

            - Pas tout à fait docteur, chaque jour il fait plusieurs fois le tour du parc. Il émiette du pain à l’intention des pigeons…

            - Mais toujours aussi solitaire ? Et toujours sans parler ? Pas même aux pigeons ? Mouais… Au vu d’un tel comportement je doute que l’on parvienne un jour à l’extraire de son ghetto mental. »

L’infirmière fut forcée d’en convenir.

Ce fut là, lors de cette première visite médicale, tout l’intérêt que lui porta ce jeune médicastre imbu de sa personne.

Et pourtant, il fallait bien admettre les faits. Tels que présentés. Le médecin n’avait pas tort. Qu’était-il d’autre, lui, Goriot, sinon un vague rameau à demi desséché marcotté, un jour, parmi les Résédas ? La transplantation remontait à cinq ans. Dans le mois qui avait suivi la mort de Maryvonne, son épouse… Une souris grise aussi menue qu’active qui s’était éteinte un petit matin, veilleuse à bout de souffle, à bout de flamme, sans bruit aucun. Par peur de déranger. Comme à son habitude.

Elle lui avait donné Jean-Louis, seul héritier du nom. Un brave garçon. Mais pas un garçon brave. Un prototype breveté dépourvu de toute personnalité. Sa sœur, Emily, de deux ans sa cadette, avait un caractère autrement trempé. Elle possédait plastique et charme mis aux services de ses ambitions et d’un grand entrepreneur en maçonnerie. Depuis, elle roulait en Porsche, partageait son temps entre Cannes, Paris, son club de bridge et ses amants. Des hommes plus jeunes qu’elle.

Maryvonne, il l’avait connue dans le quartier de la gare Montparnasse. Débarquée de son Val de Saire, elle était bonniche dans un hôtel, rue de l’Arrivée. Lui était OS à la RATP. Ils avaient unis leurs salaires de misère. Ils s’étaient aimés tout à leur bonheur d’humbles. On peut être heureux dans la gêne. Un matin, pas plus pluvieux que les autres, il avait décidé de rentrer au pays et fait son maigre baluchon. Maryvonne avait suivi son seigneur et maître. Sans protester. Sans dire tout haut ce qu’elle oser à peine penser tout bas. Tout ce qu’elle éprouvait à l’idée de sa déportation. Mais, avait-elle voix au chapitre ? Hélas non. Cependant elle avait toujours pleinement assuré sa part d’ouvrage. Et bien plus même. Sans rechigner. Sans jamais une plainte. Sans plus jamais revoir sa Normandie. Quarante-cinq ans après, à l’heure du dernier souffle entretenait-elle encore quelque espoir ?

Lui, après avoir exploité la vigne paternelle, avait agrandi son domaine à force de travail, de persévérance et d’une roublardise redoutable et respectée comme telle sur les halles et foires aux vins. Fortune faite, il envisageait toute autre chose qu’une retraite à la maison Les Résédas et un placement sous curatelle simple.

 

Ce jour-là la comtesse était en veine de confidences.

            « Vous ai-je déjà parlé du baron Monserrat-Llorca ?

Sans attendre une réponse qui de toute manière ne serait jamais venue, elle poursuivit :

            - Quel bel homme ! J’ai connu Luis-Carlos à Buenos-Aires où il était attaché d’ambassade. Séduisant à damner une sainte ! Et je ne suis pas une sainte, je vous le concède… Et quel bon danseur, aussi ! Il m’a initié au tango. Et à bien d’autres choses encore, dit-elle avec un petit rire qui se voulait mutin, tout en tapotant de son éventail le coude de Goriot. Nous nous sommes revus à Montevideo. Quinze ans plus tard. Il était toujours aussi fascinant. Et moi toujours incapable de résister à son charme. Il est mort l’année de la déclaration de guerre. Je vous parle de La Seconde, bien sûr, ajouta-t-elle par coquetterie. Non sans préciser les circonstances de la fin de Luis-Carlos, arraché à cette vallée de larmes, dans une chute de cheval : « Un accident de polo… » 

            « Le temps est un cruel chasseur d’images du bonheur. Ne trouvez-vous pas, cher ami ? »

Elle s’était abîmée dans ses rêveries. Au sortir de son absence elle reprit en le fixant de ses yeux étonnamment bleus.

            « Savez-vous, Hippolyte que vous me rappelez Luis-Carlos ? Pour autant, je ne saurais dire pourquoi. Le profil, peut-être… »

Pour la vieille dame, au gré d’évocations rabâchées, il pouvait être tour à tour, Hippolyte, Gontran ou Édouard-Charles.

