Sarrola 14-18

Un village corse dans la Première Guerre mondiale

17 x 24 cm - 488 pages

Thèses
9782846982733
25,00 €
TTC

Essai d’anthropologie historique. La Corse et la guerre 14-18. Le village de Sarrola.

Description

 
Quatrième de couverture

La guerre de 14, celle que l’on dit Grande, fut celle de toutes les démesures. La première en tout cas en son genre, celle qui ouvrit au son du canon le siècle le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité.

Ses millions de morts, son incroyable cruauté en pleine euphorie moderniste, l’invraisemblable déviance du Progrès vers l’industrie de la mort, son bruit, sa fureur, modifièrent radicalement l’ensemble des sociétés, des économies, des cultures occidentales.

Celles-là même qui se glorifiaient d’être les plus élevées dans la Civilisation…
Comment de ce petit point bien éloigné des lignes de front, de ce village de Sarrola Carcopino en Corse, pouvait-on espérer mesurer l’impact de la déflagration ?

L’auteur, reprenant inlassablement les lambeaux de matériaux, traquant les amnésies, révélant des champs de recherche jusque-là ignorés, convoquant l’anthropologie, l’histoire, la sociologie, mais aussi la philosophie, l’analyse littéraire et parfois même privilégiant un détour vers la littérature proprement dite, propose un parcours d’orientation inédit dans la forêt des sens possibles.

Dans ce patchwork sensible et confectionné avec grand soin, la guerre, la politique, l’ordre, les armes, les valeurs patriotiques sont confrontés à la dimension humaine, terrienne, liée aux sentiments, aux relations, à la vie de tous les jours, au cycle des saisons… celle d’une île exsangue qui s’accrocha à la vie.


SOMMAIRE

Avant-propos

Chapitre I. « On les aura ».
Chapitre II. Un village, une famille.
Chapitre III. Août 14 ou la découverte du feu.
Chapitre IV. Sarrola Carcopino, una storia guerriera ?
Chapitre V. La Marne.
Chapitre VI. Les saisons de la guerre : moissons de sang et vendanges de larmes.
Chapitre VII. Natale quatordeci.
Chapitre VIII. De la baïonnette à la rustaghja : l’héroïsme magique du stazzunaghju.
Chapitre IX. « Ô Mort, grande mort bleuâtre ».
Chapitre X. « Tu écris bien court, petite paresse ». Privations, allocations, emprunts, solidarité : la Corse en 1915.
Chapitre XI. « Un sangue cusi gentile, si l’ha bettu lu terranu ». Le sang sans le sein : le poison des disparitions
Chapitre XII. Procès-verbaux de conseil municipal : prisonniers, réfugiés, déserteurs, insoumis et… un raton laveur
Chapitre XIII. Nouvelle affectation
Chapitre XIV. « Nous pouvons dire que Verdun coûte cher à notre famille… ».
Chapitre XV. « Vecu un pratu sott’à lu sole è tanti panni tesi nantu ». 1917.
Chapitre XVI. « Quarante-huit ans ! ». 1918.
Chapitre XVII. Et après ? !

AVANT-PROPOS

La guerre de 4, 30… 100 ans ?

« Vivos voco, j’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui paraît à l’horizon. Mortuos plago, je pleure sur les morts innombrables couchés comme un remords. Fulgora frango, je briserai les foudres de la guerre qui menace dans les nuées » (Schiller)

« Au-dessus des nombreuses races d’animaux est placé l’homme, dont la main destructrice n’épargne rien de ce qui vit ; il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s’instruire, il tue pour s’amuser, il tue pour tuer ; roi superbe et terrible, il a besoin de tout et rien ne lui résiste » (Joseph de Maistre, Les soirées de Saint Petersbourg, 1821, 7e entretien).

« Par le sang et par la meurtrissure

Par le cri d’effroi et d’agonie dont les ténèbres frissonnent

Par le vent glacial de l’obus qui fait hérisser les cheveux et l’horrible flamme qui le roussit

Par les larmes qui sèchent sur le visage des morts

Qu’il soit maudit !

Quiconque ne maudit pas la guerre soit maudit ! »

(Paul Cazin, 1920, L’humanisme à la guerre, Paris, Plon

****

1. La guerre jamais finie

La guerre de 1914-1918 n’est pas terminée. La guerre de 1914-1918 dure encore. Sans doute n’en aura-t-on jamais fini avec la Grande Guerre, cette immense boucherie humaine où s’engloutirent durant plus de quatre longues et infernales années les jeunesses des deux pays se prétendant les plus civilisés d’Europe. Si l’on en parle encore, si on la réécrit toujours, si elle revient régulièrement, même quatre-vingt-dix ans après, même un siècle après, c’est qu’elle n’a pas pris fin en 1918, ni même, peut-être, à tout prendre en 2018. La guerre de 14 n’en finit pas de ne pas finir. Devenue, depuis le mot d’un historien soucieux d’y annexer la seconde déflagration mondiale, guerre de trente ans, il se peut qu’elle dure encore.

