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Avril 2008 : Paul Melleliri

Paul Milleliri

Albiana : Paul Milleliri, vous étiez médecin. Est-ce d’avoir passé une grande partie de votre vie à soigner les corps qui vous a décidé à vous adonner aux choses de l’esprit ? 

Paul Milleliri : Les bruits qui couraient et peuvent encore courir ici ou là, sans être entièrement dénués de fondement, sont très exagérés : les choses de l’esprit ne sont pas totalement étrangères aux médecins de campagne et de sous préfecture. Par ailleurs, se serait singulièrement manquer d’esprit que de décider du jour au lendemain de s’adonner aux choses de l’esprit. 

Albiana : Votre travail d’écrivain, même s’il prend des formes diverses, est placé sous le thème de l’histoire. Quel est donc votre rapport à l’histoire, d’où vient cette passion si cela en est une ? 

Paul Milleliri : Un des frères Goncourt – Edmond ou l’autre ? – a écrit : « L’Histoire est un roman qui a été. Le roman est une Histoire qui sera. » Et l’homme dans tout ça ? Disons qu’il est à la fois, témoin, crocodile larmoyant, narrateur presque impartial, spectateur vociférant ou résigné et, très souvent, hélas, hyperactif. Je suis né esprit curieux. Une formation médicale à la recherche est venue, sous un vernis du meilleur aloi, tartiner une autre dose en couche épaisse. Pas de quoi la ramener pour autant… En dépit des apparences, l’histoire n’est pas une passion pour moi. J’ai autrefois commis une thèse sur une forme de cancer de l’ovaire. Est-ce une raison pour en conclure que le cancer me passionne et que sous ma façon de disséquer un ovaire perce une évidente mysoginie… Voire, une homosexualité en sommeil ? 

Albiana : En 2007 vous avez publié un polar dans la collection Nera, "Malmaison" et un magnifique ouvrage sur les insignes impériaux Epopée napoléonienne & insignes de tradition, une référence pour les collectionneurs. Ces deux livres ont pour époque la période napoléonienne. Êtes-vous un spécialiste de cette époque ? 

Paul Milleliri : J’ai aussi écrit un roman épistolaire, Les oubliées de l’Empire et Pauline B. un essai sur Pauline Bonaparte. De là à faire de moi un spécialiste… En fait j’ai beaucoup lu et un peu retenu. Pas assez cependant pour revendiquer le label d’historien. 

Albiana : Qu’est-ce qui pour vous semble subsister, s’il subsiste quelque chose, en Corse aujourd’hui, de cette époque ? Y a-t-il encore un poids de l’histoire à ce sujet ? 

Paul Milleliri : Il subsiste un mythe. Une légende véhiculée et artificiellement entretenue par des générations de manuels scolaires bien pensants ; un parti Bonapartiste qui n’en finit pas de se promettre d’aller vers des réformes tout en demeurant, arapède sur son écueil, solidement ancré sur ses certitudes et un passé plus qu’imparfait ; quelques noms de places et de rues, de bars, de restos et de cinés. Il subsiste aussi, sur le plan touristique s’entend, une gigantesque incapacité à exploiter le filon du mythe napoléonien. Du 1er janvier 1808 (installation du Tribunat et du Corps législatif) au 5 mai 1821 (mort de Napoléon à Sainte-Hélène), il y avait, il y a, il y aura, chaque année, matière à célébrer au moins un bicentenaire du Concordat, création de l’Internat des hôpitaux de Paris, construction du pont des Arts, débuts des travaux pour l’Arc de triomphe de l’Etoile, mais aussi le commencement de la fin entrevu avec la Campagne de Russie ou, plus terre à terre, l’initiation des français aux douceurs du sucre de betterave. J’en passe et des meilleures mais aussi de moins bonnes pour faire le constat de cette mine à ciel ouvert laissée à l’abandon…Quant au poids de l’histoire, il est de plus en plus lourd à porter. Potentialisé qu’il est par le poids des ans. 

Albiana : La citation de B. Fay en exergue de Malmaison, « La police comporte des inconvénients : si vous la confiez à un imbécile, elle perd son utilité ; si vous la confiez à un homme intelligent, elle devient dangereuse » peut faire sourire (jaune) par les temps qui courent. Elle vous apporte quelle(s) réflexion(s) ? 

