Albiana : Vous publiez « Petit plongeoir vers l’abîme », un recueil de nouvelles à trois voix. Pourquoi ce parti pris de la collégialité ?
Okuba Kentaro : Le monde électronique a complètement modifié les modes de relation aux autres, notamment entre les auteurs. Il n’y a rien de pire, pour des écrivains, que de se retrouver à plusieurs autour d’une table ronde. Quand c’est pour le besoin d’une association, comme Corsicapolar, on a toujours une bouteille de rosé à ouvrir et deux ou trois saucissons, et dans ce cas-là seulement on s’amuse comme des collègues. Mais sinon, imaginez un instant la désespérance de ces personnalités essentiellement asociales et égotistes amenées à se côtoyer, par le biais d’une rencontre littéraire, d’un colloque, d’un symposium ou de tout autre attrape-temps, songez à leur répulsion intime d’être contraintes d’échanger, de participer, de communiquer (BEUURKKK !!!). L’écrivain a horreur de participer. Ce qu’il veut avant tout, c’est écrire, ou lire, ou faire la sieste.
Alors, la révolution internet, c’est le mode de relation idéal. On ne se connaît pas physiquement, et c’est sans doute tant mieux, mais par contre on peut correspondre, on peut discourir, argumenter, ratiociner, s’engueuler même, on peut enfin se rencontrer par le médium de l’écriture. Scolca et Amfav, je ne les connais pas autrement, et c’est pour ça que je les apprécie autant. On a commencé à s’envoyer des petits textes, il y a déjà plusieurs années. Sans arrière-pensée. Jusqu’à remplir un certain nombre de fichiers. Et là, comme tous les petits épargnants, on a voulu retirer nos économies. Par chance, Albiana était preneur : ils sont particulièrement ouverts à notre forme de folie. Et on s’est lancé tout naturellement dans l’exercice à trois mains. Comme une continuité logique de notre cheminement commun.
Albiana : Les situations de ces nouvelles sont extraordinairement ordinaires ou ordinairement extraordinaires... on oscille entre cocasserie, cynisme et froid dans le dos. Est-ce votre regard sur la nature humaine qui appelle ce polymorphisme ?
Okuba Kentaro : La nature humaine est fascinante. Sa capacité à oublier la mort est une caractéristique transculturelle. C’est là sans doute son véritable critère. Je crois que l’ordinaire regorge de situations folles que la courtoisie et la politesse nous empêchent de développer ou simplement de noter. A tout moment, la vie offre un spectacle baroque, et seule notre volonté de donner une tonalité, une direction, une signification à l’ensemble, réduit cette symphonie sémantique. Amfav a été particulièrement marqué par une expérience de secte, et il en a été transformé, libéré en quelque sorte : il a compris que la dépendance à l’opinion commune est une base du comportement humain. Nous sommes nés pour être esclaves du qu’en dira-t-on. Un petit peu réducteur, si l’on songe que nous allons avoir quelques quarante ans de bonne et franche rigolade, pas plus, et après, à nous la pierre froide du tombeau comme disait Omar Khayyam. Amfav a choisi de tout faire exploser, y compris les bonnes manières. C’est une brute blonde, dans le pire sens du terme. Moi, heureusement, un petit peu plus que Scolca, le chasseur fou, je suis socialisé, fondamentalement nippon et donc peu enclin à de tels éclats.
Albiana : Le moins que l’on puisse dire c’est que les personnages de vos textes ne se font pas de cadeaux...
Okuba Kentaro : Le fil rouge du livre, c’est de décrire le moment précédant l’explosion mentale, le moment où toute la situation sociale va craquer, ou l’intrigue va brusquement se figer sur un acte d’une très grande violence. Amfav voulait qu’on prenne un titre très parlant : 30 seconds before ignition. Mais bien sûr pour l’emmerder, on ne l’a pas retenu.
Pour répondre plus précisément à votre question, qui est la question fondamentale de toute société, je crois qu’être manifestement méchant, c’est toujours un cadeau que l’on fait à l’autre. Le méchant prouve que le mal existe, il prend le risque de ne pas être aimé, mieux il piétine l’amour, ce sentiment toujours terrifiant si l’on y songe, car est-on sûr que dans l’amour on veut la liberté de l’autre ? Est-on sûr même que l’on veut l’autre ? Les personnages de ces nouvelles ne sont pas toujours méchants, mais ils sont au moins honnêtes dans leur vilénie. Ils n’aiment pas les autres, ils les avilissent, ils les détruisent, mais ils ne se cherchent pas d’excuse. C’est déjà hautement moral.