À l’échelle humaine, même comparée aux grands génocides et aux massacres les plus terribles, elle reste, dans l’histoire, comme dans l’inconscient collectif de l’humanité, le traitement le plus épouvantable de l’homme par l’homme.

Par le bilan d’abord.

Il tient en quelques chiffres : sur 70 millions d’hommes ayant porté l’uniforme pendant ces quatre années, près de 10 millions sont morts. Trois à quatre fois plus ont été blessés. En moyenne près de 900 Français et 1300 Allemands sont morts chacun des 1559 jours qu’elle a duré. Un quart des jeunes hommes de 18 à 27 ans y a laissé la vie, modifiant irréversiblement la démographie européenne. Comme dans le J’accuse d’Abel Gance, l’armée des spectres qui n’ont pas eu le temps de devenir adultes continue de hanter l’Europe. Par le passé, seule la Grande Peste, peut-être…

Ensuite, par la transformation du rêve technologique féerique de l’exposition universelle de 1900 en cauchemar de la course aux armements, du progrès dans l’art de l’extermination et de l’expérimentation à l’échelle réelle de l’histoire des perfectionnements scientifiques les plus assassins encore jamais testés sur l’animal humain.

Guerre industrielle, à l’exemple du war industrial board américain, planification d’un partenariat entre le monde politique, les chefs militaires et la grande industrie. Guerre ancienne et moderne à la fois. Cauchemar prémonitoire : répétition générale devenant son propre spectacle et dépassant à jamais toute autre représentation de son idée, de son essence.

Rêve et expérience technologiques enfin : course aux armements, toujours plus destructeurs et toujours plus destructrice ; course des Français derrière les Allemands : la mitrailleuse, les tranchées, l’industrie au service de la guerre, les gaz… Guerre à l’issue de laquelle les conditions de paix étaient telles qu’elles n’ont servi qu’à légitimer une revanche à la revanche : une nouvelle guerre.

Clausewitz fait une distinction entre la guerre absolue et la guerre réelle, en ce sens que la première est conçue abstraitement, en tant que concept selon la logique idéale typique, cependant que la seconde est conçue suivant sa relativité historique et la prise en compte de la mondanité des événements, des hasards et des probabilités. La première guerre mondiale (qu’on euphémise parfois en « Première Guerre », comme s’il n’y en avait pas eu avant) a peut-être réalisé cette assomption philosophique qui a porté une guerre relative, historiquement située, jusqu’au niveau du concept nu, lisse – objectif – de guerre, jusqu’à son absolu philosophique – négation dans les termes même de ce que devrait être la philosophie, ou bien réalisation de ce qu’elle a toujours refusé de voir qu’elle était, sauf aux yeux des grands lucides que furent Nietzsche, Jaspers, Heidegger… 14-18 : réalisation philosophique du concept de guerre. Sous l’aspect quantitatif des destructions, humaines et matérielles, comme sous l’aspect qualitatif de l’horreur et de l’épouvantable, comme sous les aspects techniques et technologiques de guerre industrielle ou d’industrie au service de la guerre. 14- 18 est l’assomption de la réalité multiple et équivoque d’une guerre historiquement située à la pure logique de l’abstraction conceptuelle : La Guerre.

Gaston Bouthoul, l’inventeur de la polémologie, hypothétique science de la guerre, a mis en avant le fait que l’état de guerre constituait un état différent de l’état de paix, en ce sens que la guerre ne fait que s’intercaler entre deux paix, qu’elle ne dure ni perpétuellement ni de façon ininterrompue. Or, 14 -18 constitue peut-être l’exemple du contraire, dans le sens où ces quatre ans de guerre n’ont pas réellement pris fin à l’armistice, mais n’ont été que le prélude à la revanche allemande de 1939-1945. L’impression de non-victoire, le 11 novembre, est générale, tout comme la déception du traité de Versailles. « La victoire ne nous aimait pas, note Bernanos : Une belle femme qui porte votre nom mais refuse de coucher avec vous » (Essais et écrits de combat, tome I, Les enfants humiliés, La Pléiade, 1971, 778).

Exploitation des hommes, des capitaux, des horreurs, économie d’aujourd’hui héritière d’un moment de l’histoire qui fait tache d’huile, une page qui brûle sans flamme jusqu’à nous et qui nous emporte. 14 / 18, c’est aujourd’hui. C’est aussi un fil qui entraîne toute la pelote et qui l’entraîne dans l’abîme. À la fois un motif de désespoir et de désespérance absolue (les usines de poupées en celluloïd transformées en usine à poudre à canon !) et de l’espoir dans sa nudité fragile (la violette cueillie, les bêtes amies, la nature redécouverte). Ce message d’espoir, délivré par les hommes, les femmes, les écrivains, les anonymes, les humains : ces larges considérations de notre lien avec la nature, c’est une certaine forme des retrouvailles avec l’Être.