Paul Milleliri : Il se trouve que la phrase collait parfaitement avec le sinistre Fouché, l’un des protagonistes du roman. Il se trouve aussi qu’elle est toujours d’actualité. Du moins me semble-t-il. Cela étant, « Nous ne sommes qu’à peu près en toutes choses ». Nous pourrions faire nôtre cette leçon d’humilité donnée par Camus. Qui peut nous assurer que dans le domaine de la police on inventera, un jour, une potion alliant l’absence d’effets secondaires et autres dommages collatéraux à une efficacité redoutable ? La police, ce mal qui répand la terreur, ne serait-elle pas, in fine, un mal pour un bien ? Un peu comme nos façons barbares de faire brailler nos nourrissons en des séances de vaccination répétitives ou bien l’intérêt d’inoculer la rubéole aux petites filles… Et puis, et là, force est de l’admettre, les déjections canines qui constellent les trottoirs parisiens sont bien antérieurs à l’invention de la moto-crottes. Ce joyau du génie humain !  

Albiana : Si l’histoire est un bon moyen de jauger le présent et de sonder l’avenir, que vous dit-elle de la Corse d’aujourd’hui et de demain ?  

Paul Milleliri : L’histoire est-elle un bon moyen de juger le présent et de sonder l’avenir ? Ou bien, n’est-elle jamais qu’une évaluation à la louche ? Une prévision du temps pour demain ? Avec des indices de fiabilité susceptibles d’être revus à la baisse… Comment le dire ? Car, si la médecine n’est pas une science exacte l’Histoire, elle, n’est pas une science du tout. En ce sens où, à partir de l’hypothèse on ne peut parvenir à une conclusion vérifiable par des expériences renouvelées. Et c’est tant mieux ! Sinon il se trouverait bien, un jour ou l’autre, un con capable de reconstituer Hiroshima. Histoire de vérifier ce que ça donne au XXIe siècle. Comment être objectif en vous parlant de la Corse ? Témoin et acteur, juge et partie, mon témoignage sur l’île ne peut qu’être entaché de partialité. Je préfère donc me borner à dire que la Corse d’hier, comme celle d’aujourd’hui, nous ramène trop souvent à la tragédie des Atrides. Celle de demain ? Gémissons et espérons… 

Albiana : Vous avez également investi la période de la guerre d’Algérie dans Le grain de café. Quelle est la genèse de ce roman ? Quelle en est la part de réalité et celle de fiction ?  

Paul Milleliri : J’ai la fichue habitude de me raconter des histoires. Parfois un éditeur s’égare jusqu’à les publier. Mes personnages sont des perdants. Des paumés largués par le peloton de leurs congénères. Parce que, hélas pour moi, je n’en connais pas d’autres. Et surtout pas de ces héros, riches, beaux, intelligents, spirituels, braves jusqu’à la témérité, tombeurs de dames, diplômés es Kama Soutra, dépourvus d’inutiles scrupules, de belles mères acariâtres, de lardons braillards, d’ados coincés entre SMS et MST. Des mecs sans jamais de trous dans leurs chaussettes, sans soucis de trésorerie, sans problème de cholestérol. Il se trouve que j’ai traversé la période de la Guerre d’Algérie. Ce ne fut pas le meilleur moment de ma vie. La peinture des caractères de mes personnages n’est qu’un reflet de femmes et d’hommes rencontrés dans la vie. En toile de fond les événements, les faits sont rigoureusement authentiques. Tout le reste n’est que littérature… Et je n’ai jamais mis les pieds en Algérie. 

Albiana : En tout état de cause, vous semblez ne pas vous arrêter beaucoup de travailler. C’est donc que des projets sont dans vos cartons ? 

Paul Milleliri : Ecrire n’est pour moi ni une obligation, ni un travail. Pas même un besoin. C’est une habitude de vieux. Un tic, peut-être. Une façon d’utiliser des mots pour oublier d’autres maux. Je ne vis pas de ma plume. Encore heureux ! Sinon la cachexie me guetterait au coin du bois. Parvenu à un certain âge ou plutôt à un âge très incertain, l’être humain n’ose plus rêver à l’avenir. Dans mes cartons il y a : des phrases griffonnées, le compte rendu d’un examen radiologique, des nouvelles inachevées, une vieille quittance de l’EDF, une lettre de tante Jeanne, sa colite et ses rhumatismes, trois trombones rouillés, deux photos jaunies, une mèche de cheveux et aucun souvenir de la légitime propriétaire, bref, un beau fatras. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Pas même celle de Colette. Et, placé dans les meilleures dispositions, il faudrait une sacrée dose de persévérance doublée d’optimisme pour y voir encore des projets. 




Dernière mise à jour: 12/03/2010