Albiana : La « stupidité » de l’existence est une récurrence de « Petit plongeoir vers l’abîme ». On la retrouve stigmatisée dans « Saisine des Absences » (La merveilleuse stupidité idéale) ou encore dans « Punition » (Je suis toujours blessé par la stupidité de l’existence). L’est-elle à ce point ?
Okuba Kentaro : Heu, je n’ai pas compris la question….
Non, en fait, on a plusieurs points de vue là-dessus. Scolca est puissamment fataliste. Pour lui, il n’y a que des connards sur terre, mais cela ne suffit pour autant à rendre la vie stupide. Ce qui rend la vie stupide, c’est que n’importe quel connard peut vous descendre pour une question de rien du tout. Il n’y a pas de raison pour croire à la valeur de l’évolution, ou même au principe de l’évolution. Il arrive ce qu’il arrive, de manière idiote.
Amfav pense pour sa part que la notion de stupidité est assez proche de celle de l’absurde. Il n’a rien d’un existentialiste, sinon une très forte propension aux spiritueux, mais il croit, de manière presque magique, à la fortuité. C’est comme ça qu’il appelle les grandes situations délirantes dans lesquelles nous nous mettons, dès que nous posons le pied par terre. Quoi qu’il arrive, quelque soient nos désirs et nos aptitudes, nous nous retrouvons immédiatement dans la merde. C’est une loi négative, une sorte d’entropie de l’action. Amfav est un optimiste-né.
Pour ma part, en toute modestie, je suis bien plus poli et élégant que ces deux brutes. Et j’ai donc une plus grande et plus pertinente largeur d’esprit qu’eux. Depuis mon enfance, bien qu’évoluant dans l’un des pays les plus cultivés de la planète, je suis choqué par le fait que les idées stupides fonctionnent toujours. Le racisme, l’ultra-libéralisme, le fascisme, ne peuvent pas être éradiqués : on ne peut tout simplement pas les combattre d’un point de vue rationnel, car ils font appel à la pulsion, au cerveau reptilien ; ce sont des concepts qui naissent directement du cerveau limbique, ce sont des expressions construites sur des réflexes de rejet de l’autre. Elles n’ont pas de sens, elles sont une sensation primaire.
Or, savoir cela, ce devrait être à la portée de tout le monde. C’est pas compliqué de comprendre qu’on est fondamentalement des animaux, et qu’en tant que tels, on n’a pas d’autre forme de socialisation naturelle que la meute, avec ses rapports de force et de domination. Pourtant, la grande majorité des hommes se comporte comme si cette base fondamentale était inaccessible de leur conscience. Ils agissent comme s’ils ne savaient rien. Ca, c’est la plus écoeurante forme de stupidité qui m’afflige.
Albiana : Guerre, meurtre, violence, règlements de comptes, conflits des générations, acculturation... vous tracez un bestiaire édifiant de l’humanité. Heureusement que l’on lit aussi « La Loi dit qu’il ne fallait jamais laisser la loi couper le cœur... ». Est-ce que cette loi du cœur rééquilibre les plateaux ?
Okuba Kentaro : Philip K. Dick a posé de manière simple la limite entre la machine et l’homme, c’est l’empathie, c’est la capacité à comprendre l’émotion de l’autre. Le sens de l’humanité réside dans cette approche psychologique de l’autre, moins pour l’analyser que pour l’accompagner. Car nous parcourons tous les mêmes chemins, et pour reprendre plus sérieusement votre précédente question, parce que nous traversons tous les mêmes épisodes stupides, la même et sempiternelle et douloureuse rencontre avec la décrépitude, la souffrance, la mort. C’est parce que l’existence est absolument insensée qu’il faut retrouver entre les hommes et les femmes, et les enfants et les vieillards, ce regard attentif porté sur les maladresses de l’autre, sur ses tourments et ses faiblesses, sur son chemin vers l’abîme. C’est cela la vraie loi de l’humanisme, être un spectacle compris de tous, et pas du tout un ensemble de textes et de règlements, de prescriptions, d’interdits et de copyrights.