Le double coup de pistolet de Sarajevo précipite l’Europe dans la plus terrible des guerres : 10 millions de morts, des souffrances et des bouleversements d’une ampleur impossible à imaginer. Ils provoquent en chaîne la révolution russe de 1917, la disparition de l’empire d’Autriche Hongrie, de l’Allemagne impériale, de l’empire Ottoman et le démembrement complet de l’Europe centrale. Les conséquences directes seront la montée de l’hitlérisme, la seconde guerre mondiale, la fin de la civilisation européenne et l’ébranlement général de l’univers. Mais encore le désordre du Moyen-Orient, la guerre Serbo Croate…

Ce mépris absolu de l’homme, cette volonté de se passer de lui, sont incarnés en un sens dans « l’horreur économique » contemporaine. Quelle complicité y a-t-il entre cette forme de pensée, dominatrice, objectivante, séparé du reste du monde, détruisant tout le reste du monde (de la nature) par son produit glacé, la technologie, et la toute-puissance de la mort, la mort elle-même ? N’y a-t-il pas un destin thanatocratique de la pensée Grecque ? Jusqu’à l’idée de la belle mort trouvant sa négation par son développement absolu dans l’immensité des charniers et des désastres que l’on ne peut spatialiser, se représenter ou même imaginer ? Comment en effet visualiser sur un espace à visée humaine, les 20.000 morts britanniques du premier jour de l’offensive de la Somme, comment aligner les 60000 morts de la totalité de l’offensive qui vit la première apparition timide et incrédule d’une dizaine de tanks après que des essais avec des tracteurs agricoles renforcés eurent échoué à franchir les tranchées ? Agriculture continuée en guerre…

La croissance démographique doit-elle entraîner, mathématiquement, la croissance de la mortalité guerrière, ou bien laisser les machines se battre entre elles – comme le donne à croire Terminator ? Est-ce la mauvaise place de cette guerre, à la croisée de l’augmentation démographique et de l’exponentielle croissance technologique, qui a causé tant de morts, ou bien est-ce tout simplement une volonté de tuer, une obstination dans l’erreur, dans les nationalismes, pour la victoire avantageuse, la victoire à tout prix, la victoire tout court, l’honneur, le monstre froid auquel on sacrifie tout et tous, et d’abord les hommes. Moloch, Saturne dévorant ses enfants, Balthasar cannibale, il y a de l’Ogre et de l’Ogresse dans cet épouvantable événement. Du personnage ancestral et mythique, mais il ne faut pas y voir, comme chez les Grecs, la ressurgie d’une figure non civilisée, barbare, sauvage, venant agresser les civilisés. Non, c’est un pur produit de la plus grande civilisation, de la civilisation qui se proclamait la plus avancée. Comme deux ans à peine auparavant le Titanic. Comme aujourd’hui, la négation de l’homme dans l’économie est un pur produit de la civilisation. Cette répétition générale, grandeur nature (ou plutôt devrait-on dire grandeur culture) est un symbole immense : de notre passé, de notre avenir, de notre présent. Un moment de l’histoire ineffaçable, la tache de sang sur la clé de la Barbe Bleue, le seau d’entrailles du Chaperon rouge, l’égorgement des fillettes de l’ogre dans le Poucet.

2. Le terrain : Sarrola Carcopino

Ce livre prend la Corse comme « terrain » et comme témoin de cet événement universel, essentiellement à partir du village et de la commune de Sarrola Carcopino. En quoi une si petite île peut nous aider à saisir, sinon à comprendre, ce premier événement planétaire de l’histoire de l’humanité, c’est l’objet même de cet ouvrage. En quoi le tout petit village de Sarrola Carcopino peut nous servir de lunette, de projecteur pour éclairer ce choc intercontinental, je vais m’en expliquer plus loin. Un chapitre entier (le chapitre IV) est consacré à la présentation historique au sens large de Sarrola, à sa distribution entre piaghja et muntagna, à sa disposition en trois hameaux (Sarrola, carcopino, A Torra), détaillant par le menu sur près de trois millénaires sa vie économique, politique et guerrière. Mais d’ores déjà, notons que la commune, située en Corse du Sud, dans la plus ample des vallées corses, est parcourue par le fleuve qui lui donne son nom, la Gravona (36 km de long), la vallée est encadrée par deux puissantes arêtes structurales de direction S-O / N-E reliant des sommets parmi les plus hauts de l’île (Oro, Renoso) et le col de Vizzavona à son golfe le plus majestueux (Ajaccio), et séparant la vallée de la Gravona de celles du Prunelli, rive gauche, de la Cinarca et du Cruzzini, rive droite. La basse vallée, comprenant Sarrola, constitue la Mezzana, la haute vallée le Celavo (ancien nom du fleuve).

Sarrola a fait l’objet d’une investigation ethnologique qui, à partir de l’exploitation de l’ensemble du dit et de l’écrit collecté (archives communales et familiales, journaux, correspondances privées, entretiens), a permis d’en reconstituer le quotidien et d’exposer la socialité entre le milieu du xixe siècle et la Seconde Guerre mondiale (Galibert, 2000, 2003).

Détails du produit

Parution
Albiana 2008
Format
17 x 24 cm
Nombre de pages
488
Nouveau produit

A propos Thèses

Commentaires

Aucun commentaire

Les clients qui ont acheté ce produit ont également acheté...