Il se tourna alors vers elle :

            « Comtesse, vous serait-il possible de m’avancer un peu d’argent ?

            - Hippolyte ! quel enfant vous faites ! Vous avez encore passé la nuit à Deauville… Et vous n’osiez pas m’en parler ! Si, si. Ah, ne le niez pas ! J’ai bien perçu votre malaise. Pourquoi tant de retenue ? Mais enfin, Hippolyte, grand fou ! vous n’ignorez pas l’estime et, il faut bien le dire, puisque vous forcez ma pudeur, l’affection que je vous porte. Allons, combien vous faut-il ?

Il haussa les épaules.

            - Ah, beaucoup… Vous avez donc perdu tant que ça ?

Elle fouilla dans son réticule aux mailles d’argent tressées pour en extraire plusieurs grosses coupures soigneusement pliées.

            - C’est tout ce que j’ai sur moi. Mais si vous voulez bien me donner le bras jusqu’à ma chambre, je peux vous signer un chèque. Vous y mettrez votre nom. Ou le nom de l’usurier impatient qui vous tarabuste.

            - Non, merci comtesse. Ces billets suffiront amplement.

            - Comme il vous plaira.

S’étant levé quasiment d’un bond, il s’inclina pour baiser les doigts tendus. Comme au cinéma…

            - Quel charmeur vous faites, Hippolyte. 

Il s’éloigna – toujours comme au cinéma – pendant qu’elle lui lançait :

            - À ce soir ! Pour un drink au club. J’y compte ! »

 

Nanti du viatique emprunté, Goriot quitta ainsi Les Résédas.

Sortir de l’enceinte de ce corral pour haridelles arthrosiques blanchies sous le harnais, n’était ni exception ni exploit. La Direction fermait les yeux sur d’éventuelles petites promenades autour de l’établissement. Elle savait par expérience que les pensionnaires, mus par un réflexe pavlovien, rentreraient docilement au bercail à l’appel de la cloche des repas.

Il avait franchi les limites « autorisées » à petit pas, le dos voûté. Passée la virtuelle frontière, il se redressa et allongea le pas.

Dès lors Goriot ne fut plus.

Atteindre la route nationale lui fut facile. Il alla jusqu’au premier abri bus pour une ligne de banlieue. La desserte étant peu fournie il décida, agacé, de faire du stop en direction de la ville. Après quelques échecs, une fourgonnette s’arrêta :

            « Béziers, ça vous va ?

            - C’est parfait ! Je dois me rendre dans le quartier du marché.

            -Je peux vous déposer Allées Paul Riquet.

            - Ok ! Je ne pouvais souhaiter mieux ! »

Le trajet lui parut plus long que dans ses souvenirs. Le bavardage du chauffeur-livreur n’y était sans doute pas étranger. C’était un causeur. Un de ces moulins à paroles toujours en quête d’auditoire. Avantage indéniable, ce genre de compagnon de voyage ne posait pas de questions. Si ce n’est pour dire, sans attendre de réponse :

            « J’ai raison. Pas vrai ? »

Et c’est ainsi, un 6 mai, Allées Paul Riquet, à Béziers, que l’on perdit toute trace de monsieur Aurélien Fraïsse, alias Goriot, ex-sociétaire et fugueur de la résidence Les Résédas.

Le chauffeur, dernier à avoir vu le vieil homme, témoigna tout faraud. Sans contrainte. Mais rien d’exploitable au gré des enquêteurs.

Le mois suivant, on trouva trace d’avoirs bancaires retirés à Genève, au nom de monsieur A. Fraïsse. En toute légalité, en vint-on à conclure. Du moins conformément à l’interprétation des lois de la Confédération Helvétique.

La comtesse, pour sa part, reçut le semestre suivant, en provenance des îles Caïmans un mandat-carte international bien pourvu. Elle y vit, avec conviction, un arriéré de pension alimentaire que lui devait Hippolyte, son dernier époux.

Les enfants de Goriot, particulièrement remontés, intentèrent un procès contre la Direction de la résidence Les Résédas pour négligences graves.

Le procès traîne en longueur. Les notes d’honoraires des avocats s’allongent aussi.

En l’absence de tout certificat attestant du décès de leur père, les héritiers Fraïsse et consorts, se consument dans l’attente et vouent aux gémonies les failles d’une malencontreuse mise sous curatelle simple.

    

     

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