La légende des Corses

14 x 22 cm - 184 pages

9782905124746
20,00 €
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Un livre où se mêlent contes, légende, mythes et récits pour revisiter l’âme et l’histoire de la Corse.

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Description

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La Corse a hérité d’une Histoire polie par des siècles de tradition orale.
Toutes ses grandes pages furent écrites et réécrites dans le langage imagé des conteurs et des chroniqueurs d’autrefois. Revisiter ces chemins entrelacés de l’imaginaire et du véridique, de la parabole et de la sentence, de la morale et du rêve c’est plonger au cœur même de la Corse éternelle.

Mais attention ! Il faudra savoir cela, monter les chevaux fougueux et courageux, côtoyer les héros sans peur et sans reproches, partir à la recherches des princesses éplorées, affronter d’incroyables démons — mouches géantes et serpents anthropophages -, et d’effroyables Barbaresques venus de nulle part ; il faudra aussi savoir converser avec les animaux doués de parole et écouter attentivement les confessions de Napoléon, Mérimé, Rousseau, Sénèque et autres magnifiques anciens.


Extrait

Il était plusieurs fois, sans doute des milliers et des milliers de fois, une mystérieuse lumière qui, les nuits sans lune, se balançait lentement au-dessus de l’entrée du hameau du Bussu, à Bocognano. On l’appelait le feu follet et elle n’était visible que du hameau qui lui faisait face, celui des Cameddi, à deux kilomètres à vol d’oiseau. Depuis quand ? On ne l’a jamais su, mais le premier à en parler dans un livre (Les Îles oubliées) fut en 1882 l’écrivain et voyageur Gaston Vuillet.

Il arrive de Vizzavona. Il demande son chemin à une vieille femme qui ressemble à une strega, une sorcière. Écoutons-le :

« Tandis que l’étrange guide me contait cette légende, je voyais par intervalles réguliers la lueur fantastique s’élever, augmenter d’éclat et mourir. La nuit était épaisse, je suivis la vieille qui descendait sans bruit à travers la rocaille, je la suivis à la silhouette qui, par moments, semblait s’effacer, à ses toussotements, à ses soupirs. Puis elle disparut tout à coup. J’étais à Bocognano, les lumières de l’auberge brillaient joyeusement dans la nuit obscure.

Je m’assurais, le lendemain, que je n’avais pas été le jouet d’une hallucination. Cette flamme nocturne s’allume vraiment et disparaît ensuite, ce fait a intrigué bien des gens. Mais personne n’a jamais pu déterminer le point exact où la lueur s’élève, car elle s’évanouit peu à peu tandis qu’on approche du village, tandis que de loin on la distingue toujours. Il y a là un phénomène physique qui s’est dérobé aux recherches et que je ne tenterai pas d’expliquer. »

Le village dont parle Vuillet est assurément le hameau de l’Arbaghju, proche du Bussu et donc du feu. D’autres, fort nombreux, en parlèrent aussi. Un professeur continental de sciences qui venait régulièrement au village, rapporta dans la revue La Corse touristique : « Avant la Grande Guerre, un vieillard de 94 ans m’a dit qu’il croyait à l’existence du feu, et que ses ancêtres en avaient toujours entendu parler comme d’une chose extraordinaire ».
Jusqu’à sa disparition au début des années 1930.

« Des témoignages certains et récents mettent son existence hors de doute, confirmait en 1914 Albert Quantin dans son ouvrage La Corse. Sa place a été exactement repérée. Mais elle disparaît lorsqu’on l’approche. Aucune explication scientifique n’en a été donnée ».

On en cherchera plus tard. En 1920, à l’aide de leur théodolite (instrument utilisé par les Ponts et Chaussées pour mesurer les distances entre deux points donnés), deux fonctionnaires effectuent un relevé. Ils visent le feu, obtiennent les lignes de visées à deux reprises, la nuit et le jour, et, à partir de la position de leur mire, localisent le phénomène dans la partie supérieure d’un carré de terre entouré d’un mur. En 1924, un professeur de médecine de Bordeaux et le professeur de sciences établi à Ajaccio, se livrent à des travaux d’observation particulièrement méticuleux.

« La méthode employée, expliquent-ils, est fondée sur l’emploi des signaux de feu (feux de Bengale colorés et fusées). Elle a donné des résultats intéressants. Une première équipe d’observateurs s’est installée dans un endroit découvert de la route nationale, aux Cameddi, la deuxième s’est rendue au Bussu à dix heures du soir. Peu après son arrivée sur les lieux indiqués à la première équipe par une convention spéciale, celle-ci signalait le feu qui restait constamment visible aux observateurs de la deuxième. Ceux-ci avaient d’ailleurs pris soin de s’assurer préalablement qu’aucune lumière ne brillait aux fenêtres des maisons. Quatre feux de Bengale au coin du petit jardin ont permis à la première équipe de localiser le feu mystérieux en haut du carré et non à l’intérieur, comme l’avaient affirmé les observateurs de 1920 ».

