Corsica clandestina

12,5 x 21 cm - 144 pages

Nera
9782846981064
12,00 €
TTC

Une tribune s’effondre, meurtrissant à jamais la population insulaire. Enjeux financiers et politiques se sont entremêlés pour écrire l’une des pages les plus sombres de l’histoire contemporaine insulaire. Et lorsque la justice piétine, c’est l’engrenage de la violence clandestine qui prend le pas. Le sang appelle le sang, et l’ombre les ténèbres pour une peinture en rouge et noir d’une société à la dérive.

Description

Extrait

« Pierrot a bien dormi. Pas le moindre rêve, le moindre éveil, le moindre trouble. Cerveau parfaitement clair quand le réveil sonne. C’est son rythme. Il ne dort jamais plus de cinq heures chaque nuit. Quand il lui arrive d’avoir un coup de pompe dans la journée, quelques minutes suffisent – cinq, dix peut être – pour récupérer.

Douche rapide au saut du lit, shampoing malgré le cheveu rare, rite du rasoir dont la lame soulève des petits blocs de mousse onctueuse, after-shave claqué aux joues, déodorant pour les aisselles : la machine est clarifiée, prête aux usages que la vie commande.

Il a prévu une demi-heure pour traverser la ville et parvenir au carrefour de l’aéroport situé à vingt kilomètres vers le sud. Le rendez-vous est fixé à cinq heures trente. Pierrot a enfilé un gros caban anthracite. Il y glisse son arme de poing et son scanner pour le repérage des véhicules de la police. Il s’est couvert d’un passe-montagne qu’il peut rabattre éventuellement sur le visage. La rue Luce-de-Casabianca où donne le bar Damien est déserte. Le jour se lève. La voiture démarre au premier tour de clé. C’est bon signe. Tout est réglé, se dit Pierrot. Il ébauche un sourire de satisfaction. La voie est libre.

Pour rejoindre la rocade qui permet de quitter la ville par le tunnel du vieux port, il prend sur sa gauche la rue Émile Sari. D’instinct, il ralentit pour jeter un coup d’œil sur les trottoirs. Personne. Les devantures des magasins ne sont pas encore éclairées. C’est tout juste si l’on entend, dans le lointain, les camions bennes des poubelles municipales. Au moment de quitter la rue pour aborder le rond-point de la Résistance, une voix l’appelle. Il freine, se déporte sur la droite, se gare sommairement, coupe le contact et attend quelques secondes tous feux éteints. Il tente de repérer l’intrus dans les rétroviseurs. Par prudence, il se tasse un peu sur son siège. Il a porté la main à son P 38.

Son premier contact avec une arme remonte à l’enfance. Il vient d’avoir huit ans. Damien a décroché du mur son vieux fusil. Il a promis d’en expliquer le fonctionnement, d’en raconter l’histoire. Il tient le précieux objet de son père qui l’a acheté à un navigateur dans les années trente. C’est un fusil à chiens. Il utilise des cartouches à broche qu’on ne trouve plus dans le commerce, sauf, paraît-il, dans les régions du sud de l’Italie. À la mort de Damien, Pierrot avait récupéré un petit stock de ces munitions archaïques. Il les conserve précieusement dans un emballage de polystyrène pour éviter qu’elles ne prennent l’humidité. Le grand-père lui avait fait promettre de ne jamais se séparer du vieux fusil. En Corse, les armes c’est la dignité. Elles mettent un terme à l’outrage quand on souffre de l’autre ou de soi-même.

Pierrot a les idées claires. Il sait où il va et pourquoi il y va. Ça ne lui pose aucun problème. Peut-être y a-t-il dans la mémoire des sonorités, des fragments de voix perdues ? L’appel qu’il a perçu la veille dans la rue Émile Sari, qu’il lui a semblé percevoir encore, s’interrompt à la première syllabe, comme un enregistrement tronqué. Il entend « Pier… » et cela fait comme un chuchotement curieusement amplifié. La voix est celle d’une femme. Il a une pensée pour Mammina qu’il n’a plus eu au téléphone depuis deux jours. Il la néglige un peu ces derniers temps mais c’est à cause des circonstances. Il faut être particulièrement attentif. Question de sécurité. Pour l’heure, il est urgent que le destin s’accomplisse.

Pierrot remet son moteur en marche. Passé le rond-point de la Résistance, il s’engage sur la rocade, prend la direction du tunnel et accélère pour rattraper un peu le temps perdu.
La mort n’attend pas. »

(Corsica clandestina, chapitre 55, p. 86-88)

Détails du produit

Parution
Albiana 2004
Format
12,5 x 21 cm
Nombre de pages
144
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