Albiana : Mishima, Kawabata, Shakespeare, Bach, Nietzsche, Dickens, King, Chandler… et j’en passe… Les figures artistiques qui jalonnent vos textes boxent dans la catégorie tutélaire. Sont-ce des masques, des alibis ou de ces humanités de la marge qui rassurent face aux violences et aux inepties de la vie ?
Okuba Kentaro : Oh à part Nietzsche, qui était un sacré plaisantin comme tout le monde le sait, je ne pense pas citer ici des vieilles barbes desséchées. Que personne ne les connaisse plus intimement, c’est peut-être l’un des effets regrettables de l’uniformisation des cultures générales. Je les préfère tout de même à Coca-Cola ou Andy Warhol. Quoiqu’il en soit, les artistes ne sont pas des masques, mais des îlots dressés dans l’océan des certitudes. Ils sont là pour éperonner la conscience, causer le naufrage des vies endormies.
La création est l’une des étapes magnifiques de l’existence : les gens qui produisent donnent valeur à leur ego, les gens qui créent donnent valeur au monde. La différence entre les deux catégories est parfois ténue, mais elle tient surtout à la quantité de travail et d’auto-critique que l’on est prêt à mettre en œuvre, à mettre contre l’oeuvre. Toujours être insatisfait, c’est la recette de l’art.
Sérieusement, si vous n’avez aucune culture, que la vie doit vous paraître fastidieuse et roborative.
Albiana : A propos de Mishima et Kawabata, avez-vous remarqué ce constant travers consistant à susciter des oppositions entre les grands créateurs lors qu’en réalité, ces deux là, par exemple, s’aimaient, s’admiraient et se respectaient mutuellement, en témoigne, si nécessaire, leur magnifique correspondance ?
Okuba Kentaro : Lorsque j’entends parler de correspondance d’écrivains, je pense toujours faux-cul. Lorsque c’est à propos d’auteurs aussi galactiquement éloignés l’un de l’autre que ces deux-là, la décence m’interdit de préciser encore mon opinion. Mishima aime Kawabata, parce qu’il faut bien se référer à quelqu’un de connu pour être connu au Japon. Comme il est de plus narcissique et poli, il se débrouille pour lui écrire des trucs qui sonnent bien. Et comme l’autre est dépressif et pontifiant, il lui répond sur le même ton. Genre, je vais te montrer petit gars qui c’est qu’à la plus grosse plume. C’est comme si moi, je m’amusais à écrire à d’Ormesson. Mais, enfin, est-ce que ça c’est la vérité des hommes. Vous pensez vraiment que l’année où Kawabata a le Nobel, et donc l’année où Mishima le rate, vous pensez que si on les met tous les deux dans la même pièce, Mishima continuera à planter son katana dans SON ventre ? Vous en êtes sûr ? Oui ? Alors vous êtes un vrai et phénoménal lecteur.
Albiana : Les textes de « Petit plongeoir vers l’abîme » sont tous des textes courts. Etait-ce un effet de rythme recherché et n’est-ce pas trop âpre à respecter à plusieurs ?
Okuba Kentaro : Non, non, le tempo de la nouvelle, c’est sa brièveté. Qui ne tient pas du tout au nombre de pages, mais à la vitesse de lecture. La nouvelle défile, elle emporte tout sur son passage, elle est impérieuse. Comme Amfav et Scolca n’avaient pas envie de s’éterniser (comme ils disent, ils ont toute la postérité devant eux), on s’est tout de suite compris sur le degré d’urgence du recueil. Nous avons surtout discuté sur la place des textes et leur ordre de présentation. On a voulu un crescendo, une sorte de croissance dans l’agonie. Nous espérons que les lecteurs apprécieront.
Albiana : Vous avez déjà publié chez nous « Evanescence de l'hiver » dans la collection Nera. L’inspecteur Wata redébarquera t-il un jour en Corse ?
Okuba Kentaro : Comme Apollinaire, ange frais débarqué à Marseille un matin, Wata quitte régulièrement son île natale pour vos rochers et vos montagnes. Il a d’autres cordes à son arc zen, mais bien entendu, c’est à Albiana de décider s’il peut décorer encore la belle collection Nera. Trois saisons sont d’ores et déjà prêtes, en tout cas.
Albiana : D’autres projets ?
Okuba Kentaro : Vivre et me payer une Sapporo bien fraîche.
Le livre "Petit plongeoir vers l'abîme"