Le professeur laisse une description précise du phénomène : « Chaque nuit, mais plus particulièrement pendant les nuits sombres de l’hiver, le feu mystérieux est là, nous inquiétant de sa troublante énigme. Il s’évanouit au clair de lune, réapparaît aux heures obscures et présente une suite étrange d’éclats, de scintillations et de disparitions. Je l’ai observé avec une bonne jumelle à prismes donnant aux planètes un diamètre apparent très sensible. Je n’ai pas obtenu un grossissement appréciable du feu qui se présenta, comme à l’œil nu, avec la forme et les dimensions d’une grosse lanterne à lumière jaune. Cette observation mérite d’être confirmée avec un instrument plus parfait ; mais la plus extraordinaire, la plus fantasque, la plus déconcertante des manifestations du feu du Bussu, manifestation négative, c’est qu’il n’est pas visible de près ».

On émettait des hypothèses, on cherchait des explications scientifiques, on s’attachait en un mot à découvrir la vérité. Lumière émise par des vers luisants due au phénomène de bioluminescence ? Émissions lumineuses provoquées par la décharge électrique dans les gaz raréfiés ? Phosphore provenant de la décomposition d’excréments d’origine animale, d’urine ou d’ossements ? Feu follet dû à un dégagement de gaz, hydrogène sulfuré singulièrement, produit de la décomposition de matières organiques ? Jamais on ne trouva. Mais la tradition orale, qui porte partout le nom de légende…

En des temps très anciens, régnait sur les terres du Bussu un seigneur très autoritaire. Il se voulait, en tout cas visiblement, très pieux et, en son château, hébergeait un moine dont la seule mission était de célébrer la messe et de dire les prières, matin, midi et soir, ainsi qu’au retour de la chasse. Le comte Lazaraghju, c’était son nom, les écoutait dévotement, sans avoir quitté son fusil, agenouillé devant l’autel qu’éclairaient des cierges.

Un dimanche, chassant non loin de son castel, rive droite de la Gravona avec des amis, il s’était attardé à la poursuite d’un mouflon du côté de la Tanneda, sur les contreforts du Migliarellu. Soudain, on perçut un son de cloches, le premier appel de la messe.

« Il faut redescendre si nous ne voulons pas perdre notre messe, dit l’un des invités.
– A Dieu ne plaise, répondit le comte. Poursuivons notre gibier, c’est un bel arghjetu (un beau mâle). Le moine attendra notre retour ».
Un quart d’heure après, de deuxième appel des cloches.
« Comte, rentrons, dit à nouveau l’invité. Il ne faut offenser Dieu…
– Allons donc ! Notre chasse n’est pas achevée. La messe peut attendre une heure ou deux. De toute façon, Frate Antone ne célèbre l’office qu’après s’être assuré de ma présence dans la chapelle.
– Et si vous n’êtes pas arrivé ?….
– Je viens toujours. À mon heure. Il attendra donc mon retour. Comme d’habitude ! »

Troisième appel. Puis le dernier, u chjuchettu. La population du hameau, assemblée devant l’entrée du château, s’impatientait. Cachant comme il le pouvait son anxiété, le moine jetait régulièrement un regard sur le petit clocher où l’aiguille du cadran solaire marquait la fuite inexorable du temps. Et le moment déterminé du jour, midi, heure à laquelle la consécration du pain et du vin n’est pas permise, arrivait. Comment faire ? Commencer la messe et craindre alors le courroux du comte, ou bien attendre et braver la loi de Dieu ?

Il n’écouta que son devoir. Après avoir revêtu ses vêtements sacerdotaux, il ouvrit la porte de la chapelle aux fidèles impatients. Mais à peine avait-il béni ceux-ci et récité l’Introït que le comte et ses amis firent irruption dans la chapelle.

Frappé de stupeur, Lazaraghju ne pouvait en croire ses yeux… Le sang lui monta au visage. Quoi ! Ce triste moine s’était permis d’attenter à son autorité ? Qu’allaient penser ses compagnons de chasse, à qui il avait affirmé que le curé l’attendait toujours ? Cette vexation, ce coup à son prestige et à sa vanité, il se refusait à les supporter.

Blessé dans son orgueil, il donna libre cours à sa fureur. Les yeux fous de colère, il se précipita vers l’autel, tira son épée et frappa sauvagement Frate Antone qui, baigné de son sang, expira sur les marches.

Devant la scène, les fidèles s’étaient mis à prier à haute voix. Il prit alors, tout à coup, conscience de son horrible forfait et de son incroyable offense à Dieu. Il resta là un moment, sans réaction. Puis il s’enfuit à toutes jambes dans une tour de son castel où il s’enferma. Plus personne ne le revit jamais.

Car dans la nuit qui suivit ce crime monstrueux, une très violente tornade s’abattit subitement sur le château, le détruisant de fond en comble dans d’effroyables grondements de tonnerre. La foudre provoqua l’incendie et, quand tout fut consumé, s’éleva du lieu maudit une étrange lumière.

Depuis, chaque nuit, les Bocognanais voyaient, des Cameddi, le « feu du Bussu ». Et ils disaient que c’était l’âme du comte Lazaraghju qui brûlait ainsi, et qu’elle brûlerait jusqu’à la fin des temps.

Depuis 1930, le feu du Bussu a disparu. Cette année-là, des paysans du hameau décidèrent d’aller voir de près la chiostra (enclos où l’on parquait les chèvres pour la nuit). Ils piochèrent sans relâche pour retourner toute la terre, mais sans rien découvrir. Au crépuscule, des milliers de vers luisants montèrent dans l’azur, visibles de près tant il y en avait. C’est ainsi que s’éteignit le feu de Bussu. Mais non la légende.

Détails du produit

Parution
Albiana 2000
Format
14 x 22 cm
Nombre de pages
184
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