Albiana : Vous publiez dans la collection “Prova” un livre intitulé Les Années Corsicada, qui retrace l’histoire et l’aventure d’une structure économique alternative (le sous-titre de l’ouvrage est d’ailleurs L’histoire d’un projet d’économie alternative). En résumé, c’était quoi la Corsicada ?
Jean-Luc Morucci : Une coopérative ou plutôt une association d’artisans, Corses et non Corses, décidés à réaliser leur rêve : vivre dans leur pays, d’origine ou d’adoption, en travaillant de leurs mains. Pour cela, ils ont commencé par refuser le fatalisme ambiant, la mort de la Corse, de sa culture, de ses savoir-faire, du monde rural. Ils se sont installés et ils se sont organisés pour produire des objets beaux et utiles, les vendre, former des jeunes aux techniques, artisanales, les aider à s’installer à leur tour et vivre de leurs activités – activités au pluriel, car aux techniques liées à l’artisanat d’art, poterie, tissage, ébénisterie, etc., ils ont ajouté les activités agro-pastorales… C’était une sorte de croisade pour sauver la Corse.
Albiana : Au début du chapitre un, vous citez en exergue une phrase de J.-T. Desanti : « En Corse, en ce temps (et je ne crois pas que, sur ce point, les choses aient tellement changé aujourd’hui), il n’y avait rien à faire pour un jeune homme qui sortait du collège. Deux solutions seulement : renoncer ou partir. » Ce temps, c’était quand ?
Jean-Luc Morucci : Jean-Toussaint Desanti est né le 8 octobre 1914 ; la Première Guerre mondiale venait d’éclater en août. Nous savons l’impact que cette guerre a eu sur la société corse, l’hémorragie des forces vives, le manque de bras, l’abandon des campagnes... Le marasme n’a fait que s’accentuer une vingtaine d’années plus tard, avec la Seconde Guerre mondiale...Puis au début des années 1960, c’est la guerre d’Algérie... Trois générations, trois guerres… Quel avenir les jeunes pouvaient-ils envisager ? L’idée que pour survivre il fallait partir a profondément marqué les mentalités. Pourtant, dès cette époque, des réactions commencent à voir le jour : certains vont tout faire pour échapper à l’exil, individuellement et collectivement. C’est une de ces tentatives, l’une des plus marquantes, que j’ai voulu raconter.
Albiana : Donc, à partir de 1964 se met en place une volonté non seulement de réappropriation mais, surtout, de viabilité et de lisibilité économiques. Quels en furent les principaux acteurs (structures, associations, individus), les atouts et les handicaps ?
Jean-Luc Morucci : C’est par le monde associatif que le sursaut s’est produit, donc grâce à des individus qui ont eu des initiatives originales, multiples et variées, dans le domaine de l’animation rurale, de la formation, de la production. Mettre « la main à la pâte » est vraiment le mot d’ordre de toutes ces années, le mot d’ordre de tous ces personnages que l’on va rencontrer, les père Jean-Marie, les Toni Casalonga, les Michel Acquaviva, Elie Cristiani, Fanfan Griffi, Gisèle Grimaldi, Bébé Mariani, Alexandre Ruspini, Guy Consorti, Monique Moretti, André Truchon, Chacha Zuccarelli... Et j’en oublie... De l’Artisanat corse des villages au Centre de promotion sociale de Corti, de Cyrne Arte, la Corse terre des arts, à La Pleïade et à la Corsicada, ils n’ont pas hésité à se confronter à leurs rêves autant qu’à la réalité. Ils ont appris en marchant à mettre un peu d’ordre dans le foisonnement de leurs idées, à mieux s’organiser, se coordonner et même à s’appuyer sur des institutions : administrations de l’Etat, chambres consulaires, etc. Un des acteurs avec lequel la Corsicada a beaucoup travaillé est le CPS, Centre de promotion sociale de Corti, chargé des formations tant artisanales qu’agricoles et pastorales. C’est toute une filière, tout un réseau, qui s’est mis en place et a fonctionné une bonne vingtaine d’années, malgré le peu d’empressement des officiels (institutions, administrations) à régler concrètement les problèmes posés ou à financer au niveau des besoins...
Albiana : Juste prix pour un travail, remise en cause du trop-valant du travail de l’intermédiaire par rapport à celui du producteur, de l’artisan, pratiques tendant à l’installation d’une gestion autogestionnaire, force associative, projet lié aux destinées... le moins que l’on puisse dire c’est que ce mouvement ne prônait pas les canons économiques de l’époque...
Jean-Luc Morucci : Tout au contraire, il les combattait ! Mais pas sur le terrain idéologique : par la pratique, par la recherche de solutions concrètes, en termes de formation, de production, de distribution, de formules adaptées, de réalisations ayant valeur d’exemples et qui obéissent à une autre logique. Les acteurs de ce mouvement avaient, y compris de manière spontanée, une tout autre conception de notions comme la « rentabilité », ou le « développement » : ils voyaient la première à long terme et la seconde dans sa globalité, avec une dimension économique mais surtout sociale et culturelle, en complémentarité les unes avec les autres.
Albiana : Les forces et atouts de la Corse rurale sont tels que, quand on y pense, c’est une telle indécence, un tel scandale, qu’ils aient été étouffés progressivement. La Corsicada luttait contre cette « chronique d’une mort annoncée ». Alors, pourquoi l’échec au bout du compte ?
Jean-Luc Morucci : Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler « d’échec ». Les choses sont plus complexes, comme souvent ! Bien sûr, si on regarde l’état de l’intérieur, nos villages dépeuplés, les campagnes abandonnées, l’échec est patent. Mais on ne peut l’imputer à la seule Corsicada, même flanquée du CPS. Il a manqué une véritable volonté politique pour s’engager dans une voie à laquelle, au bout du compte, aucun décideur, politique, économique ou institutionnel n’a vraiment cru. Ou plutôt, dont ils savaient très bien qu’elle allait, cette voie, à l’inverse du chemin déjà tout tracé par la “modernité”, par la pensée unique des gouvernants, des décideurs, des faiseurs d’opinion. Mais si on fait le compte de celles et ceux qui sont « sur le pont » encore aujourd’hui, à tous les niveaux d’activité ou de responsabilité, artisanal, culturel, associatif, socioprofessionnel et autres, on constate que toutes et tous sont passés par l’école de la Corsicada. Le dernier chapitre de mon livre s’intitule « Pour ne pas conclure… » : j’estime en effet que cette histoire n’est pas finie…
Albiana : Dans son livre « Corse, le syndrome de Pénélope », Sampiero Sanguinetti met en lumière les lois et mesures qui furent « infligées » à la Corse notamment depuis le début du XIXe siècle. Parmi ces mesures quelles sont celles qui ont le plus sûrement plombé le projet Corsicada ?
Jean-Luc Morucci : Le livre de Sampiero est d’une importance capitale pour comprendre ce qu’a vécu la Corse, ce qu’ont vécu les Corses, tant sur le plan économique que social et culturel. Donc psychologique. Il nous permet de comprendre ce qui a façonné une part importante de notre mentalité. Je pense que ce point est fondamental : une loi comme la « loi douanière », qui taxe les produits qui sortent de l’île et détaxe ceux qui y entrent, qui donc tue l’économie locale, est plus qu’une loi, c’est un cadre, un creuset, le terreau, dans lequel des modes d’agir, de penser, de sentir, sont nés, se sont développés, jusqu’à pratiquement forger un « homme nouveau », le Corse du XIXe, donc celui du XXe et, au final, celui d’aujourd’hui… Il faut lire ce livre pour comprendre ce phénomène déterminant. Les acteurs de la Corsicada, à leur niveau, chacun à sa façon propre, en sont aussi le produit, même s’ils se « soignent »: ils font partie de ces générations qui ont voulu réagir contre tous les conformismes, contre tous les phénomènes de dépendance, sociale, culturelle, économique... Ils ont appris à avoir confiance en eux-mêmes, dans leur culture, leurs savoir-faire, leur capacité à réaliser leurs projets... Qu’ils aient rencontré des difficultés, des obstacles, fait partie de leur droit à l’expérimentation... incluant le droit à l’échec ! Mais la voie est ouverte...
Albiana : De nombreuses initiatives et pistes de réflexion émergent régulièrement en Corse ayant trait à l’économie. La toute nouvelle revue « AME » (Annales méditerranéennes d’économie) en étant la nouvelle expression. Quelles sont, selon vous, les possibilités encore tangibles de renouveler l’économie corse et notamment de redynamiser les zones rurales ?
Jean-Luc Morucci : Les tentatives n’ont pas manqué et ne manqueront pas. Il y aura toujours des initiatives pour s’atteler à la tâche. Mais je suis persuadé que pour avoir une chance de succès, un succès durable, il faut un signe fort, mieux une volonté politique clairement exprimée, qui fixe le cadre, les objectifs, les moyens... Car enfin, ce n’est pas n’importe quel problème qui est posé : renouveler l’économie corse ? redynamiser les zones rurales ? Autant vouloir faire prendre un virage à 90° à un convoi lancé à 200 à l’heure ! Comment y arriver alors que, prenons cet exemple dans l’actualité, le plan censé organiser l’aménagement et le développement de la Corse pour les vingt ou trente prochaines années, le fameux Padduc, dans un chapitre consacré aux « Objectifs relatifs au développement rural, agricole et forestier », commence par asséner comme une vérité indiscutable frisant l’évidence que « Le modèle agro-sylvo-pastoral d’antan qui caractérisait la Corse [...] n’est plus d’actualité ». Circulez, il n’y a plus rien à voir ! Car enfin s’il s’agit de constater que nous ne sommes plus au XIXe, c’est une simple banalité. Mais non, il s’agit de tirer un trait définitif sur ce qui fait la réalité profonde de la Corse, son identité paysanne, rurale et pastorale, justement, qui n’apparaît plus, dans ce plan, que dans certains segments de marchés comme un “avantage compétitif” tout juste utile à mieux vendre quelques produits...
Cela dit, de belles expériences se développent. Celle de Fanfan Griffi, par exemple, l’un des principaux promoteurs de Prumitei, le centre des arts du feu inauguré l’été dernier à Francardu, qui propose aux visiteurs une salle d’exposition, des ateliers (bronze, coutellerie, verre soufflé, céramique), des animations culturelles, des spectacles... Bref, c’est un lieu de vie qui plonge ses racines dans le passé pour mieux répondre au présent !
Albiana : Que dites-vous aux aficionados du tout-tourisme ?
Jean-Luc Morucci : Je leur dis qu’il est très facile de scier la branche sur laquelle on est assis. Beaucoup plus facile qu’on ne le croit, puisque la plupart du temps il n’y a même pas besoin de le vouloir ! Dans la forme de tourisme imposée en Corse, le touriste n’est pas bien vu, il n’est qu’un porte-monnaie dans lequel chacun veut plonger la main pour prendre le plus possible en donnant le moins possible. Le « saucisson d’âne » que l’on trouve sur les marchés, et même dans des boucheries-charcuteries de certains villages, en est un exemple désespérant ! Le tourisme n’est pas, contrairement à ce qui est proclamé, n’a jamais été et ne sera nulle part le "moteur du développement". Il peut, à la rigueur, entraîner une certaine croissance, celle qui se contente de relever des chiffres sans aucune exigence en termes de production locale, d’authenticité, de durabilité. Il doit surtout, et même seulement, s’intégrer dans un véritable développement comme un secteur de l’économie, à côté des autres, sans les écraser et sans les déterminer. L’agriculture, l’artisanat, l’élevage, la pêche, l’agroalimentaire, les transports, l’énergie, les nouvelles technologies..., tous ces secteurs doivent exister pour eux-mêmes et être d’abord au service des besoins de la population locale au lieu de n’exister qu’en fonction d’une fréquentation aléatoire… L’exemple de Venise m’a beaucoup frappé : le tourisme en a fait une coquille vide, artificielle, vidée de ses habitants et de ses activités quotidiennes. Les touristes s’y déversent à longueur d’année ; les Vénitiens, eux, habitent sur la terre ferme et n’y viennent que pour travailler dans quelques administrations survivantes ou dans les commerces dédiés aux touristes, leur vendant des produits fabriqués ailleurs à moindre coût… “Il turismo ci ha amazzato” disait ce Vénitien croisé dans la rue : c’est lui qui m’a donné l’explication que je n’ai fait que rapporter ci-dessus !
Se retrouver déraciné sur son propre sol, ce risque est toujours d’actualité en Corse. Ceux de la Corsicada ont fait ce qu’ils ont pu pour y échapper. Comment raconterons-nous leur aventure à nos petits-enfants ? Comme une légende improbable perdue dans la nuit des temps ? ou comme une page d’histoire dans un livre encore ouvert ?